Evangile commenté du mardi 25 décembre 2018

Infra octavam Nativitatis Infra octavam Nativitatis
Feria III Mardi
IN NATIVITATE DOMINI NATIVITE DU SEIGNEUR
Sollemnitas Solennité
Ad missam in vigilia Ad missam in vigilia
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secundum Matthaéum (1,1-25)
Liber generatiónis Iésu Christi fílii David fílii Ábraham. Ábraham génuit Ísaac, Ísaac autem génuit Iácob, Iácob autem génuit Iúdam et fratres eíus, Iúdas autem génuit Phares et Zara de Thamar, Phares autem génuit Esrom, Esrom autem génuit Aram, Aram autem génuit Amínadab, Amínadab autem génuit Naásson, Naásson autem génuit Salmon, Salmon autem génuit Booz de Rahab, Booz autem génuit Obed ex Ruth, Obed autem génuit Iésse, Iésse autem génuit David regem. David autem génuit Salomónem ex ea, quae fuit Uríae, Sálomon autem génuit Róboam, Róboam autem génuit Abíam, Abía autem génuit Asa, Asa autem génuit Iosáphat, Iosáphat autem génuit Ióram, Ióram autem génuit Ozíam, Ozías autem génuit Ioátham, Ioátham autem génuit Achaz, Achaz autem génuit Ezechíam, Ezechías autem génuit Manássen, Manásses autem génuit Amon, Amon autem génuit Iósiam, Iósias autem génuit Iechóniam et fratres eíus in transmigratióne Babylónis. Et post transmigratiónem Babylónis Iechónias génuit Saláthiel, Saláthiel autem génuit Zoróbabel, Zoróbabel autem génuit Abíud, Abíud autem génuit Eliáchim, Eliáchim autem génuit Azor, Azor autem génuit Sadoc, Sadoc autem génuit Achim, Achim autem génuit Elíud, Elíud autem génuit Eleázar, Eleázar autem génuit Matthan, Matthan autem génuit Iácob, Iácob autem génuit Ióseph virum Maríae, de qua natus est Iésus, qui vocátur Christus. Omnes ergo generatiónes ab Ábraham usque ad David generatiónes quattuórdecim; et a David usque ad transmigratiónem Babylónis generatiónes quattuórdecim; et a transmigratióne Babylónis usque ad Christum generatiónes quattuórdecim. Iésu Christi generátio sic erat. Cum esset desponsáta mater eíus María Ióseph, ántequam convenírent invénta est in útero habens de Spíritu Sancto. Ióseph autem vir eíus, cum esset iústus et nollet eam tradúcere, vóluit occúlte dimíttere eam. Haec autem eo cogitánte, ecce ángelus Dómini in somnis appáruit ei dicens: “Ióseph fili David, noli timére accípere Maríam coníugem tuam. Quod enim in ea natum est, de Spíritu Sancto est; páriet autem fílium, et vocábis nomen eíus Iésum: ipse enim salvum fáciet pópulum suum a peccátis eórum.” Hoc autem totum factum est, ut adimplerétur id, quod dictum est a Dómino per prophétam dicéntem: “Ecce, virgo in útero habébit et páriet fílium, et vocábunt nomen eíus Emmánuel”, quod est interpretátum Nobíscum Deus. Exsúrgens autem Ióseph a somno fecit, sicut praecépit ei ángelus Dómini, et accépit coníugem suam; et non cognoscébat eam, donec péperit fílium, et vocávit nomen eíus Iésum. Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.  Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar ; Pharès engendra Esron ; Esron engendra Aram ; Aram engendra Aminadab ; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon ; Salmon engendra Booz, de Rahab ; Booz engendra Obed, de Ruth ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra David, qui fut roi. Le roi David engendra Salomon, de celle qui avait été femme d’Urie ; Salomon engendra Roboam ; Roboam engendra Abias ; Abias engendra Asa ; Asa engendra Josaphat ; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Ozias ; Ozias engendra Joatham ; Joatham engendra Achaz ; Achaz engendra Ezéchias ;  Ezéchias engendra Manassé ; Manassé engendra Amon ; Amon engendra Josias ;  Josias engendra Jéchonias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone. Et après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel ; Zorobabel engendra Abiud ; Abiud engendra Eliacim ; Eliacim engendra Azor ; Azor engendra Sadoc ; Sadoc engendra Achim ; Achim engendra Eliud ; Eliud engendra Eléazar ; Eléazar engendra Mathan ; Mathan engendra Jacob ; Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ. En tout donc, depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; et depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, quatorze générations ; et depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations. Or la naissance du Christ eut lieu ainsi. Marie, Sa Mère, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils habitassent ensemble, il se trouva qu’Elle avait conçu de l’Esprit-Saint. Mais Joseph, Son époux, étant un homme juste, et ne voulant pas La diffamer, résolut de La renvoyer secrètement.  Et comme il y pensait, voici qu’un Ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton Epouse ; car ce qui est né en Elle vient du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils, et tu Lui donneras le nom de Jésus ; car Il sauvera Son peuple de ses péchés. Or tout cela arriva pour que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : Voici, la Vierge concevra, et Elle enfantera un Fils, et on Lui donnera le nom d’Emmanuel ; ce qui signifie : Dieu avec nous. Joseph, réveillé de son sommeil, fit ce que l’Ange du Seigneur lui avait ordonné, et prit son Epouse avec lui. Et il ne L’avait point connue quand Elle enfanta Son Fils premier-né, auquel il donna le nom de Jésus.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Commentaire par Dom Paul Delatte (1848-1937), osb, abbé de saint Pierre de Solesmes
La formule de saint Matthieu : Liber generationis, ne doit pas s'entendre de tout son évangile, ni même des deux premiers chapitres, mais seulement des dix-sept premiers versets (chap. i). C'est la liste des ancêtres, et, pour traduire d'un mot, la généalogie. Les Juifs apportaient un grand soin à conserver leurs généalogies. La descendance impliquait des droits réels, permettait de revendiquer les héritages et, pour les lévites, d'exercer leurs fonctions sacrées. Au retour de la captivité, plusieurs furent exclus du sacerdoce ou privés du droit de cité, parce qu'ils ne purent présenter les documents qui établissaient leur généalogie (I Esdr., II, 59-63). Rappelons-nous aussi le plan de la Genèse. L'histoire primitive n'est qu'un arbre généalogique, avec insertion, dans la série ordonnée, des faits relatifs aux personnages dont les noms se succèdent. La suite des Livres saints nous raconte l'histoire du peuple de Dieu : histoire qui se confond, pendant de longs siècles, avec celle de la famille royale de David, jusqu'à ce que paraisse le Messie promis. A travers la dispersion croissante des générations, l'infinie complexité des événements historiques, en dépit de la multiplicité des écrivains sacrés, n'a-t-il pas fallu un vrai miracle de perspicacité divine pour orienter ainsi vers un seul point, et sans déviation, l'Ancien Testament tout entier, depuis Dieu Créateur jusqu'à Notre Seigneur Jésus-Christ ?
« Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. » Le dessein habituel de saint Matthieu est de montrer la suture et l'unité des deux Testaments, l'Ancien appelant le Nouveau, le Nouveau ayant ses racines et sa préparation dans l'Ancien. Cette unité formait un motif puissant de crédibilité pour les Juifs convertis : une fois de plus, ils reconnaissaient la fidélité de Dieu. Elles étaient donc désormais accomplies, les grandes promesses faites à Abraham : Benedicentur in semine tuo omnes gentes terrae (Gen., XXII, 18), les prédictions adressées à David : Usque in aeternum praeparabo semen tuum (Ps. Lxxxviii, 5). C'est aussi parce qu'il écrit pour la Palestine que l'évangéliste commence avec Abraham et divise en trois grandes sections la chaîne généalogique qui va du patriarche par excellence au Messie né de lui ; ainsi, par une série d'étapes juives : d'Abraham à David, de David à la captivité de Babylone, de la captivité au Seigneur, l’histoire aboutit à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; ainsi se trouve marquée la situation du peuple de Dieu dans les trois formes de son existence politique : sous les patriarches et les juges, sous les rois, sous la magistrature sacerdotale qui suivit la captivité.
Saint Luc, à son tour, donne une généalogie du Seigneur ; mais parce qu'il n'avait point de motif spécial pour partir d'Abraham, il commence avec Adam et avec Dieu même, ou plutôt il remonte de Jésus et de Joseph jusqu'à Adam et jusqu'à Dieu. Saint Matthieu suit l'ordre de descendance ; il compte depuis Abraham jusqu'à Joseph et au Seigneur. S'il n'avait pas omis à dessein les débuts de la généalogie, il eût sans doute indiqué les mêmes anneaux vivants que saint Luc lui-même. Celui-ci, après avoir nommé Dieu comme Père de l'humanité et comme Père du Christ, énumère dix anneaux avant le déluge, et dix après. Il est entièrement d'accord avec le premier livre des Paralipomènes (i, 1-4, 24-27, 34), sauf l'insertion, entre Arphaxad et Salé, du nom de Caïnan, qui ne se trouve ni dans l'hébreu actuel des Paralipomènes, ni dans la Genèse (x, 24) : saint Luc le lisait dans le grec des Septante.
D'Abraham à David inclusivement, les deux évangélistes donnent une série de quatorze noms qui sont les mêmes, de part et d'autre ; nous les retrouvons dans les Paralipomènes (I Par., I, 34 ; II, 1-15), et dans le Livre de Ruth (iv, 18-20). Saint Matthieu mentionne rapidement Juda « et ses frères », comme les douze tiges du peuple béni ; c'est toujours l'intention juive qui se trahit chez cet évangéliste : le peuple tout entier est parent du Christ. Pourquoi quelques noms de femmes dans une généalogie où ne se trouvent régulièrement que des noms d'hommes ? Il n'y a pas lieu d’écarter la supposition de saint Jérôme, d'après laquelle le Seigneur aurait ainsi témoigné de sa miséricorde, en comptant des pécheresses parmi ses ascendants : à la condition d'excepter de ce groupe la sainte Vierge d'abord, et Ruth elle même, de qui il n'y a que dix bien à dire. Peut-être aussi pourrait-on remarquer que toutes les femmes dont il est parlé ici entrent dans la lignée du Christ à un titre irrégulier : ni Thamar, la belle-fille de Juda, ni Ruth la Moabite, ni Rahab la Cananéenne, l'hôtelière de Jéricho, ni Bethsabée l'adultère, n'auraient dû normalement figurer dans la famille du Messie ; l'évangéliste les nomme à dessein, parce que l'on pouvait élever une objection à leur sujet. De plus, les lecteurs juifs étaient avertis ainsi du caractère universel de la Rédemption. Quant à Notre-Dame, elle avait certainement un titre à ce que son nom fût prononcé au terme de la généalogie de Joseph, jusque, de fait, l'appartenance réelle à la race humaine et à la tige de David ne venait au Seigneur que de sa Mère Vierge : de qua natus est Jésus, qui vocatur Christus.
On peut se demander si la première série de générations (Matth., I, 1-6) est complète : la suivante, nous le verrons, ne l'est certainement pas, chez saint Matthieu du moins. Entre Salomon et David, c'est-à-dire pour une période de trois siècles et demi, quatre générations seulement sont indiquées ; c'est peu, encore que non impossible : l'Écriture a remarqué la longévité de Jessé (I Reg., xvii, 12). Ceux qui dressaient les généalogies obéissaient souvent à un dessein mnémonique : ce dessein est fort visible chez saint Matthieu, qui veut tout réduire à trois groupes de quatorze. L'omission de quelques anneaux intermédiaires n'offre d'ailleurs nul inconvénient au point de vue de la vérité généalogique ; car enfin, un homme descend tout autant, quoique de façon médiate, de celui dont il est l'arrière-petit-fîls que de celui dont il est le fils. L'expression genuit a d'ailleurs dans la Bible une signification assez large. Mais laissons à l'exégèse le soin d'étudier ces difficultés.
La série des ancêtres du Christ se poursuit, en saint Matthieu, par Salomon, fils de David et de Bethsabée ; en saint Luc, par Nathan, né de la même union. Désormais, les deux généalogies sont discordantes ; elles se réunissent un instant sur les noms de Salathiel et de Zorobabel, pour s'écarter encore et aboutir ensemble à saint Joseph, celle de saint Matthieu par Jacob, celle de saint Luc par Heli. Depuis Salomon jusqu'à Zorobabel inclusivement, tous les noms que cite saint Matthieu sont mentionnés aux Paralipomènes (m, 1-19) ; les suivants ne se lisent pas dans l'Écriture, non plus que tous ceux qu'énumère saint Luc, depuis Nathan jusqu'à saint Joseph, sauf Salathiel et Zorobabel ; et encore des critiques se sont-ils demandé, à tort, selon nous, si ces deux noms désignent bien dans l'une et l'autre généalogie les mêmes personnages.
Il y a donc entre la généalogie de saint Matthieu et celle de saint Luc des divergences profondes et suivies. Les commentateurs ne s'entendent même pas sur le terme réel auquel elles aboutissent. Selon les uns, la généalogie de saint Matthieu serait celle de saint Joseph, la généalogie de saint Luc celle de Notre-Dame ; selon d'autres, les deux se rapporteraient à Notre-Dame. L'opinion commune des anciens est que l’une et l'autre généalogies se rapportent à saint Joseph ; et nous pouvons nous tenir à leur pensée, moyennant quelques explications rapides. Non seulement la loi juive se défiait des mariages avec les étrangers : il n'avait pas été heureux pour les fils de Dieu, — les enfants de Seth, — d'épouser les filles des enfants des hommes, c'est-à-dire de la race de Caïn (Gen., vi, 1 sq.) ; non seulement la loi proscrivait et parfois annulait, comme pouvant conduire à l'idolâtrie, les mariages avec les femmes des peuples voisins (III Rcg., XI, 1-19 ; I Esdr., ix-x) ; mais, au sein même du peuple juif, elle limitait la liberté des unions conjugales. C'est dans sa tribu et dans sa famille que l'Israélite devait se chercher une épouse (Ruth, III, 2 ; Tobic, i, 9). Selon les Septante, Tobie dit à son fils : « Et surtout, prends une femme de la race de tes pères ; ne prends pas une femme étrangère qui ne soit point de la tribu de ton père, car nous sommes enfants des prophètes : Noé, Abraham, Isaac et Jacob furent nos ancêtres aux siècles passés. Souviens-toi, mon fils, qu'ils ont tous pris des femmes d'entre leurs frères, qu'ils ont été bénis dans leurs enfants et que la terre sera l'héritage de leur race » (iv, 13). Les héritages devant demeurer dans la famille (Num., xxvii, 1-11), les filles héritières ne pouvaient prendre un époux que dans la tribu (Num., xxxvi). Il faut nous souvenir aussi de la loi du lévirat, — levir, beau-frère, — ainsi formulée par le Deutéronome : « Lorsque des frères demeurent ensemble et que l'un d'eux meurt sans laisser de fils, la femme du défunt ne se mariera pas à un étranger ; mais son beau-frère l'épousera ; et le premier-né qu'elle mettra au monde recevra le nom du défunt, afin que ce nom ne soit pas aboli en Israël, etc. » (xxv, 5-10). Un même personnage avait donc parfois un père réel et un père légal.
Tous les usages auxquels nous venons de faire allusion peuvent rendre raison des variations qui font différer la série de saint Matthieu de celle de saint Luc. A la faveur de cette vigilance qui s'exerçait sur les mariages et en limitait la liberté, le sang d'Abraham et de David se transmettait sans altération. Saint Joseph, fidèle observateur de la Loi, avait choisi une épouse dans sa famille, celle de David. Et la possibilité même d'établir la généalogie royale du Seigneur par des voies différentes ne faisait que démontrer d'une façon plus décisive que la promesse de Dieu était accomplie et que le Messie descendait réellement de David. — Mais enfin, dira quelqu'un, si les deux généalogies sont de saint Joseph, comment peuvent-elles convenir à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui ne tient à l'humanité que par Notre-Dame ? L'objection n'est pas redoutable, car saint Joseph et la Sainte Vierge avaient les mêmes ancêtres ; de plus, un véritable mariage les unissait, et les droits de Joseph sur le fils de Marie étaient plus réels que ceux que créait la paternité légale. La conception et la naissance virginale du Seigneur ne devaient pas être connues de tous dès la première heure. Il suffisait à l'accomplissement de la prophétie qu'elles eussent lieu sous le voile du mariage avec saint Joseph.
Revenons au détail de la généalogie de saint Matthieu (i,8) : « Joram engendra Ozias ». Entre Joram et Ozias, trois noms, pourtant bien connus, ont été omis : Ochozias, Joas, Amasias. On a supposé que ces trois personnages avaient été supprimés à cause de leurs relations avec la maison maudite d'Achab ; c'est chose possible, mais l'intention mnémonique de l'évangéliste demeure toujours maîtresse : il veut constituer trois groupes de quatorze. « Josias engendra Jéchonias et ses frères. » Si la vraie leçon est Jéchonias, on peut s'étonner d'entendre parler de ses frères, alors que les Paralipomènes ne lui donnent comme frère que le seul Sédécias. De plus, pour obtenir des séries complètes de quatorze noms, il faut répéter deux fois le nom de Jéchonias. Et des exégètes se demandent s'il ne convient pas de lire, avec quelques manuscrits grecs et syriaques, d'une date relativement récente : Josias engendra Joachim et ses frères, Joachim engendra Jéchonias. Josias eut quatre fils : Johannan; Joachaz ou Sellum, qui succéda à son père ; Joachim ou Éliachim, qui succéda à Joachaz ; enfin Sédécias ou Matthanias. A Joachim succéda Joachin ou Jéchonias, son fils. Emmené en captivité, celui-ci fut remplacé, non pas par Sédécias son frère, mais par Sédécias ou Matthanias, son oncle (IV Reg., xxiii-xxv ; I Par., m, 14 sq. ; II Par., xxxvi). Jérémie avait prédit à Joachin ou Jéchonias qu'il n"aurait pas de postérité royale (xxii, 30) ; il eut cependant des fils, selon les Paralipomènes, entre autres Salatliel et Phapaïa ; mais on peut se demander si Salatliel est vraiment le fils de Jéchonias, d'autant que saint Luc donne Néri comme père de Salatliel. D'après les Paralipomènes, de Phadaïa naquit Zorobabel : tandis que partout ailleurs (I Esdr., iir, 2 ; II Esdr., XII, 1 ; Agg., I ; Mt., i, 12 ; Lc,m, 27), Zorobabel est dit fils de Salatliel ; il est possible que nous ayons là encore un cas de lévirat, d'adoption ou de succession.
Nous retrouvons sans doute une application de la même loi du lévirat relativement au père de saint Joseph ; Jacques ou Jacob, selon saint Matthieu, Héli selon saint Luc. Quoi qu'il en soit, ce qui importe surtout aux évangélistes, c'est que leurs listes fassent du Seigneur l'héritier authentique des droits davidiques. Même abrégée dans un dessein de symétrie, elle est longue, cette série d'ancêtres ; et lorsque nous l'entendons s'égrener, la nuit de Noël, nous sentons revivre l'attente des siècles qui ont précédé le Seigneur. Lentement, l'arbre de Jessé grandit, jusqu'à ce que la tige gracieuse s'épanouisse en cette fleur de la beauté créée et de la beauté éternelle : Jésus, qui vocatur Christus. Le texte sacré, notons -le bien, ne dit pas que Jésus naquit de Marie et de Joseph, mais seulement de Marie, son épouse. Jésus est le nom propre et personnel ; Christ désigne la fonction : il est l'oint du Seigneur, il est prêtre, il est roi. C'est avec David que le sceptre est entré dans la famille de Juda, avec Jéchonias qu'il en est sorti, avec le Seigneur qu'il y rentre à jamais.
Au verset 17, saint Matthieu se résume et livre le secret de son dessin généalogique : les générations sont réparties en trois groupes de quatorze ; le total nous donne quarante-deux anneaux depuis Abraham. Saint Luc en énumère cinquante-six, et depuis Dieu jusqu'au Seigneur soixante-dix-sept.
Ad missam in nocte Ad missam in nocte
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Lucam (2, 1-14)
Factum est in diébus illis éxiit edíctum a Cǽsare Augústo, ut describerétur univérsus orbis. Haec descríptio prima facta est prǽside Sýriae Quírino. Et ibant omnes, ut profiteréntur, sínguli in suam civitátem. Ascéndit autem et Ióseph a Galilǽa de civitáte Názareth in Iudǽam in civitátem David, quae vocátur Béthlehem, eo quod esset de domo et família David, ut profiterétur cum María desponsáta sibi, uxóre praegnánte. Factum est autem, cum essent ibi, impléti sunt dies, ut páreret, et péperit fílium suum primogénitum; et pannis eum invólvit et reclinávit eum in praesépio, quia non erat eis locus in deversório. Et pastóres erant in regióne eádem vigilántes et custodiéntes vigílias noctis supra gregem suum. Et ángelus Dómini stetit iúxta illos, et cláritas Dómini circumfúlsit illos, et timuérunt timóre magno. Et dixit illis ángelus: “Nólite timére; ecce enim evangelízo vobis gáudium magnum, quod erit omni pópulo, quia natus est vobis hódie Salvátor, qui est Christus Dóminus, in civitáte David. Et hoc vobis signum: inveniétis infántem pannis involútum et pósitum in praesépio.” Et súbito facta est cum ángelo multitúdo milítiae caeléstis laudántium Deum et dicéntium: “Glória in altíssimis Deo, et super terram pax in homínibus bonae voluntátis.” Il arriva qu’en ces jours-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, ville de Galilée, en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était enceinte. Or il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait enfanter furent accomplis. Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie. Et il y avait, dans la même contrée, des bergers qui passaient les veilles de la nuit à la garde de leur troupeau. Et voici qu’un ange du Seigneur leur apparut, et qu’une lumière divine resplendit autour d’eux ; et ils furent saisis d’une grande crainte. Et l’ange leur dit : Ne craignez pas ; car voici que je vous annonce (la bonne nouvelle d’) une grande joie qui sera pour tout le peuple : c’est qu’il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et vous le reconnaîtrez à ce signe : Vous trouverez un enfant enveloppé de langes, et couché dans une crèche. Au même instant, il se joignit à l’ange une troupe (multitude) de l’armée céleste, louant Dieu, et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Saint Matthieu n'a fait qu'indiquer d'un mot la naissance du Seigneur ; saint Luc nous en donne le récit. In diebus illis : à l'époque où Elisabeth mit au monde Jean-Baptiste et où l'épouse de Joseph portait encore l'Enfant -Dieu dans son sein, parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde romain. Ces recensements étaient fréquents alors, presque périodiques. La Judée n'était pas, à proprement parler, province romaine : elle avait un roi, Hérode ; mais elle était tributaire et soumise, sur plus d'un point, à la volonté de César. Le recensement avait pour but non pas l'enrôlement militaire, mais la fixation des impôts. Il s'accomplit sous la haute surveillance de Sulpicius Quirinus, alors gouverneur de Syrie. Ce fut le premier qui eut lieu sous Quirinus, note l'évangéliste, pour le distinguer d'un second, en l'an 6 ou 7, qui provoqua une révolte à laquelle les Actes font allusion (v, 37). Il se fit tout à la fois selon les coutumes romaines, en comprenant tous les hommes, et conformément aux coutumes des Juifs, par famille et par tribu ; l'enrôlement de chacun s'effectuait dans sa ville d'origine, là où étaient conservées les généalogies. La Judée était sillonnée, les villes remplies de gens qui allaient se faire inscrire. Saint Joseph se soumit à la loi ; lui aussi, il « monta » de Nazareth en Galilée, jusqu'à Betliléem de Juda, la ville d'où était sorti David. Car Joseph appartenait à la maison et à la famille de David. Les descendants du grand roi étaient alors fort ignorés : c'était presque une sécurité pour eux. Il y en avait encore à l'époque de Domitien, un siècle plus tard, selon Eusèbe : ils étaient laboureurs et ne durent leur salut qu'à l'humihté de leur vie ». Le temps de la Sainte Vierge approchait ; elle voulut accompagner son époux, malgré la fatigue de ce long voyage. Elle auait, consciente, au-devant de la prophétie, selon laquelle leMessie devait naître à Betliléem (Mt., ii, 5-6).
Et lorsqu'ils arrivèrent à Bethléem, voici que les jours où Marie devait être mère furent accomplis. La ville était remplie de monde. A Phôtellerie, au caravansérail où ils se présentèrent, on ne put les recevoir. Il n'y avait pas de place pour le Fils de Dieu et pour sa Mère. Joseph et Marie se réfugièrent dans Une étable, en une grotte abandonnée. Et la Vierge mit au monde son Fils, « le premier-né ». Elle l'enveloppa des langes dont sa prévoyance l'avait pourvue. Elle le coucha dans la crèche, dans la mangeoire des animaux, le seul berceau qui fût laissé à l'Enfant-Dieu. Mais il avait sa Mère, il avait la tendresse de Joseph, en réalité, nul enfant n'a été accueilli comme celui-là.
Le Seigneur donnera plus tard à Jean-Baptiste, comme marque de sa mission, ce signe caractéristique : « Les pauvres sont évangélisés. » Mais, dès sa naissance, toutes ses préférences sont déjà pour les petits et pour les humbles. Sans doute, les premiers avertis furent les anges, puisque, selon la théologie. Dieu leur révèle les choses à mesure qu'il les accomplit. Mais, renseignés, les anges demandèrent à l'Enfant ses ordres ; et il les envoya d'abord aux bergers, alors nombreux aux environs de Bethléem. Ils menaient la vie toute primitive, la vie nomade, celle d'Abel et des patriarches, celle qui est la moins attachée aux biens de la terre, la plus affranchie et la plus libre. Ils se relevaient, de veille en veille, et se succédaient dans la garde de leurs troupeaux, passant la nuit en plein air. Et voici qu'un ange du Seigneur, — l'ange de l'Incarnation peut-être, — se présenta à eux, soudain, et qu'une clarté divine les enveloppa. Ils eurent grand, peur, tout d'abord. Mais l'ange les rassura : « Ne craignez point. Car c'est une bonne nouvelle que je viens vous apprendre, une grande joie, pour vous et pour tout le peuple d'Israël. Voici : il vous est né, cette nuit même, un Sauveur, dans la ville de David : c'est le Christ Seigneur. » Mais la ville de David était grande et remplie de monde : il fallait donner aux bergers des indices auxquels on pût reconnaître le nouveau-né : « Vous trouverez un petit enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche. » Les bergers de Bethléem connaissaient les réduits où se réfugiaient pêle-mêle les troupeaux, les bêtes de somme et les pauvres voyageurs qui n'avaient pas trouvé de meilleur abri. Un enfant, des langes, une crèche : un tel signalement du Messie était bien inattendu pour des âmes juives !
Cependant, l'ange qui venait de parler n'était plus seul. Avec lui, tout à coup, « une multitude de la milice céleste » fit entendre un fragment des divines symphonies. C'étaient des voix qui louaient Dieu et qui disaient :
« Gloire à Dieu dans les hauteurs, Paix sur la terre aux hommes qui sont aimés de Lui ! »
C'est le cantique des anges, après celui d'Elisabeth, de Notre-Dame, de Zacharie. La gloire de Dieu étant le but des choses, c'est ce dont les anges nous parlent premièrement. Ils nous avertissent ensuite que la réconciliation est faite aujourd'hui entre le ciel et la terre, qu'il existe quelqu'un en qui Dieu et l'homme se rencontrent : Notre-Seigneur Jésus-Christ. La paix est offerte à tous les hommes, sans exception, qui consentiront à bénéficier de la faveur divine. Selon notre Vulgate, il s'agirait ici de la bonne volonté, non pas de Dieu, mais des hommes ; ce n'est pas, en effet, sans un acte de loyauté et d'adhésion que l'homme communie au mystère du Christ et expérimente ainsi la tendresse du Père.
Les bergers écoutaient encore. C'était si beau ! les voix si pures, si bien accordées ! Les anges chantaient si bien les Laudes que, volontiers, les pâtres de Bethléem eussent écouté jusqu'à l'éternité.
Ad missam in aurora Ad missam in aurora
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Lucam (2,15-20)
Factum est, ut discessérunt ab eis ángeli in caelum, pastóres loquebántur ad ínvicem: “Transeámus usque Béthlehem et videámus hoc verbum, quod factum est, quod Dóminus osténdit nobis.” Et venérunt festinántes et invenérunt Maríam et Ióseph et infántem pósitum in praesépio. Vidéntes autem notum fecérunt verbum, quod dictum erat illis de púero hoc. Et omnes, qui audiérunt, miráti sunt de his, quae dicta erant a pastóribus ad ipsos. María autem conservábat ómnia verba haec cónferens in corde suo. Et revérsi sunt pastóres glorificántes et laudántes Deum in ómnibus, quae audíerant et víderant, sicut dictum est ad illos. Il arriva que, lorsque les anges les eurent quittés pour retourner dans le ciel, les bergers se disaient l’un à l’autre : Passons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. Et ils y allèrent en grande hâte, et ils trouvèrent Marie et Joseph, et l’enfant couché dans une crèche. Et en le voyant, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. Et tous ceux qui l’entendirent admirèrent ce qui leur avait été raconté par les bergers. Or Marie conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur. Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qu’il leur avait été dit.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Les bergers écoutaient encore. C'était si beau ! les voix si pures, si bien accordées ! Les anges chantaient si bien les Laudes que, volontiers, les pâtres de Bethléem eussent écouté jusqu'à l'éternité. Mais les voix s'éloignèrent, les anges retournèrent au ciel, et la colline s'enveloppa de silence. La grande lumière disparut : on revit les étoiles. Elles n'étaient plus les mêmes. Le monde tout entier était changé ; il était, selon l'expression du Martyrologe de Noël, « consacré par le très miséricordieux avènement » du Verbe Incarné ; le monde désormais semblait baigné de la clarté de Dieu. Cela n'a point cessé depuis lors : l'Incarnation est une chose qui dure. L'humanité ne cessera plus d'être dans les bras et sur le cœur de Dieu. Les bergers ne voyaient pas, sans doute, toute l'étendue de la grâce et de leur grâce. Quand ils sortirent du ravissement, ils se dirent les uns aux autres : « Passons donc jusqu'à Bethléem; allons voir ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils vinrent en grande hâte et ils trouvèrent Marie, et Joseph, et le petit Enfant couché dans la crèche.
Au verset 17, le sens de la Vulgate est qu'après avoir vu, les bergers reconnurent la réalité de ce qui leur avait été dit sur cet Enfant. Mais il vaut mieux traduire : ils firent connaître, ils racontèrent ce qui leur avait été révélé au sujet du nouveau-né. Ils en devisèrent sans doute avec la Sainte Vierge et saint Joseph. Ils le dirent aussi aux gens de Bethléem. Et tous ceux qui les entendirent s'émerveillèrent de leur récit. Il y eut de l'étonnement, de l'enthousiasme, peut-être néanmoins dans un cercle assez restreint. Joseph et Marie ne demeurèrent pas davantage sous le hangar ou dans la grotte : on leur trouva des parents, ou bien une demeure hospitalière les accueillit. On reposa l'Enfant dans un berceau plus doux que le premier ; et lorsque vinrent les Mages, il est dit qu'ils trouvèrent la Sainte Famille dans une maison. — Les habitants de Bethléem admirèrent donc sur l'heure. Mais, comme les enfants, les peuples oublient. Il y avait heureusement quelqu'un qui n'oubliait pas, qui gardait précieusement tous ces événements, tous ces détails, toutes ces paroles dans son cœur. Et elle les étudiait, les comparait, les méditait. Et de qui saint Luc peut-il bien avoir appris cela, sinon de Notre-Dame elle-même ? Quant aux bergers, ils s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu'ils avaient vu et entendu : c'était bien ce que leur avaient annoncé les anges.
Ad missam in die Ad missam in die
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Inítium sancti Evangélii secúndum Ioánnem (1,1-18)
In princípio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in princípio apud Deum. Ómnia per ipsum facta sunt, et sine ipso factum est nihil, quod factum est; in ipso vita erat, et vita erat lux hóminum, et lux in ténebris lucet, et ténebrae eam non comprehendérunt. Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Ioánnes; hic venit in testimónium, ut testimónium perhibéret de lúmine, ut omnes créderent per illum. Non erat ille lux, sed ut testimónium perhibéret de lúmine. Erat lux vera, quae illúminat omnem hóminem, véniens in mundum. In mundo erat, et mundus per ipsum factus est, et mundus eum non cognóvit. In própria venit, et sui eum non recepérunt. Quotquot autem accepérunt eum, dedit eis potestátem fílios Dei fíeri, his, qui credunt in nómine eíus, qui non ex sanguínibus neque ex voluntáte carnis neque ex voluntáte viri, sed ex Deo nati sunt. Et Verbum caro factum est et habitávit in nobis; et vídimus glóriam eíus, glóriam quasi Unigéniti a Patre, plenum grátiae et veritátis. Ioánnes testimónium pérhibet de ipso et clamat dicens: “Hic erat, quem dixi: Qui post me ventúrus est, ante me factus est, quia prior me erat.” Et de plenitúdine eíus nos omnes accépimus, et grátiam pro grátia; quia lex per Móysen data est, grátia et véritas per Iésum Christum facta est. Deum nemo vidit umquam; unigénitus Deus, qui est in sinum Patris, ipse enarrávit. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas saisie. Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n'était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière. C'était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par Lui, et le monde ne L'a pas connu. Il est venu chez Lui, et les Siens ne L'ont pas reçu. Mais, à tous ceux qui L'ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu; à ceux qui croient en Son nom, qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. Et le Verbe a été fait chair, et Il a habité parmi nous; et nous avons vu Sa gloire, gloire comme du Fils unique venu du Père, plein de grâce et de vérité. Jean rend témoignage de Lui, et crie, en disant: C'est celui dont j'ai dit: Celui qui doit venir après moi a été placé au-dessus de moi, parce qu'Il était avant moi. Et nous avons tous reçu de Sa plénitude, et grâce pour grâce. Car la loi a été donnée par Moïse; la grace et la vérité ont été faites par Jésus-Christ. Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Pére, voilà Celui qui L'a manifesté.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Chez les synoptiques, le récit évangélique fait commencer la vie du Seigneur avec son apparition sur terre. Saint Jean, le Théologien, prélude à son histoire de la manifestation du Fils de Dieu en affirmant la préexistence éternelle du Verbe. Il ne s'agit pas, lorsque nous parlons de préexistence, de cette préparation antérieure au moyen de laquelle le Seigneur s'est devancé lui-même et a vécu dans les figures, les prophéties, les promesses de l'Ancien Testament, dans le désir et l'espérance, et, par sa grâce, dans l'âme des justes ; il s'agit d'une préexistence objective et personnelle au sens rigoureux, qui le fait communier à l'éternelle vie de Dieu avant sa manifestation au monde. Les deux premiers versets nous apprennent ce qu'est le Verbe, en son être propre, et dans sa relation avec Dieu le Père.
« Au commencement, » dit saint Jean, pour désigner un commencement quelconque dans le temps, ou bien par allusion au début de la Genèse. Il remonte jusqu'à la première origine des choses, pour déclarer qu'à cette époque même le Verbe était. Non pas : il fut fait, il fut créé ; mais : il était. Notons bien la différence qu'il y a entre le creavit de la Genèse, au parfait, et le verbe erat, dans saint Jean. Ce ne sont point des vétilles grammaticales. Le parfait indique simultanéité de l'acte exprimé par le verbe avec la date qui lui est assignée : c'est, en effet, à la même date que la création a eu lieu et que le temps a commencé ; car s'il y avait eu un temps auparavant, il n'eût pas été exact de dire : in principio creavit, puisque c'eût été au cours du temps qu'aurait eu lieu la création. Mais lorsqu'on reprend l'expression in principio pour y joindre le verbe substantif à l'imparfait, cela suffit pour montrer qu'il y a précession de l'acte d'être exprimé par le verbe ; puisqu'on dit du Logos qu'il était in principio, c'est donc qu'il était avant le temps, en un mot, étemel, et Dieu. Car s'il eût été une créature, la durée créée aurait ccmmencé avec lui ; il ne serait pas vrai de dire qu'il était au commence ment, puisqu'il eût commencé avec sa durée et n'eût pas été antérieur à elle.
Verbum, Logos. Tertullien traduit par Sermo, Ratio. Lorsque les langues humaines, qui n'ont ps été faites pour dire ces réalités, s'efforcent cependant de les décrire, elles emploient des termes approchés : ce n'est que peu à peu qu'une expression plus exacte élimine toutes les autres. Grammaticalement, Logos signifie le discours, la parole ; dans la doctrine platonicienne c'est la connaissance certaine, souveraine, par opposition avec la simple opinion ; dans la doctrine aristotélicienne, c'est la définition, l'idée complète et exacte. Mais toutes ces acceptions sont dépassées de beaucoup par la pensée de saint Jean. Et pour que l'Apôtre, qui ne dédaigne pas, au cours de son évangile, de traduire les locutions étrangères, n'ait fourni aucune explication sur ce terme de Logos, il faut conclure qu'il éveillait dans l'esprit des fidèles d'Asie Mineure une idée définie. Qu'il y ait eu un Logos chez Platon, ou plutôt chez ses disciples, chez Philon d'Alexandrie surtout, nous ne le contestons pas ; nous ne croyons pas pourtant que ces spéculations philosophiques aient eu une part quelconque à la formation de la doctrine chrétienne. Le Logos de saint Jean n'est ni une abstraction, ni un « accident », ni une créature, mais une personne douée de pensée, d'initiative, et possédant ses actes propres. Ni le gnosticisme, qui existait dès lors, ni aucune des théories humaines ne nous semblent avoir eu titre à intervenir pour aider les chrétiens d'alors à interpréter la parole de l'évangéliste. L'Ancien Testament leur parlait de l'Ange de Dieu, de la Face de Dieu, de la Gloire de Dieu, de la Sagesse de Dieu ; les livres sapientiaux : Prov. (viii-ix), Eccli. (i, xxiv), Sap. (vi-ix), sans parler des Apocryphes ou des livres juifs, préparaient déjà une complète révélation du mystère de la Très Sainte Trinité, ordonnée à l'épanouissement définitif de la vie surnaturelle. Mais il y avait mieux encore : avec la prédication orale, les lettres de saint Paul pouvaient sembler un commentaire anticipé de saint Jean (Col., i, 13-17 ; Hebr., i, 3-4). Sans doute, le nom de Logos n'est pas dans saint Paul ; mais les traits que l'Apôtre donne au Fils sont ceux-là mêmes que saint Jean reconnaît au Verbe.
Le Verbe est unique : il n'est pas seul. Il puise dans le Père son être incréé et procède de lui. La même assertion évangélique nous apprend tout à la fois et la distinction du Verbe d'avec Dieu le Père, et son unité avec lui : il ne peut, en effet, être « chez Dieu » qu'à la condition d'être distinct de lui et pourtant un avec lui. L'expression ___, sans autre désignation, peut signifier ou le Dieu en trois personnes, ou Dieu le Père, s'il est fait allusion à la vie intime de Dieu et aux relations des personnes entre elles. Car il est le Principe sans principe : de lui naît éternellement le Fils ; de lui et du Fils procède le Saint-Esprit ; il est donc la source de la divinité. Le monde incréé et le monde créé s'appuient sur lui, et c'est vers lui, guidées par le Fils et le Saint-Esprit, que vont et gravitent les âmes. Source de la divinité pour les deux personnes qui lui sont égales et coéternelles, il possède, en sa dignité personnelle, un titre à être appelé ô Logos, avec article. Il est Dieu sans exclusion des autres personnes, mais il est réellement et logiquement premier. — La Vulgate a rendu aussi bien que possible le sens grec en disant apud Deum. La préposition grecque implique mieux qu'un simple consortium, mieux qu'une simple coexistence, mieux même que le voisinage et l'intimité ; elle indique une relation profonde, une communion intime, un regard de tout le Fils vers le Père. Le Fils, en effet, est de Dieu, d'abord par son origine, origine éternelle, sans commencement ni fin : le fruit ne se sépare jamais, ici, de l'arbre qui le porte. Et sa nature est la même ; dès lors, il y a inhabitation mutuelle d'une Personne dans l'autre, société étroite et indissoluble. Il y a aussi unité d'opération, comme le Seigneur l'expliquera en saint Jean. Il y a enfin dans l'être du Fils un tel mouvement de retour vers Dieu, qu'il y ramène avec lui tout ce qui est à lui.
Et Deus erat Verbum. La divinité du Verbe, la consubstantialité du Verbe avec son Père était impliquée dans les assertions précédentes : il ne peut y avoir en Dieu que Dieu même. Pourtant, saint Jean a voulu l'attester formellement : le Verbe était Dieu. Telle est la traduction exacte de la phrase grecque, où ____, (sans article, cette fois, parce qu'il désigne la nature), est attribut, et ____ sujet. Et l'inversion qui place ici l'attribut en première ligne a été déterminée par l'attraction du verset second, où le Verbe de Dieu est désigné joar le démonstratif hoc, qu'il fallait mettre en relation étroite avec son antécédent. Ce verset second n'est pas une tautologie. En face de la doctrine juive, justement soucieuse de l'unité de Dieu, le dessein de saint Jean est de professer la distinction des personnes divines, et de nous montrer la préexistence éternelle du Verbe au sein de son Père, non comme le fruit d'un changement, comme un événement survenu en Dieu, mais comme apjmrtenant à la vie même de Dieu : le Verbe était, au commencement, sans commencement, éternellement, chez Dieu.
Dès le verset 3 commence l'exposé des relations du Verbe avec la création. C'est par lui que toutes choses ont été faites. Le per ipsum s'appliquant à une personne, divine, qui ne saurait être un instrument, veut dire que le Verbe de Dieu est le procédé incréé et nécessaire par lequel toutes choses ont été faites. L'action de Dieu est une, comme sa nature. Pourtant, puisque la nature de Dieu est dans le Père, de qui procède le Fils, et qae, du Père et du Fils, comme d'un seul principe, procède le Saint-Esprit, les théologiens reconnaissent dans l'action de Dieu, qui est sa nature même, cette même hiérarchie qui existe en la procession des personnes. Le Père, qui donne au Fils la nature divine, lui communique aussi l'action divine, et ainsi agit par son Verbe. Les termes concis dont se sert l'évangéliste réservent tacitement l'action du Père, puisque c'est par le Verbe, par son Verbe, que les choses ont été faites. Et c'en est assez pour conclure, comme la Genèse, et contre les manichéens, que toutes les créatures sont bonnes ontologiquement, non mélangées de bien et de mal ; que la création n'est pas indigne de Dieu, et que Dieu ne s'est pas avili en la produisant, comme les gnostiques le soutiennent ; enfin, que le Dieu du Nouveau Testament n'est pas l'ennemi et la contradiction du Dieu de l'Ancien, selon la rêverie des marcionites.
« Soit, réplique le gnostique ou le manichéen : toutes choses sont venues par le Verbe, elles ont été formées de ses mains. Mais l'étoffe première, la matière indéterminée de laquelle ont été faites les choses est éternelle ; elle n'a fait que se prêter au Verbe, afin, sous son action, de fournir l'immense variété des êtres. » A l'époque de saint Jean se dessinaient déjà les premiers linéaments de ces doctrines dualistes. Aussi, de positive qu'elle était : omnia per ipsum facta sunt, l'expression de l'évangéliste devient négative, pour envelopper plus étroitement toute créature dans l'œuvre du Verbe ; sans lui, hors de l'opération divine qu'il exerce avec le Père, rien n'est venu à l'être de tout ce qui est venu à l'être. — Une divergence de ponctuation a fait attribuer deux autres sens à cette dernière partie du verset. Afin de démontrer que l'Esprit de Dieu, bien qu'il soit vie, est créature, qu'il a été produit dans le Verbe et créé par lui, l'hérésie macédonienne, au temps de saint Jean Chrysostome, affectait de lire : « Sans lui, rien n'a été fait. Ce qui a été fait en lui, était la vie, » c'est-à-dire le Saint-Esprit. Une seconde ponctuation donnait : Sine ipso factum est nihil. Quod factum est, in ipso vita erat. Elle a eu une grande fortune. Elle contient en germe toute la théorie de l'exemplarisme divin ; saint Augustin, saint Anselme l'ont adoptée. Dieu n'agit pas à l'aventure, mais selon un idéal qu'il porte en sa pensée éternelle. Tout ce qui s'est fait dans le temps a été, de toute éternité, conçu par Dieu. Le premier berceau des créatures, c'est la pensée et le vouloir divins : avant leur apparition temporelle, elles étaient vie en lui. On se souvient des vers de Boèce :
... Tu cuncta superno Ducis ac exemplo, pulchrum pulcherrimus ipse Mundum mente gerens, similique in imagine formans.
Cette belle doctrine est conciliable avec la théologie la plus sévère, mais il nous semble qu'elle se rattache seulement par an lien artificiel aux paroles de saint Jean.
Du Verbe à la création vient l'être, puis la vie, enfin la lumière. C'est la division universelle de tout ce qui est créé, avec indication des degrés métaphysiques qui distinguent les choses. Être, vivre, penser, sont des communions réelles, bien que lointaines et d'ordre naturel, à celui qui est, substantiellement et à l'infini, l'être, la vie, la lumière. La vie était dans le Verbe, et ce n'est qu'en lui que nous en jouissons. Il était non seulement vie, mais lumière des hommes ; ces deux idées de vie et de lumière reviendront souvent dans la doctrine de saint Jean. La pensée est la lumière qui nous montre l'invisible, ce qui est au dedans et ce qui est au delà ; elle nous fait interpréter et dépasser de toutes parts les données de l'expérience sensible. Lorsque saint Jean écrit que le Verbe était la lumière des hommes, son dessein n'est pas d'exclure les anges : eux aussi puisent leur pensée au foyer incréé ; on voit bien que l'évangéliste envisage le Verbe comme possédant la lumière en une plénitude unique. Mais son dessein est bien plutôt d'élargir la conception courante. Il lui plaît de rappeler que, même avant cette date de l'Incarnation, où l'alliance avec Dieu est devenue universelle, nul homme n'était étranger à Dieu. A chacun est donnée par le Verbe la lumière de la pensée, afin de le guider jusqu'à la connaissance du Créateur (Sap., XIII, 1-9 ; Rom., i, 18-23).
Saint Jean n'insiste pas sur la fonction du Verbe communiquant la vie ; il s'arrête à l'idée de l'effusion de la lumière ; elle lui fournira une transition pour parler de la doctrine évangélique. La lumière remplit son office ; le Verbe verse de la lumière et ne se laisse pas sans témoignage auprès des hommes. Et lux in tenebris lucet : si la lumière brille dans les ténèbres » c'est afin de les dissiper ; mais que peut-elle en face des obscurités volontaires? L'homme a la triste faculté de se détourner et de fermer les yeux, de retenir la vérité captive dans l'injustice, selon la parole de saint Paul. C'est en vain que la lumière brille, dès lors que les ténèbres ne l'accueillent pas. — La formule grecque traduite par non comprehenderunt se prête à une signification toute différente. Au lieu de signifier l'échec de la lumière, elle exprimerait son triomphe assuré ; nonobstant l'effort des ténèbres, la lumière ne saurait être arrêtée ni vaincue, le dernier mot lui demeure. Cette pensée est vraie ; cependant la première traduction nous paraît plus justifiée, sinon par la langue, du moins par le contexte.
Les versets 6, 7 et 8 forment parenthèse. La manifestation historique du Verbe incarné, — c'est de lui qu'il s'agit ici, — ne s'est pas accomplie sans préparation. Les âmes inattentives auraient pu le méconnaître dans l'humilité de sa venue. Aussi fut-il un homme envoyé de Dieu, et nommé Jean, qui vint, le premier en date, pour lui rendre témoignage. Telle était sa mission précise : rendre témoignage à la lumière. Les détails sur saint Jean-Baptiste et son rôle nous seront fournis dans la suite. Mais remarquons dès maintenant la place qu'occupe chez l'évangéliste le témoignage, l'affirmation compétente de quelqu'un qui sait. Remarquons surtout en quoi consiste précisément le témoignage de saint Jean-Baptiste : afin de montrer le Seigneur, il amène devant le Seigneur cette sainteté et cette grandeur que chacun lui reconnaissait. Pour que tous crussent au Verbe incarné, il n'était pas de procédé meilleur. « Tous », ce sont les Juifs et, par les Juifs, tous ceux que leur exemple et leur prédication devaient amener au Messie ; originairement, c'est le témoignage de Jean-Baptiste qui est à la base de la foi du monde. Pourtant, remarque avec insistance l'évangile, Jean n'était pas la lumière, mais sa fonction était de rendre témoignage à la lumière. En lui s'achevait, à lui aboutissait ce long témoignage qu'avait été tout l'Ancien Testament.
La parenthèse une fois fermée, la pensée de saint Jean revient à son thème premier, et se soude à la fin du verset 5, sans pourtant rompre avec le verset 8, où il a été question aussi de la lumière. Jean était « une lampe ardente et brillante » (Jo., v, 35), mais dont la clarté empruntée et adoucie devait conduire l'humanité vers une autre lumière, la vraie, celle du Verbe, celle qui allume en tout homme le flambeau de l'intelligence et lui montre ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est bien, et Dieu lui-même. — Les mots « venant en ce monde » se rapportent à l'homme, selon la traduction latine ; mais le texte grec laisse la question indécise, et peut-être vaut-il mieux les rapporter à la lumière : la lumière véritable est celle qui, venant en ce monde, éclaire tout homme ; elle brillait déjà sur la terre, lorsqu'elle y est venue d'une nouvelle manière par l'Incarnation...
En tout ce prologue, le caractère hébraïque du style est très marqué : de brèves propositions, comme émiettées, groupées, réunies seulement par la conjonction et puis encore, dans les premiers versets, par cet artifice littéraire selon lequel le dernier mot d'une assertion devient le premier de la suivante. C'est le seul jeu de la pensée, sans aucun indice grammatical, qui parfois nous indique la valeur spéciale de la copulative monotone. En particulier, au verset 10, nous pouvons traduire : « Il était dans le monde puisque le monde a été fait par lui. Le monde n'avait commencé d'exister et ne se maintenait que par lui ; c'est lui qui porte toutes choses en sa main puissante, et la créature ne garde sa réalité qu'en lui. » Omnia per ipsuni et in ipso creata sunt, et ipse est ante omnes, et omnia in ipso constant (Col., i, 16-17). Lorsqu'un effet dépend tout entier de sa cause, il faut, pour la permanence de l'effet, l'action continue et persévérante de la cause qui le produit. Le Verbe de Dieu était donc dans le monde, les hommes étaient inexcusables de ne pas l'y reconnaître, sinon comme Verbe, au moins comme Dieu, et pourtant les sages du siècle n'en ont rien dit (Rom., i, 21).
C'est pour relever le monde de cette déchéance que le Verbe est venu, qu'il a ajouté une présence visible à sa présence divine. Il est venu, dit saint Jean, in propria, chez lui, chez les siens. Car encore que le monde lui appartînt, par droit d'auteur, il avait, pour de très justes motifs, fait de l'humanité deux parts : l'une qu'il avait laissé s'enfoncer dans ses voies ténébreuses, l'autre qu'il s'était attachée, qu'il avait aimée avec prédilection. Il était devenu le Dieu du peuple juif, et ce peuple s'appelait, jalousement, le peliple de Dieu. C'est là qu'il descendit aux jours de l'Incarnation, là où ses miracles, des bienfaits sans nombre et Une singulière intimité devaient lui assurer le plus d'accueil. Et son peuple se détourna de lui. Toute la suite de l'histoire évangélique et apostolique nous a montre les Juifs devenant les adversaires forcenés de l'économie surnaturelle qu'ils avaient mission de préparer. Saint Jean, observons-le, écrit après la chute de Jérusalem.
Pourtant, même chez ce peuple ingrat, Dieu n'a pas totalement échoué : Une minorité choisie a accueilli le Messie. D'autres sont venus de la gentilité, en foule innombrable, et l'ont reçu, eux aussi ; ils lui ont fait place dans leur cœur et dans leur vie, ils ont accueilli son enseignement et sa loi, ils ont reconnu la divinité de sa mission et la divinité de sa personne. Mais à tous, quels qu'ils fussent et d'où qu'ils vinssent. Dieu n'a demandé qu'une chose : la foi, la foi dans son acception plénière. Recevoir le Seigneur est corrélatif à être reçu en lui ; ceux qui ont accueilli le Verbe de Dieu ont obtenu, en lui, le titre et les droits d'enfants de Dieu, avec toutes les vertus, toutes les vigueurs requises pour soutenir leur dignité nouvelle. C'est une génération véritable ex Deo, et comme un prolongement de la génération divine, qui les introduit dans la société du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; elle se réalise par la foi et le baptême. Ils entrent en partage de la filiation du Seigneur moyennant leur adhésion vitale au Seigneur, au nom qui est le sien, à la doctrine qui vient de lui. Ils sont vraiment nés de Dieu ; non plus d'Adam, car il y a un Adam nouveau ; non plus d'Abraham, ce qui constituait la noblesse judaïque ; non pas d'un sang matériel, ni d'un désir de chair, ni d'une volonté humaine : mais de Dieu, seule cause immédiate de cette admirable naissance. Pour constituer la réalité de leur condition d'enfants de Dieu, rien ne leur manque.
Il n'a rien manqué non plus du côté de Dieu. Sans doute, il n'appartient pas à l'être chétif que nous sommes de revêtir la nature divine, de telle sorte que nous puissions dire à Dieu : « Mon Père », au même titre que le Verbe ; mais Dieu y a pourvu, et dans la personne même du Verbe. Unius naturae sunt vitis et paenites, dit saint Augustin ; propter quod cum esset Deus, cujus naturae non sumus, factiis est homo, ut in illo esset vitis humana natura, cujus et nos homines paenites esse possemus (Tract, lxx in Joan.). Le verset 14 explique virtuellement notre filiation divine et se rattache ainsi au précédent : mais il continue surtout la ligne maîtresse du prologue, dessinée par les versets 1, 2, 14 : il nous apprend l'avènement visible sur terre de ce même Verbe qui, de toute éternité, était au sein de Dieu. Et Verbum caro factum est : et le Verbe s'est fait chair ; non qu'il se soit converti en un élément matériel, non qu'il n'ait pris toute la nature humaine, l'âme comprise : mais il fallait, contre le gnosticisme et le docétisme, affirmer la réalité physique de la nature humaine en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien n'y était plus propre que la forte expression de saint Jean, avec la remarque qui suit : et habitavit in nobis. Le Verbe lui-même est venu parmi nous, il a établi sa demeure chez les enfants des hommes, dans une intimité qui dépasse tout ce qu'avait connu l'Ancien Testament.
Saint Jean atteste, en témoin oculaire, le fait historique de l'Incarnation. Le Verbe a demeuré avec nous, nous avons vécu avec lui et, poursuit-il, nous avons vu sa gloire. Ces paroles semblent répondre à celles de saint Pierre, dans sa seconde Epître (i, 16-18) ; elles font sans doute allusion au jour où les trois disciples privilégiés contemplèrent la gloire du Seigneur transfiguré. Lorsque l'évangéliste ajoute que cette gloire était quasi Unigeniti a Patre, gardons-nous de l'entendre d'une gloire approchée, diminuée, et de traduire : presque, ou à peu près celle du Fils unique de Dieu. Le terme grec traduit par quasi n'a pas la valeur d'une atténuation ou d'un à peu près, mais le sens de la convenance et de l'équité. Lisons donc : la gloire telle qu'elle contient au Fils unique de Dieu, telle qu'elle ne peut appartenir qu'à lui. Et le terme nouveau dont saint Jean se sert : Unigeniti a Patre, nous montre que le Verbe est Fils, Fils unique, procédant du Père, et par conséquent Dieu comme lui. Quant aux mots : « plein de grâce et de vérité », ils se rattachent à ceux-ci : « et il a habité parmi nous » ; leur signification exacte nous sera fournie dans un instant (verset 17).
Selon le procédé qui lui est familier, saint Jean fait suivre son exposé doctrinal de quelques réflexions personnelles. Il revient d'abord au Précurseur, pour résumer un témoignage dont il donnera ensuite le détail circonstancié ; son intention n'est pas encore d'entrer dans le récit historique, qui ne commencera qu'avec le verset 19. Jean-Baptiste affirme, lui aussi, la préexistence du Verbe, lorsqu'il rend témoignage au Messie et proclame très haut en s'adressant aux Juifs : Il est celui-là même dont je disais, avant de l'avoir rencontré et baptisé : Celui qui vient après moi m'a devancé, car il était avant moi. Il vient après moi par l'âge, par la date de son ministère, par sa situation en Israël, et je le devance en qualité de héraut ; mais il est réellement au-dessus de moi et antérieur à moi.
Dans les versets 16, 17, 18 les réflexions de l'évangéliste se poursuivent, inspirées par la finale du verset 11 : plénum gratiae et veritatis. Le Verbe incarné est la source où tous, Juifs et gentils, nous avons puisé ; c'est de sa plénitude que tout nous est venu : l'être, la vie, la lumière, dans l'ordre naturel ; mais surtout l'être d'enfants de Dieu, et la vie surnaturelle, et la lumière de grâce, en attendant la lumière de gloire. Ainsi nous retrouvons, sous la plume de saint Jean, la même doctrine qu'a prêchée saint Paul : la plénitude dont nous parlent les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens ; la vie surnaturelle dont l'Apôtre entretient les Corinthiens, les Galates, les Romains ; la grâce, qui s'accroît et se dépasse sans cesse, qui récompense par des largesses nouvelles notre fidélité d'hier. Remarquons encore que le Seigneur n'est pas une source étrangère à laquelle nous venions puiser ; c'est une richesse en qui nous entrons, une plénitude vivante en qui nous demeurons, — de même que le Fils est immanent à celui de qui il procède.
Saint Jean a prononcé le nom de « grâce » : il en prend occasion pour noter, à la manière de saint Paul, combien les conditions de la vie religieuse sont différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient naguère : « Car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Moïse nous a donné la Loi, cette chose froide, impuissante et irritante, lorsqu'elle est seule. Encore ne venait-elle de lui que comme d'un intermédiaire et d'un ministre. Mais Jésus-Christ en personne est la plénitude d'où découlent, sur le monde entier, ces dons incomparablement supérieurs à la législation mosaïque : la grâce et la vérité. La grâce, c'est-à-dire l'adoption affectueuse, la bienveillance de Dieu restituée aux hommes en Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec tous les dons surnaturels dont cette bienveillance est la source : la vérité, c'est-à-dire la réalité et l'achèvement de tout ce que l'Ancien Testament ne contenait qu'en préparation et en figure, le témoignage effectif de la fidélité de Dieu à ses promesses, en d'autres termes la vérité religieuse parfaite.
Et l'évangéliste veut que nous sachions bien, non pas seulement que cette vérité nous est venue, de fait, par Jésus-Christ, mais qu'elle ne saurait nous être acquise que par lui. La vérité, au sens johannique, implique une connaissance profonde de Dieu, par voie de communion à son mystère. Or nul homme vivant n'a jamais vu Dieu. Les yeux de notre corps ne l'ont jamais aperçu : cela va de soi, puisque Dieu est esprit ; mais l'intelligence elle-même est impuissante à nous faire voir Dieu tel qu'il est. Notre raison se borne à nous avertir de l'invisible, elle ne nous le montre pas. Elle nous oblige, au moyen de cette vigueur dialectique qui est en elle, à constater que si Dieu n'existait pas, la création ne serait pas ; or la création est, donc Dieu est. Et non seulement, par l'intelligence, nous reconnaissons qu'il est, mais nous attribuons à cet être premier tout ce sans quoi la création serait inexplicable ; nous sommes amenés, par l'étude des choses créées, à conclure que le Créateur possède, à l'infini et dans la simplicité de son être, toutes les perfections. Mais s'il y a en Dieu des beautés qui n'ont laissé dans la création aucun vestige, comment le saurons-nous ? Quel docteur humain nous renseignera sur la vie intime de Dieu ? Qui nous dira sa pensée secrète, son dessein dernier au sujet du monde et de nos âmes ? Le Fils unique de Dieu, répond saint Jean, ou, selon Une leçon très fondée, le Dieu, unique engendré, (qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a fait connaître Dieu.
Ainsi, cette première page de l'évangile nous a appris ce qu'est le Verbe pour Dieu ; ce qu'est le Verbe pour la création : source d'être, de vie, de lumière ; ce qu'il fut pour l’humanité, même avant son Incarnation ; ce qu'il est pour l'humanité, depuis qu'il a revêtu notre chair ; enfin, à quel point l'alliance inaugurée par lui dépasse le système religieux qui l'a précédé. Et le prologue se termine en ramenant notre pensée à ce sanctuaire de la vie digne où les premiers versets l'avaient introduite.
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