Evangile commenté du lundi 7 janvier 2019 - EPIPHANIE DU SEIGNEUR

Hebdomada III post Nativitatem IIIème semaine après la Nativité
Feria II Lundi
IN EPIPHANIA DOMINI EPIPHANIE DU SEIGNEUR
Sollemnitas Solennité
Ad Missam in Vigilia Ad Missam in Vigilia
Evangelium Evangile
Inítium sancti Evangélii secúndum Ioánnem (1,1-18)
In princípio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in princípio apud Deum. Ómnia per ipsum facta sunt, et sine ipso factum est nihil, quod factum est; in ipso vita erat, et vita erat lux hóminum, et lux in ténebris lucet, et ténebrae eam non comprehendérunt. Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Ioánnes; hic venit in testimónium, ut testimónium perhibéret de lúmine, ut omnes créderent per illum. Non erat ille lux, sed ut testimónium perhibéret de lúmine. Erat lux vera, quae illúminat omnem hóminem, véniens in mundum. In mundo erat, et mundus per ipsum factus est, et mundus eum non cognóvit. In própria venit, et sui eum non recepérunt. Quotquot autem accepérunt eum, dedit eis potestátem fílios Dei fíeri, his, qui credunt in nómine eíus, qui non ex sanguínibus neque ex voluntáte carnis neque ex voluntáte viri, sed ex Deo nati sunt. Et Verbum caro factum est et habitávit in nobis; et vídimus glóriam eíus, glóriam quasi Unigéniti a Patre, plenum grátiae et veritátis. Ioánnes testimónium pérhibet de ipso et clamat dicens: “Hic erat, quem dixi: Qui post me ventúrus est, ante me factus est, quia prior me erat.” Et de plenitúdine eíus nos omnes accépimus, et grátiam pro grátia; quia lex per Móysen data est, grátia et véritas per Iésum Christum facta est. Deum nemo vidit umquam; unigénitus Deus, qui est in sinum Patris, ipse enarrávit. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas saisie. Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n'était pas la lumière, mais il vint pour rendre témoignage à la lumière. C'était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par Lui, et le monde ne L'a pas connu. Il est venu chez Lui, et les Siens ne L'ont pas reçu. Mais, à tous ceux qui L'ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu; à ceux qui croient en Son nom, qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu. Et le Verbe a été fait chair, et Il a habité parmi nous; et nous avons vu Sa gloire, gloire comme du Fils unique venu du Père, plein de grâce et de vérité. Jean rend témoignage de Lui, et crie, en disant: C'est celui dont j'ai dit: Celui qui doit venir après moi a été placé au-dessus de moi, parce qu'Il était avant moi. Et nous avons tous reçu de Sa plénitude, et grâce pour grâce. Car la loi a été donnée par Moïse; la grace et la vérité ont été faites par Jésus-Christ. Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Pére, voilà Celui qui L'a manifesté.
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Chez les synoptiques, le récit évangélique fait commencer la vie du Seigneur avec son apparition sur terre. Saint Jean, le Théologien, prélude à son histoire de la manifestation du Fils de Dieu en affirmant la préexistence éternelle du Verbe. Il ne s'agit pas, lorsque nous parlons de préexistence, de cette préparation antérieure au moyen de laquelle le Seigneur s'est devancé lui-même et a vécu dans les figures, les prophéties, les promesses de l'Ancien Testament, dans le désir et l'espérance, et, par sa grâce, dans l'âme des justes ; il s'agit d'une préexistence objective et personnelle au sens rigoureux, qui le fait communier à l'éternelle vie de Dieu avant sa manifestation au monde. Les deux premiers versets nous apprennent ce qu'est le Verbe, en son être propre, et dans sa relation avec Dieu le Père.
« Au commencement, » dit saint Jean, pour désigner un commencement quelconque dans le temps, ou bien par allusion au début de la Genèse. Il remonte jusqu'à la première origine des choses, pour déclarer qu'à cette époque même le Verbe était. Non pas : il fut fait, il fut créé ; mais : il était. Notons bien la différence qu'il y a entre le creavit de la Genèse, au parfait, et le verbe erat, dans saint Jean. Ce ne sont point des vétilles grammaticales. Le parfait indique simultanéité de l'acte exprimé par le verbe avec la date qui lui est assignée : c'est, en effet, à la même date que la création a eu lieu et que le temps a commencé ; car s'il y avait eu un temps auparavant, il n'eût pas été exact de dire : in principio creavit, puisque c'eût été au cours du temps qu'aurait eu lieu la création. Mais lorsqu'on reprend l'expression in principio pour y joindre le verbe substantif à l'imparfait, cela suffit pour montrer qu'il y a précession de l'acte d'être exprimé par le verbe ; puisqu'on dit du Logos qu'il était in principio, c'est donc qu'il était avant le temps, en un mot, étemel, et Dieu. Car s'il eût été une créature, la durée créée aurait ccmmencé avec lui ; il ne serait pas vrai de dire qu'il était au commence ment, puisqu'il eût commencé avec sa durée et n'eût pas été antérieur à elle.
Verbum, Logos. Tertullien traduit par Sermo, Ratio. Lorsque les langues humaines, qui n'ont ps été faites pour dire ces réalités, s'efforcent cependant de les décrire, elles emploient des termes approchés : ce n'est que peu à peu qu'une expression plus exacte élimine toutes les autres. Grammaticalement, Logos signifie le discours, la parole ; dans la doctrine platonicienne c'est la connaissance certaine, souveraine, par opposition avec la simple opinion ; dans la doctrine aristotélicienne, c'est la définition, l'idée complète et exacte. Mais toutes ces acceptions sont dépassées de beaucoup par la pensée de saint Jean. Et pour que l'Apôtre, qui ne dédaigne pas, au cours de son évangile, de traduire les locutions étrangères, n'ait fourni aucune explication sur ce terme de Logos, il faut conclure qu'il éveillait dans l'esprit des fidèles d'Asie Mineure une idée définie. Qu'il y ait eu un Logos chez Platon, ou plutôt chez ses disciples, chez Philon d'Alexandrie surtout, nous ne le contestons pas ; nous ne croyons pas pourtant que ces spéculations philosophiques aient eu une part quelconque à la formation de la doctrine chrétienne. Le Logos de saint Jean n'est ni une abstraction, ni un « accident », ni une créature, mais une personne douée de pensée, d'initiative, et possédant ses actes propres. Ni le gnosticisme, qui existait dès lors, ni aucune des théories humaines ne nous semblent avoir eu titre à intervenir pour aider les chrétiens d'alors à interpréter la parole de l'évangéliste. L'Ancien Testament leur parlait de l'Ange de Dieu, de la Face de Dieu, de la Gloire de Dieu, de la Sagesse de Dieu ; les livres sapientiaux : Prov. (viii-ix), Eccli. (i, xxiv), Sap. (vi-ix), sans parler des Apocryphes ou des livres juifs, préparaient déjà une complète révélation du mystère de la Très Sainte Trinité, ordonnée à l'épanouissement définitif de la vie surnaturelle. Mais il y avait mieux encore : avec la prédication orale, les lettres de saint Paul pouvaient sembler un commentaire anticipé de saint Jean (Col., i, 13-17 ; Hebr., i, 3-4). Sans doute, le nom de Logos n'est pas dans saint Paul ; mais les traits que l'Apôtre donne au Fils sont ceux-là mêmes que saint Jean reconnaît au Verbe.
Le Verbe est unique : il n'est pas seul. Il puise dans le Père son être incréé et procède de lui. La même assertion évangélique nous apprend tout à la fois et la distinction du Verbe d'avec Dieu le Père, et son unité avec lui : il ne peut, en effet, être « chez Dieu » qu'à la condition d'être distinct de lui et pourtant un avec lui. L'expression ___, sans autre désignation, peut signifier ou le Dieu en trois personnes, ou Dieu le Père, s'il est fait allusion à la vie intime de Dieu et aux relations des personnes entre elles. Car il est le Principe sans principe : de lui naît éternellement le Fils ; de lui et du Fils procède le Saint-Esprit ; il est donc la source de la divinité. Le monde incréé et le monde créé s'appuient sur lui, et c'est vers lui, guidées par le Fils et le Saint-Esprit, que vont et gravitent les âmes. Source de la divinité pour les deux personnes qui lui sont égales et coéternelles, il possède, en sa dignité personnelle, un titre à être appelé ô Logos, avec article. Il est Dieu sans exclusion des autres personnes, mais il est réellement et logiquement premier. — La Vulgate a rendu aussi bien que possible le sens grec en disant apud Deum. La préposition grecque implique mieux qu'un simple consortium, mieux qu'une simple coexistence, mieux même que le voisinage et l'intimité ; elle indique une relation profonde, une communion intime, un regard de tout le Fils vers le Père. Le Fils, en effet, est de Dieu, d'abord par son origine, origine éternelle, sans commencement ni fin : le fruit ne se sépare jamais, ici, de l'arbre qui le porte. Et sa nature est la même ; dès lors, il y a inhabitation mutuelle d'une Personne dans l'autre, société étroite et indissoluble. Il y a aussi unité d'opération, comme le Seigneur l'expliquera en saint Jean. Il y a enfin dans l'être du Fils un tel mouvement de retour vers Dieu, qu'il y ramène avec lui tout ce qui est à lui.
Et Deus erat Verbum. La divinité du Verbe, la consubstantialité du Verbe avec son Père était impliquée dans les assertions précédentes : il ne peut y avoir en Dieu que Dieu même. Pourtant, saint Jean a voulu l'attester formellement : le Verbe était Dieu. Telle est la traduction exacte de la phrase grecque, où ____, (sans article, cette fois, parce qu'il désigne la nature), est attribut, et ____ sujet. Et l'inversion qui place ici l'attribut en première ligne a été déterminée par l'attraction du verset second, où le Verbe de Dieu est désigné joar le démonstratif hoc, qu'il fallait mettre en relation étroite avec son antécédent. Ce verset second n'est pas une tautologie. En face de la doctrine juive, justement soucieuse de l'unité de Dieu, le dessein de saint Jean est de professer la distinction des personnes divines, et de nous montrer la préexistence éternelle du Verbe au sein de son Père, non comme le fruit d'un changement, comme un événement survenu en Dieu, mais comme apjmrtenant à la vie même de Dieu : le Verbe était, au commencement, sans commencement, éternellement, chez Dieu.
Dès le verset 3 commence l'exposé des relations du Verbe avec la création. C'est par lui que toutes choses ont été faites. Le per ipsum s'appliquant à une personne, divine, qui ne saurait être un instrument, veut dire que le Verbe de Dieu est le procédé incréé et nécessaire par lequel toutes choses ont été faites. L'action de Dieu est une, comme sa nature. Pourtant, puisque la nature de Dieu est dans le Père, de qui procède le Fils, et qae, du Père et du Fils, comme d'un seul principe, procède le Saint-Esprit, les théologiens reconnaissent dans l'action de Dieu, qui est sa nature même, cette même hiérarchie qui existe en la procession des personnes. Le Père, qui donne au Fils la nature divine, lui communique aussi l'action divine, et ainsi agit par son Verbe. Les termes concis dont se sert l'évangéliste réservent tacitement l'action du Père, puisque c'est par le Verbe, par son Verbe, que les choses ont été faites. Et c'en est assez pour conclure, comme la Genèse, et contre les manichéens, que toutes les créatures sont bonnes ontologiquement, non mélangées de bien et de mal ; que la création n'est pas indigne de Dieu, et que Dieu ne s'est pas avili en la produisant, comme les gnostiques le soutiennent ; enfin, que le Dieu du Nouveau Testament n'est pas l'ennemi et la contradiction du Dieu de l'Ancien, selon la rêverie des marcionites.
« Soit, réplique le gnostique ou le manichéen : toutes choses sont venues par le Verbe, elles ont été formées de ses mains. Mais l'étoffe première, la matière indéterminée de laquelle ont été faites les choses est éternelle ; elle n'a fait que se prêter au Verbe, afin, sous son action, de fournir l'immense variété des êtres. » A l'époque de saint Jean se dessinaient déjà les premiers linéaments de ces doctrines dualistes. Aussi, de positive qu'elle était : omnia per ipsum facta sunt, l'expression de l'évangéliste devient négative, pour envelopper plus étroitement toute créature dans l'œuvre du Verbe ; sans lui, hors de l'opération divine qu'il exerce avec le Père, rien n'est venu à l'être de tout ce qui est venu à l'être. — Une divergence de ponctuation a fait attribuer deux autres sens à cette dernière partie du verset. Afin de démontrer que l'Esprit de Dieu, bien qu'il soit vie, est créature, qu'il a été produit dans le Verbe et créé par lui, l'hérésie macédonienne, au temps de saint Jean Chrysostome, affectait de lire : « Sans lui, rien n'a été fait. Ce qui a été fait en lui, était la vie, » c'est-à-dire le Saint-Esprit. Une seconde ponctuation donnait : Sine ipso factum est nihil. Quod factum est, in ipso vita erat. Elle a eu une grande fortune. Elle contient en germe toute la théorie de l'exemplarisme divin ; saint Augustin, saint Anselme l'ont adoptée. Dieu n'agit pas à l'aventure, mais selon un idéal qu'il porte en sa pensée éternelle. Tout ce qui s'est fait dans le temps a été, de toute éternité, conçu par Dieu. Le premier berceau des créatures, c'est la pensée et le vouloir divins : avant leur apparition temporelle, elles étaient vie en lui. On se souvient des vers de Boèce :
... Tu cuncta superno Ducis ac exemplo, pulchrum pulcherrimus ipse Mundum mente gerens, similique in imagine formans.
Cette belle doctrine est conciliable avec la théologie la plus sévère, mais il nous semble qu'elle se rattache seulement par an lien artificiel aux paroles de saint Jean.
Du Verbe à la création vient l'être, puis la vie, enfin la lumière. C'est la division universelle de tout ce qui est créé, avec indication des degrés métaphysiques qui distinguent les choses. Être, vivre, penser, sont des communions réelles, bien que lointaines et d'ordre naturel, à celui qui est, substantiellement et à l'infini, l'être, la vie, la lumière. La vie était dans le Verbe, et ce n'est qu'en lui que nous en jouissons. Il était non seulement vie, mais lumière des hommes ; ces deux idées de vie et de lumière reviendront souvent dans la doctrine de saint Jean. La pensée est la lumière qui nous montre l'invisible, ce qui est au dedans et ce qui est au delà ; elle nous fait interpréter et dépasser de toutes parts les données de l'expérience sensible. Lorsque saint Jean écrit que le Verbe était la lumière des hommes, son dessein n'est pas d'exclure les anges : eux aussi puisent leur pensée au foyer incréé ; on voit bien que l'évangéliste envisage le Verbe comme possédant la lumière en une plénitude unique. Mais son dessein est bien plutôt d'élargir la conception courante. Il lui plaît de rappeler que, même avant cette date de l'Incarnation, où l'alliance avec Dieu est devenue universelle, nul homme n'était étranger à Dieu. A chacun est donnée par le Verbe la lumière de la pensée, afin de le guider jusqu'à la connaissance du Créateur (Sap., XIII, 1-9 ; Rom., i, 18-23).
Saint Jean n'insiste pas sur la fonction du Verbe communiquant la vie ; il s'arrête à l'idée de l'effusion de la lumière ; elle lui fournira une transition pour parler de la doctrine évangélique. La lumière remplit son office ; le Verbe verse de la lumière et ne se laisse pas sans témoignage auprès des hommes. Et lux in tenebris lucet : si la lumière brille dans les ténèbres » c'est afin de les dissiper ; mais que peut-elle en face des obscurités volontaires? L'homme a la triste faculté de se détourner et de fermer les yeux, de retenir la vérité captive dans l'injustice, selon la parole de saint Paul. C'est en vain que la lumière brille, dès lors que les ténèbres ne l'accueillent pas. — La formule grecque traduite par non comprehenderunt se prête à une signification toute différente. Au lieu de signifier l'échec de la lumière, elle exprimerait son triomphe assuré ; nonobstant l'effort des ténèbres, la lumière ne saurait être arrêtée ni vaincue, le dernier mot lui demeure. Cette pensée est vraie ; cependant la première traduction nous paraît plus justifiée, sinon par la langue, du moins par le contexte.
Les versets 6, 7 et 8 forment parenthèse. La manifestation historique du Verbe incarné, — c'est de lui qu'il s'agit ici, — ne s'est pas accomplie sans préparation. Les âmes inattentives auraient pu le méconnaître dans l'humilité de sa venue. Aussi fut-il un homme envoyé de Dieu, et nommé Jean, qui vint, le premier en date, pour lui rendre témoignage. Telle était sa mission précise : rendre témoignage à la lumière. Les détails sur saint Jean-Baptiste et son rôle nous seront fournis dans la suite. Mais remarquons dès maintenant la place qu'occupe chez l'évangéliste le témoignage, l'affirmation compétente de quelqu'un qui sait. Remarquons surtout en quoi consiste précisément le témoignage de saint Jean-Baptiste : afin de montrer le Seigneur, il amène devant le Seigneur cette sainteté et cette grandeur que chacun lui reconnaissait. Pour que tous crussent au Verbe incarné, il n'était pas de procédé meilleur. « Tous », ce sont les Juifs et, par les Juifs, tous ceux que leur exemple et leur prédication devaient amener au Messie ; originairement, c'est le témoignage de Jean-Baptiste qui est à la base de la foi du monde. Pourtant, remarque avec insistance l'évangile, Jean n'était pas la lumière, mais sa fonction était de rendre témoignage à la lumière. En lui s'achevait, à lui aboutissait ce long témoignage qu'avait été tout l'Ancien Testament.
La parenthèse une fois fermée, la pensée de saint Jean revient à son thème premier, et se soude à la fin du verset 5, sans pourtant rompre avec le verset 8, où il a été question aussi de la lumière. Jean était « une lampe ardente et brillante » (Jo., v, 35), mais dont la clarté empruntée et adoucie devait conduire l'humanité vers une autre lumière, la vraie, celle du Verbe, celle qui allume en tout homme le flambeau de l'intelligence et lui montre ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est bien, et Dieu lui-même. — Les mots « venant en ce monde » se rapportent à l'homme, selon la traduction latine ; mais le texte grec laisse la question indécise, et peut-être vaut-il mieux les rapporter à la lumière : la lumière véritable est celle qui, venant en ce monde, éclaire tout homme ; elle brillait déjà sur la terre, lorsqu'elle y est venue d'une nouvelle manière par l'Incarnation...
En tout ce prologue, le caractère hébraïque du style est très marqué : de brèves propositions, comme émiettées, groupées, réunies seulement par la conjonction et puis encore, dans les premiers versets, par cet artifice littéraire selon lequel le dernier mot d'une assertion devient le premier de la suivante. C'est le seul jeu de la pensée, sans aucun indice grammatical, qui parfois nous indique la valeur spéciale de la copulative monotone. En particulier, au verset 10, nous pouvons traduire : « Il était dans le monde puisque le monde a été fait par lui. Le monde n'avait commencé d'exister et ne se maintenait que par lui ; c'est lui qui porte toutes choses en sa main puissante, et la créature ne garde sa réalité qu'en lui. » Omnia per ipsuni et in ipso creata sunt, et ipse est ante omnes, et omnia in ipso constant (Col., i, 16-17). Lorsqu'un effet dépend tout entier de sa cause, il faut, pour la permanence de l'effet, l'action continue et persévérante de la cause qui le produit. Le Verbe de Dieu était donc dans le monde, les hommes étaient inexcusables de ne pas l'y reconnaître, sinon comme Verbe, au moins comme Dieu, et pourtant les sages du siècle n'en ont rien dit (Rom., i, 21).
C'est pour relever le monde de cette déchéance que le Verbe est venu, qu'il a ajouté une présence visible à sa présence divine. Il est venu, dit saint Jean, in propria, chez lui, chez les siens. Car encore que le monde lui appartînt, par droit d'auteur, il avait, pour de très justes motifs, fait de l'humanité deux parts : l'une qu'il avait laissé s'enfoncer dans ses voies ténébreuses, l'autre qu'il s'était attachée, qu'il avait aimée avec prédilection. Il était devenu le Dieu du peuple juif, et ce peuple s'appelait, jalousement, le peliple de Dieu. C'est là qu'il descendit aux jours de l'Incarnation, là où ses miracles, des bienfaits sans nombre et Une singulière intimité devaient lui assurer le plus d'accueil. Et son peuple se détourna de lui. Toute la suite de l'histoire évangélique et apostolique nous a montre les Juifs devenant les adversaires forcenés de l'économie surnaturelle qu'ils avaient mission de préparer. Saint Jean, observons-le, écrit après la chute de Jérusalem.
Pourtant, même chez ce peuple ingrat, Dieu n'a pas totalement échoué : Une minorité choisie a accueilli le Messie. D'autres sont venus de la gentilité, en foule innombrable, et l'ont reçu, eux aussi ; ils lui ont fait place dans leur cœur et dans leur vie, ils ont accueilli son enseignement et sa loi, ils ont reconnu la divinité de sa mission et la divinité de sa personne. Mais à tous, quels qu'ils fussent et d'où qu'ils vinssent. Dieu n'a demandé qu'une chose : la foi, la foi dans son acception plénière. Recevoir le Seigneur est corrélatif à être reçu en lui ; ceux qui ont accueilli le Verbe de Dieu ont obtenu, en lui, le titre et les droits d'enfants de Dieu, avec toutes les vertus, toutes les vigueurs requises pour soutenir leur dignité nouvelle. C'est une génération véritable ex Deo, et comme un prolongement de la génération divine, qui les introduit dans la société du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; elle se réalise par la foi et le baptême. Ils entrent en partage de la filiation du Seigneur moyennant leur adhésion vitale au Seigneur, au nom qui est le sien, à la doctrine qui vient de lui. Ils sont vraiment nés de Dieu ; non plus d'Adam, car il y a un Adam nouveau ; non plus d'Abraham, ce qui constituait la noblesse judaïque ; non pas d'un sang matériel, ni d'un désir de chair, ni d'une volonté humaine : mais de Dieu, seule cause immédiate de cette admirable naissance. Pour constituer la réalité de leur condition d'enfants de Dieu, rien ne leur manque.
Il n'a rien manqué non plus du côté de Dieu. Sans doute, il n'appartient pas à l'être chétif que nous sommes de revêtir la nature divine, de telle sorte que nous puissions dire à Dieu : « Mon Père », au même titre que le Verbe ; mais Dieu y a pourvu, et dans la personne même du Verbe. Unius naturae sunt vitis et paenites, dit saint Augustin ; propter quod cum esset Deus, cujus naturae non sumus, factiis est homo, ut in illo esset vitis humana natura, cujus et nos homines paenites esse possemus (Tract, lxx in Joan.). Le verset 14 explique virtuellement notre filiation divine et se rattache ainsi au précédent : mais il continue surtout la ligne maîtresse du prologue, dessinée par les versets 1, 2, 14 : il nous apprend l'avènement visible sur terre de ce même Verbe qui, de toute éternité, était au sein de Dieu. Et Verbum caro factum est : et le Verbe s'est fait chair ; non qu'il se soit converti en un élément matériel, non qu'il n'ait pris toute la nature humaine, l'âme comprise : mais il fallait, contre le gnosticisme et le docétisme, affirmer la réalité physique de la nature humaine en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien n'y était plus propre que la forte expression de saint Jean, avec la remarque qui suit : et habitavit in nobis. Le Verbe lui-même est venu parmi nous, il a établi sa demeure chez les enfants des hommes, dans une intimité qui dépasse tout ce qu'avait connu l'Ancien Testament.
Saint Jean atteste, en témoin oculaire, le fait historique de l'Incarnation. Le Verbe a demeuré avec nous, nous avons vécu avec lui et, poursuit-il, nous avons vu sa gloire. Ces paroles semblent répondre à celles de saint Pierre, dans sa seconde Epître (i, 16-18) ; elles font sans doute allusion au jour où les trois disciples privilégiés contemplèrent la gloire du Seigneur transfiguré. Lorsque l'évangéliste ajoute que cette gloire était quasi Unigeniti a Patre, gardons-nous de l'entendre d'une gloire approchée, diminuée, et de traduire : presque, ou à peu près celle du Fils unique de Dieu. Le terme grec traduit par quasi n'a pas la valeur d'une atténuation ou d'un à peu près, mais le sens de la convenance et de l'équité. Lisons donc : la gloire telle qu'elle contient au Fils unique de Dieu, telle qu'elle ne peut appartenir qu'à lui. Et le terme nouveau dont saint Jean se sert : Unigeniti a Patre, nous montre que le Verbe est Fils, Fils unique, procédant du Père, et par conséquent Dieu comme lui. Quant aux mots : « plein de grâce et de vérité », ils se rattachent à ceux-ci : « et il a habité parmi nous » ; leur signification exacte nous sera fournie dans un instant (verset 17).
Selon le procédé qui lui est familier, saint Jean fait suivre son exposé doctrinal de quelques réflexions personnelles. Il revient d'abord au Précurseur, pour résumer un témoignage dont il donnera ensuite le détail circonstancié ; son intention n'est pas encore d'entrer dans le récit historique, qui ne commencera qu'avec le verset 19. Jean-Baptiste affirme, lui aussi, la préexistence du Verbe, lorsqu'il rend témoignage au Messie et proclame très haut en s'adressant aux Juifs : Il est celui-là même dont je disais, avant de l'avoir rencontré et baptisé : Celui qui vient après moi m'a devancé, car il était avant moi. Il vient après moi par l'âge, par la date de son ministère, par sa situation en Israël, et je le devance en qualité de héraut ; mais il est réellement au-dessus de moi et antérieur à moi.
Dans les versets 16, 17, 18 les réflexions de l'évangéliste se poursuivent, inspirées par la finale du verset 11 : plénum gratiae et veritatis. Le Verbe incarné est la source où tous, Juifs et gentils, nous avons puisé ; c'est de sa plénitude que tout nous est venu : l'être, la vie, la lumière, dans l'ordre naturel ; mais surtout l'être d'enfants de Dieu, et la vie surnaturelle, et la lumière de grâce, en attendant la lumière de gloire. Ainsi nous retrouvons, sous la plume de saint Jean, la même doctrine qu'a prêchée saint Paul : la plénitude dont nous parlent les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens ; la vie surnaturelle dont l'Apôtre entretient les Corinthiens, les Galates, les Romains ; la grâce, qui s'accroît et se dépasse sans cesse, qui récompense par des largesses nouvelles notre fidélité d'hier. Remarquons encore que le Seigneur n'est pas une source étrangère à laquelle nous venions puiser ; c'est une richesse en qui nous entrons, une plénitude vivante en qui nous demeurons, — de même que le Fils est immanent à celui de qui il procède.
Saint Jean a prononcé le nom de « grâce » : il en prend occasion pour noter, à la manière de saint Paul, combien les conditions de la vie religieuse sont différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient naguère : « Car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » Moïse nous a donné la Loi, cette chose froide, impuissante et irritante, lorsqu'elle est seule. Encore ne venait-elle de lui que comme d'un intermédiaire et d'un ministre. Mais Jésus-Christ en personne est la plénitude d'où découlent, sur le monde entier, ces dons incomparablement supérieurs à la législation mosaïque : la grâce et la vérité. La grâce, c'est-à-dire l'adoption affectueuse, la bienveillance de Dieu restituée aux hommes en Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec tous les dons surnaturels dont cette bienveillance est la source : la vérité, c'est-à-dire la réalité et l'achèvement de tout ce que l'Ancien Testament ne contenait qu'en préparation et en figure, le témoignage effectif de la fidélité de Dieu à ses promesses, en d'autres termes la vérité religieuse parfaite.
Et l'évangéliste veut que nous sachions bien, non pas seulement que cette vérité nous est venue, de fait, par Jésus-Christ, mais qu'elle ne saurait nous être acquise que par lui. La vérité, au sens johannique, implique une connaissance profonde de Dieu, par voie de communion à son mystère. Or nul homme vivant n'a jamais vu Dieu. Les yeux de notre corps ne l'ont jamais aperçu : cela va de soi, puisque Dieu est esprit ; mais l'intelligence elle-même est impuissante à nous faire voir Dieu tel qu'il est. Notre raison se borne à nous avertir de l'invisible, elle ne nous le montre pas. Elle nous oblige, au moyen de cette vigueur dialectique qui est en elle, à constater que si Dieu n'existait pas, la création ne serait pas ; or la création est, donc Dieu est. Et non seulement, par l'intelligence, nous reconnaissons qu'il est, mais nous attribuons à cet être premier tout ce sans quoi la création serait inexplicable ; nous sommes amenés, par l'étude des choses créées, à conclure que le Créateur possède, à l'infini et dans la simplicité de son être, toutes les perfections. Mais s'il y a en Dieu des beautés qui n'ont laissé dans la création aucun vestige, comment le saurons-nous ? Quel docteur humain nous renseignera sur la vie intime de Dieu ? Qui nous dira sa pensée secrète, son dessein dernier au sujet du monde et de nos âmes ? Le Fils unique de Dieu, répond saint Jean, ou, selon Une leçon très fondée, le Dieu, unique engendré, (qui est dans le sein du Père, c'est lui qui a fait connaître Dieu.
Ainsi, cette première page de l'évangile nous a appris ce qu'est le Verbe pour Dieu ; ce qu'est le Verbe pour la création : source d'être, de vie, de lumière ; ce qu'il fut pour l’humanité, même avant son Incarnation ; ce qu'il est pour l'humanité, depuis qu'il a revêtu notre chair ; enfin, à quel point l'alliance inaugurée par lui dépasse le système religieux qui l'a précédé. Et le prologue se termine en ramenant notre pensée à ce sanctuaire de la vie digne où les premiers versets l'avaient introduite.
Ad Missam in Die Ad Missam in Die
Evangelium Evangile
Matthaeus (2,1-12)
Cum natus esset Iésus in Béthlehem Iudǽae in diébus Heródis regis, ecce Magi ab oriénte venérunt Hierosólymam dicéntes: “Ubi est, qui natus est, rex Iudaeórum? Vídimus enim stellam eíus in oriénte et venímus adoráre eum.” Áudiens autem Heródes rex turbátus est et omnis Hierosólyma cum illo; et cóngregans omnes príncipes sacerdótum et scribas pópuli, sciscitabátur ab eis ubi Christus nascerétur. At illi dixérunt ei: “In Béthlehem Iudǽae. Sic enim scriptum est per prophétam: ‘Et tu, Béthlehem terra Iúdae, nequáquam mínima es in princípibus Iúdae; ex te enim éxiet dux, qui reget pópulum meum Israel.’” Tunc Heródes, clam vocátis Magis, diligénter dídicit ab eis tempus stellae, quae appáruit eis; et mittens illos in Béthlehem dixit: “Ite et interrogáte diligénter de púero; et cum invenéritis, renuntiáte mihi, ut et ego véniens adórem eum.” Qui cum audíssent regem, abiérunt. Et ecce stella, quam víderant in oriénte, antecedébat eos, usque dum véniens staret supra, ubi erat puer. Vidéntes autem stellam gavísi sunt gáudio magno valde. Et intrántes domum vidérunt púerum cum María matre eíus, et procidéntes adoravérunt eum; et apértis thesáuris suis, obtulérunt ei múnera, aurum et tus et myrrham. Et respónso accépto in somnis, ne redírent ad Heródem, per áliam viam revérsi sunt in regiónem suam. Jésus étant né à Bethléem de Juda, aux jours du roi Hérode, voici que des Mages d'Orient vinrent à Jérusalem, disant : Où est le Roi des Juifs, qui vient de naître? car nous avons vu Son étoile en Orient, et nous sommes venus L'adorer. Or le roi Hérode, l'apprenant, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Et rassemblant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il s'enquit d'eux où devait naître le Christ. Et ils lui dirent: A Bethléem de Juda; car il a été ainsi écrit par le prophète: Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certainement pas le plus petit des chefs-lieux de Juda, car c'est de toi que sortira le chef qui régira Israël Mon peuple. Alors Hérode, ayant appelé secrètement les Mages, s'informa d'eux avec soin du temps où l'étoile leur était apparue. Puis, les envoyant à Bethléem, il dit: Allez, informez-vous avec soin de l'Enfant; et lorsque vous L'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j'aille L'adorer. Lorsqu'ils eurent entendu le roi, ils partirent. Et voici que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu'à ce que, arrivée au-dessus du lieu où était l'Enfant, elle s'arrêta. Or, en voyant l'étoile, ils se réjouirent d'une très grande joie. Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l'Enfant, avec Marie Sa Mère, et, se prosternant, ils L'adorèrent; puis, ayant ouvert leurs trésors, ils Lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et ayant reçu en songe l'avertissement de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils revinrent par un autre chemin dans leur pays.
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.
Sans doute, l’émoi qui s'est produit dans Bethléem, à la naissance du Seigneur, s'est limité à la petite ville ; l’émotion causée à Jérusalem n'a pas franchi le cercle étroit de ceux qui attendaient la consolation d'Israël et n'a pas encore atteint les régions de la politique. La politique vivait, comme toujours, très éloignée de ces espoirs d'âmes pieuses. A cette époque, la Judée tout entière était réunie sous le sceptre d'Hérode le Grand, fils d'Antipater ; l'empereur Octave Auguste l'avait confirmé dans son titre de roi, après la bataille d'Actium (723 de Rome). Iduméen par son père, Arabe par sa mère, Hérode ne pouvait se flatter de continuer la lignée des Macchabées, ni la race de Juda. Un pouvoir usurpé est toujours craintif et souvent cruel. Hérode avait trois industries pour maintenir son trône : l'appui de Rome, dont il était le vassal obséquieux ; la faveur qu'il témoignait aux Juifs en relevant le temple et en semant la Judée d'édifices magnifiques ; enfin, la férocité sanguinaire, qui n'épargnait même pas sa famille. Nous savons par Josèphe qu'il fit périr sa femme Mariamine, Alexandra, sa belle-mère, ses trois fils Aristobule, Alexandre et Antipater, son oncle Joseph et son beau-frère Costobar ; qu'il fit massacrer nombre de pharisiens, et, avant de mourir, donna des ordres pour une hécatombe de notables, dans l'hippodrome de Jéricho. Selon Macrobe, Auguste aurait fait sur lui l'effroyable jeu de mots : Mieux vaut être le porc d'Hérode que son fils : uv, ulov.
C'est donc sous le gouvernement d'Hérode que Jésus naquit, à Bethléem de Judée. Bethléem est l'ancienne Ephrata, la cité de David, qu'il ne faut pas confondre avec une autre Bethléem, située dans la tribu de Zabulon, dans le voisinage de la mer de Tibériade. « Voici que des Mages arrivèrent d'Orient à Jérusalem. » Nous ne saurions dire exactement d'où ils vinrent, ni déterminer leur qualité, leur nombre et leurs noms. Saint Matthieu n'a pas jugé bon de nous conserver ces détails ; ce qui l'intéresse, c'est le fait extraordinaire de la gentilité accourant sans retard au berceau du Messie, réalisant la prédiction d'Isaïe et des Psaumes (Is., lx ; Ps. lxxi). Notons toutefois que l'évangéliste ne mentionne pas ici l'accomplissement des prophéties, comme c'est pourtant sa coutume, et comme le fait notre liturgie de l'Epiphanie. Ils viennent de l'Orient : ce qui peut signifier ou l'Arabie, ou la Perse, ou la Chaldée. Combien étaient-ils ? On a dit douze ; mais on a préféré en général le nombre trois, à cause des trois présents. A l'origine, les Mages formaient une caste sacerdotale, chez les Mèdes et les Perses. Nous les trouvons ensuite en Chaldée ; parmi les officiers que Nabuchodonosor envoie assiéger Jérusalem, sous Sédécias, il y a un Rab-Mag, c'est-à-dire un Grand-Mage (Jerem., xxxix, 3) ; Daniel lui-même fut décoré de ce titre (Dan., ii, 48), De même que chez presque tous les anciens, cette classe sacerdotale avait le monopole des sciences sacrées et profanes, parmi lesquelles l'astronomie, — l'astrologie souvent, — tenait un rang d’honneur. Les Mages étaient les sages, les savants, les conseillers du prince, de grands personnages par conséquent. Qu'ils fussent rois, ceux qui vinrent à Bethléem, rien ne le prouve, sinon une interprétation trop littérale du Psaume lxxi. Naturellement, c'est dans la capitale qu'ils se présentent, là où demeure, selon eux, la famille régnante ; c'est là qu'ils ont chance de rencontrer le petit roi des Juifs.
Leur naïveté est admirable. Puisqu'ils sont renseignés, eux, comment tout le monde ne le serait-il pas à Jérusalem ? Ils demandent donc aussitôt : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » Et ils donnent les motifs de leur lointain voyage : « Nous avons vu son astre en Orient, et nous sommes venus l'adorer. » Il est probable que les Mages, avant toute indication providentielle, avaient entendu parler des espérances juives en un Messie conquérant ; nous savons par Suétone et Tacite le vague pressentiment qui existait alors. Peut-être quelques Juifs de la Dispersion leur avaient-ils appris et commenté la fameuse prophétie de Balaam, où le Messie est figuré par une étoile : « Je le vois, mais non comme présent ; je le contemple, mais non de près : une étoile sort de Jacob et un sceptre se lève d'Israël » (Num., XXIV, 17). Ajoutons que les Mages pouvaient être préparés par leurs observations astronomiques à découvrir une liaison entre un astre déterminé et la naissance d'un grand roi des Juifs. Même sans leur décerner un brevet d'astrologie, pourquoi leur refuser cette créance commune aux anciens et qu'ont partagée plusieurs de nos scolastiques et sainte Thérèse : à savoir que le monde physique et le monde historique ont ensemble des rapports ; qu'il y a un lien d'unité entre eux ; qu'ils sont calculés et en quelque sorte gradués l'un sur l'autre ; que les manifestations sidérales signalent parfois des événements humains ? Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'une lumière intérieure de l'Esprit de Dieu se surajouta, dans l'âme des Mages, aux informations recueillies d'ailleurs, et qu'une pcnsée de foi leur fit prendre aussitôt le chemin de Jérusalem. « Nous avons vu, et nous sommes venus » : il semble qu'il n'y ait eu chez eux aucune hésitation.
Mais encore, de quelle nature était le phénomène astronomique qui leur fut un indice ? On a épuisé toutes les hypothèses. On a dit une comète ; une étoile fixe, qui attire d'abord l'attention des Mages, disparaît, réapparaît entre Jérusalem et Bethléem, et s'éteint ; ou bien un météore, créé tout exprès par Dieu, et guidant les pèlerins comme le faisait, au désert, la colonne de feu ; ou bien encore le résultat d'une conjonction planétaire ; et Kepler, après avoir observé en 1604, au pied du Serpentaire, la formation d'une étoile très brillante, née de la conjonction de Saturne, Jupiter et Mars, calcula qu'un phénomène analogue s'était produit en l'an de Rome 747 et proposa d'y reconnaître l’étoile des Mages. Le lecteur peut choisir, ou trouver mieux.
La nouvelle de l'ambassade des Mages parvint à Hérode. « Un roi des Juifs, qui est né ! qui est né roi, alors que je ne suis qu'un usurpateur ! » Rien ne pouvait l'effrayer davantage. Il est dit que Jérusalem fut troublée avec lui, mais par un sentiment tout différent : le peuple, mal gouverné, avide de révolution, devait accueillir la nouvelle avec un empressement joyeux, quoique contenu. Hérode prend toutes ses sûretés. Il se garde bien de faire un éclat et de se déclarer aussitôt. Il réunit le Sanhédrin, sans doute en assemblée plénière des soixante et onze membres : princes ou chefs des prêtres, scribes et anciens, — encore que saint Matthieu ne signale que les deux premières catégories. Hérode s'informe auprès d'eux de l'endroit exact où doit naître le Clu'ist, en faisant observer loeut-être que divers indices annoncent sa venue prochaine, mais sans mettre officiellement les Mages en cause, sans charger le Sanhédrin d'une enquête. Il semble que sa question soit simplement théorique ; c'est un problème d'exégèse qu'il propose aux prêtres qui représentent la tradition et aux scribes qui représentent la science. Il ne leur annonce ni que le Christ est né, ni que le Christ est tout près de Jérusalem, et il dirige son enquête avec une prudence consommée. On voit bien que, dans la pensée d'Hérode, le « roi des Juifs » et « le Christ », c'est un même personnage, puisque les Mages ont parlé de l'un et qu'Hérode interroge sur l'autre. La réponse est précise et accompagnée de sa preuve : « A Bethléem de Judée ; car voici ce qui est écrit dans le prophète Michée : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas la moindre parmi les villes de Juda, car de toi sortira un chef qui paîtra Israël mon peuple » (v, 2). Saint Matthieu a paraphrasé un peu le texte original, mais sans modifier le sens général de la prophétie.
Après avoir éclairé la question de doctrine, Hérode s'efforce d'établir la question de fait. Il réunit les Mages en secret et s'enquiert avec soin de la date où l'astre du Messie est apparu, par conséquent de la durée de leur voyage. Il était naturel de penser que l'étoile s'était montrée dès la naissance de l'enfant ; et Hérode peut calculer ainsi l'âge de son rival. On devine qu'il porte déjà dans l'esprit un dessein criminel. Notons qu'il évite de mettre la Synagogue en rapport direct avec les Mages. C'est lui-même qui transmet à ceux-ci, avec l'assurance de son intérêt pour eux et pour l'enfant, le nom de la localité juive où ils trouveront le petit roi : « Allez donc à Bethléem, informezvous exactement au sujet de l'enfant ; et quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j'aille l'adorer. » L'hypocrite prétexte sans doute, pour ne pas accompagner les Mages, une affaire pressante, une indisposition. Et puis, il eût été peu séant pour la dignité royale de se mettre ainsi, tout aussitôt, à la remorque des seigneurs orientaux ; peut-être d'ailleurs n'était-ce qu'une fausse alerte... En témoignant aux Mages de la bienveillance, Hérode s'assurait en échange les renseignements désirés. Jusqu'au retour des pèlerins, il ne déciderait rien et éviterait de se compromettre. L'évangile ne dit pas que les Mages promirent, mais seulement qu'ils entendirent les recommandations d'Hérode.
« Et voici que l'astre qu'ils avaient vu en Orient allait devant eux, jusqu'à ce que, parvenu au lieu où était le petit Enfant, il s'arrêta. » Il ne semble pas que les Mages aient remarqué l'étoile, depuis leur départ d'Orient jusqu'à Jérusalem ; peut-être, pendant cette partie du voyage, le phénomène sidéral avait-il coïncidé avec le jour, où les observations ne sont plus possibles ; Dieu voulut que l'astre réapparût, dans la direction de Bethléem, au coucher du soleil. L'expression antecedebat eos pourrait faire allusion simplement à sa direction nouvelle ; le langage de l'Écriture laisse entrevoir, cependant, que le météore décrit un mouvement et aboutit à un point précis. Jusqu'à Jérusalem, les Mages n'avaient pas besoin d'être guidés : il était assez naturel, nous l'avons dit, qu'ils vinssent chercher le roi des Juifs dans sa capitale, bien connue. Mais, depuis Jérusalem, l'assistance extérieure et intérieure de Dieu leur devenait indispensable pour reconnaître à coup sûr, et sans qu'il fût besoin d'investigations nouvelles, l'humble demeure où reposait le Messie. Aussi leur joie fut-elle extrême lorsqu'ils revirent son étoile ; et l'évangile multiplie les termes qui traduisent cette allégresse ; gavisi sunt gaudio magno valde.
Ils entrent dans la maison. Ils trouvent le petit Enfant, avec Marie sa Mère. Cette fois, on ne nous dit rien de leur bonheur : c'est à nous d'y songer. Ils se prosternent devant le Seigneur, et ils l'adorent. Peut-être leur foi était-elle jusqu'alors assez imparfaite : maintenant, les ombres s'évanouissent, et leur hommage est une adoration au sens strict. Ils ouvrent les cassettes où sont leurs trésors, et, selon l'usage oriental, ils offrent des présents, des présents qu'une disposition providentielle leur fait choisir symboliques : l'or, ali roi, — l'encens, à Dieu, — la myrrhe, au Sauveur, à l'homme qui doit mourir et être enseveli : avant même Madeleine, ils ont préparé la sépulture du Sauveur. Et Notre-Dame accueillait dans ses mains les cadeaux des Mages. Quelles grâces ne reçurent-ils pas, à leur tour ! Ils furent faits croyants et, d'après une tradition, devinrent prédicateurs et martyrs. Un songe divin les avertit de ne point revenir auprès d'Hérode et de ne point retourner par Jérusalem. Combien de temps demeurèrent-ils à Bethléem ? Quels étaient leurs entretiens avec la Sainte Famille ? L'Écriture laisse tout cela dans le mystère et se borne à constater qu'ils furent dociles à Dieu jusqu'au bout : « Ils revinrent, dit-elle, dans leur pays, par un autre chemin. »