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Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (e) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (e)
Meminisse debet semper abbas quod est, meminisse quod dicitur scire quia cul plus committitur, plus ab eo exigitur ; sci tque quam difficilem et arduam reg suscepit, regere animas et multorum servire moribus Et alium quidem blandimentis alium vero increpationibus, alium suasionibus, et secundum uniuscu jusque qualitatem vel intelligentiam ita se omnibus conformet et aptet, ut non solum detrimenta gregis sibi commissi non patiatur, verum etiam in augmentatione boni gregis gaudeat. L’abbé doit toujours se souvenir de ce qu’il est, se souvenir du nom qu’il porte, et savoir qu’on exige davantage de celui à qui on confie davantage. Qu’il sache aussi combien est difficile et ardue la tâche qu’il assume de conduire des âmes et de se plier aux caractères multiples : pour celui-ci la douceur, pour celui-là des réprimandes, pour tel autre la persuasion. Il se conformera et s’adaptera à tous selon les dispositions et l’intelligence de chacun, si bien que non seulement il ne pâtira d’aucun dommage du troupeau dont il a la charge, mais qu’il se réjouira de l’accroissement d’un bon troupeau.
Il est dit de Moïse, au livre des Nombres, qu’il était le plus doux de la terre ; et pourtant, à certaines heures, il est visible que la mesure débordait. Mais il avait le sens très élevé et très surnaturel de ne manquer de patience que devant le Seigneur. Cela lui arriva aux Sepulcra concupiscentiae, lorsque le peuple, fatigué de la manne, se mit à se lamenter et à larmoyer, au souvenir des bons poissons qu’on mangeait en Égypte. Le Seigneur s’irrita, et à Moise aussi la chose parut intolérable. Et il dit au Seigneur : Cur imposuisti pondus universi populi hujus super me ? Numquid ego concepi omnem hanc multitudinem, vel genua eam, ut divas mihi porta eos in sinu tuo, sicut portare solet nutrix infantulum... ? Non possum solus sustinere omnem hune populum, quia gravis est mihi. Sin aliter tibi videtur, obsecro ut interficias me (NUM., XI). On dirait que saint Benoît a pressenti qu’un mouvement de secrète protestation pouvait aussi s’élever dans le cœur de l’Abbé, à la vue du programme vraiment surhumain qui vient de lui être si complaisamment détaillé. Et il semble qu’à cet endroit la Règle aurait pu glisser, selon sa coutume, une parole d’encouragement, atténuer et calmer par une formule rassurante les soucis de l’Abbé : mais saint Benoît est sans ménagement pour lui, et toute la finale du chapitre n’a d’autre intention que de le maintenir de force dans l’austère contemplation de son devoir.
En effet, dit saint Benoît, votre charge est lourde. Rappelez-vous sans cesse ce que vous êtes, rappelez-vous le. nom qu’on vous donne :vous êtes Abbé, et on vous appelle Père. Vous n’êtes pas un prince, ni un grand seigneur, ni un administrateur civil : vous êtes Père. Toute ,cette famille est vôtre. Dieu vous l’a confiée, comme un dépôt cher à son cœur, et devant lui les âmes ont une valeur infinie. Celui qui est le maître de notre vie l’emploie à son gré : vers les uns vont ses tendresses, vers les autres ses confiances ; il y a la vocation de Jean, si douce et si simple ; il y a la vocation de Pierre ; nous ne choisissons pas. Que l’Abbé se souvienne aussi du jugement de Dieu : ses confiances sont dés comptabilités. Dieu ne donne pas aux hommes pour qu’ils se fassent un jouet de ses cadeaux ; l’autorité, l’influence, la richesse sont des talents confiés, et dont il nous réclamera l’intérêt en termes rigoureux et juridiques : on vous a confié davantage, on exigera de vous davantage (Luc, Xll, 48) .
Et que l’Abbé sache combien est difficile et ardue la charge qu’il a reçue de gouverner les âmes et de se faire le serviteur de tous en se pliant aux mœurs de chacun. Souvent même les hommes ne semblent guère soucieux d’alléger son fardeau ; dans un monastère, toutes les passions immortifiées et devenues ainsi causes de souffrance se déchargent comme naturellement sur l’Abbé. Mais saint Benoît ne songe point à ce surcroît irrégulier ajouté à sa tâche : selon lui, elle est délicate d’abord parce qu’elle concerne des âmes. Dans un être matériel, les réactions sont connues d’avance et elles échappent au caprice ; mais une lecture spirituelle n’agit point mécaniquement ; il faut lumière et patience pour la bien connaître et pour composer avec elle. Si encore toutes les âmes se ressemblaient ! Mais des causes multiples et d’ordre sensible concourent à faire de chacune d’elles quelque chose de très personnel : l’hérédité, une première pulsation vitale donnée par l’âme au corps qui commence avec elle et déterminant en quelque sorte toute l’allure de notre vie, l’appartenance subie ou voulue aux influences animales, c’est tout cela qui crée notre tempérament. Le programme de chaque âme est de se libérer, de se racheter des influences sensibles, par l’éducation, par l’effort vigoureux, par la vie surnaturelle qui confisque l’activité entière au profit de Dieu. L’autorité de l’Abbé nous est donnée précisément pour nous aider à conquérir cette possession de nous-mêmes. C’est à lui à proportionner son action aux dispositions morales de tous. L’un a besoin de bonnes paroles et de caresses, l’autre de réprimandes et de châtiments, un troisième d’exhortations persuasives : en un mot, chacun doit être traité selon sa trempe, selon son degré d’intelligence. Rien ne marque mieux la physionomie familiale du monastère que cette insistance de saint Benoît à exiger de l’Abbé qu’il connaisse tous les siens et conduise individuellement chacun d’eux.
C’est là encore ce qui limite la composition numérique d’une communauté : car si les moines sont multitude. l’Abbé ne sera plus qu’un général en chef, auteur d’un plan sommaire dont les officiers assureront l’exécution. Il n’est point défendu pourtant à l’Abbé de songer à l’augmentation numérique de son troupeau. Et c’est bien d’un accroissement de quantité, augmentatio, que parle N. B. Père, en suggérant. d’ailleurs aussitôt l’idée d’accroissement en vertu : boni gregis. Comprenons bien sa pensée. Lorsqu’il recommande à l’Abbé la démission de soi et la condescendance habille au prix desquelles il ne souffrira nul dommage dans ses brebis, ce n’est pas une promesse qu’il lui fait, ni un résultat assuré qu’il énonce ; il lui indique seulement les intentions qui doivent diriger sa conduite. L’Abbé pourrait-il espérer un succès que le Seigneur lui-même n’a pas obtenu ? Il est des âmes que ni la patience, ni la tendresse, ni la sévérité ne peuvent vaincre, et pour lesquelles on ne peut plus que prier et souffrir. Saint Benoît, semble-t-il, dit à l’Abbé
Vous voulez vous réjouir de l’accroissement d’un troupeau fidèle ? Soignez bien les âmes qui vous sont confiées, occupez-vous de ce que vous avez : vous obtiendrez ainsi ce que vous n’avez pas encore. Les monastères fervents se recrutent d’eux-mêmes, et beaucoup plus par la bonne odeur de leur observance que par des procédés humains et des provocations indiscrètes. Dieu dispose de telle sorte les événements et les cœurs que sa famille s’accroît sans cesse ; et si parfois le recrutement languit ou s’arrête, il ne faut pas perdre confiance : comme aux origines de Cîteaux, un saint Bernard surviendra, avec de nombreux compagnons.
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