Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 1: De generibus monachorum (a) 1 - LES GENRES DE MOINES (a)
Monachorum quatuor esse genera manifestum est. Primum coenobitarum, hoc est monasteriale, militans sub regula vel abbate. Deinde seeundum genus est anachoretarum, id est eremitarum horum qui non conversionis fervore novitio sed monasterii probatione diuturna, didicerunt contra diabolum, multorum solatio jam docti pugnare ; et bene instructi fraterna ex acie ad singularem pugnam eremi securi jam sine consqlatione alterius sola manu vel brachio, contra vitia carnis vel eogitationum, Deo auxiliante, sufficiunt pugnare. ON SAIT qu’il y a quatre genres de moines. Le premier est celui des cénobites, qui vivent dans un monastère et combattent sous une règle et un abbé. Le deuxième est celui des anachorètes ou ermites, dont la vie n’en est plus à la ferveur des débutants. Longuement éprouvés au monastère, ils ont appris, avec le soutien d’un grand nombre, à lutter contre le diable. Bien entraî - nés dans les rangs des frères pour le combat singulier du désert et suffisamment assurés désormais pour se passer du secours d’autrui, ils sont capables, avec l’aide de Dieu, de combattre seuls les vices de la chair et des pensées.
DES DIVERSES ESPÈCES DE MOINES

Il est possible de distribuer logiquement les soixante-treize chapitres de la Règle en différents groupes, à la condition d’observer que ces divisions n’ont point d’arêtes vives, et que N. B. Père, comme tous les anciens, alors même qu’il s’agit de dispositions législatives, donne à sa pensée une forme vivante et souple, sans souci des redites et d’un apparent désordre.
Dans toute société véritable, deux éléments sont à distinguer : la constitution et la législation. Saint Benoît décrit brièvement, dans les trois premiers chapitres, la structure organique de la société monastique ce qu’elle est substantiellement, ce qu’elle n’est pas (I) ; son fondement et son lien : l’autorité de l’Abbé (Il) ; ses membres et leur part dans le gouvernement (Ill). Vient ensuite ce qui a trait à la forme spirituelle de notre vie, à l’éducation surnaturelle de chacun (IV-Vll). C’est là ce qui nous semble former la constitution du monastère ; le reste est relatif à sa législation : nous en reconnaîtrons plus tard les subdivisions.

On sait qu’il y a quatre genres de moines. Le premier est celui des cénobites, qui vivent dans un monastère et combattent sous une règle et un abbé.


Le premier mot de la sainte Règle est celui de “ moine ” . Il vient du grec uovayos, dont la signification primitive est la même que celle de uovog : seul, unique, simple. Lorsque, dans l’antiquité chrétienne, certains fidèles s’isolèrent, tout en restant dans le monde, des conditions de la vie ordinaire, et bientôt de la société elle-même, afin de se livrer, seuls ou en commun, aux pratiques de l’ascétisme surnaturel, on les nomma parfois uovayoi, uovacoteg : les séparés, les isolés les solitaires  ; et l’appellation est courante au quatrième siècle. Un poète païen du début du cinquième, Rutilius Numatianus, souligne méchamment son sens originel :

Squalet lucifugis insula plena viris
Ipsi se monachos graio cognomine dicunt
Quod soli nullo vivere teste volunt .

L’idée d’unité qu’implique le nom des moines a permis de les définir de façons diverses renfermant toutes une part de vérité : ceux qui vivent dans la solitude , ceux qui veulent introduire l’unité et la simplicité dans leur vie, ceux qui s’occupent de Dieu seul et ne songent qu’à s’unir à lui. Monachi, hoc est, Christiani, qui ad unum fidei opus, dimissa saecularium rerum multimoda actions, se redigunt, dit Paul Orose  ; et saint Denys
“ Nos pieux maîtres ont nommé ces hommes tantôt thérapeutes, à cause du culte sincère par lequel ils adorent la divinité, et tantôt moines, à raison de cette vie, d’unité sans partage par laquelle, ramenant leur esprit de la distraction des choses multiples, ils le portent vers l’unité divine et vers la perfection du saint amour ”
Dans la pensée des anciens, le nom de moine est générique : il désigne toutes les catégories de fidèles qui ont renoncé au monde pour se vouer à la perfection ; pendant longtemps, être religieux et être moine fut tout un’ et les choses sont encore telles en Orient. Mais, avec l’apparition des formes de vie religieuse consacrées plus directement au ministère des âmes, le terme de moine est devenu spécifique : il n’appartient plus actuellement qu’aux fils de saint Benoît et à ceux de saint Bruno, encore que la coutume se soit établie en France de le donner à ceux de saint François et de saint Dominique ; saint Thomas et saint Bonaventure avaient seulement revendiqué pour leurs frères, dans leur polémique avec l’Université de Paris, la qualité de religieux.
Si nous voulions aujourd’hui tracer la carte de la vie religieuse, établir une classification, nous pourrions répartir assez exactement les religieux en cinq groupes, d’après leur ordre d’apparition historique (je ne dis rien des religieuses, qui sont de physionomie innombrable et de toute couleur) :
les moines, les chanoines réguliers, les frati ou religieux mendiants, les clercs réguliers, les séculiers réunis en congrégation avec ou sans vœux.
A l’époque de saint Benoît, on comptait seulement quatre espèces de moines ; et la division était si manifeste et si constante que N. B. Père l’insiste pas. Saint Jérôme et Cassien avaient signalé, pour l’Égypte, trois espèces de moines. Saint Benoît reproduit en partie leurs paroles ; et il mentionne, comme Cassien , une quatrième catégorie. Mais, tandis que Cassien y fait entrer les faux anachorètes, transfuges de la vie ,cénobitique, elle comprend pour saint Benoît l’espèce des moines vagabonds et coureurs, les "gyrovagues" . Cassien et les Pères d’Orient les connaissaient bien, mais la triste institution avait pris de tels développements que saint Benoît put lui donner son nom propre : il se trouve chez lui pour la première fois, mais peut-être existait-il déjà dans l’usage.
Les cénobites (ceux qui vivent en commun : sont cités les premiers, parce que saint Benoît, à la suite de beaucoup de Pères , leur donne ses préférences. Cassien, voyant dans la chrétienté de Jérusalem une vraie famille religieuse, les considérait comme les premiers, même historiquement. Puisqu’il sera parlé des cénobites à loisir au cours de cette Règle qui leur est destinée, saint Benoît se borne à signaler en quelques mots leurs traits caractéristiques. Ils ont la vie commune ; ils habitent dans un monastère, qui est le cadre de la stabilité. Ils militent, c’est-à-dire qu’ils tendent ensemble, dans un effort commun et convergent vers un même but, une même victoire : la perfection et la perfection conventuelle. Ils ont une règle : de telle sorte que les conditions foncières de leur vie soient fixées et nullement laissées à l’arbitraire ; ce n’est pas d’ailleurs nécessairement une règle écrite, ce peut être un ensemble de coutumes. Vel Abbate : remarquons une fois pour toutes que dans la langue de saint Benoît la disjonctive Vel a souvent la valeur de la copulative et : c’est le cas présentement. Si précises que soient la règle ou les coutumes, il y a mille choses qu’elles ne déterminent pas ; c’est au pouvoir vivant de l’Abbé qu’il appartient d’interpréter la règle et d’en établir le sens. Les cénobites ont à leur tête un Abbé, c’est-à-dire un père : ils constituent donc une famille.

Le deuxième est celui des anachorètes ou ermites, dont la vie n’en est plus à la ferveur des débutants. Longuement éprouvés au monastère, ils ont appris, avec le soutien d’un , grand nombre, à lutter contre le diable. Bien entraînés dans les rangs, des frères pour le combat singulier du désert et suffisamment assurés désormais pour se passer du secours d’autrui, ils sont capables, avec l’aide de Dieu de combattre seuls les vices de la chair et des pensées.


La deuxième espèce de moines est celle des anachorètes (ceux qui vivent à l’écart, dans la retraite saint Benoît ne les distingue pas, comme le fera saint Isidore, des ermites ou habitants du désert. La vie anachorétique a toujours existé dans l’Église, mais elle n’est plus représentée aujourd’hui que sous sa forme mitigée, chez les Chartreux, les Camaldules... ; sans doute y a-t-il encore quelques ermites dans les solitudes et des reclus près de certains monastères. A l’origine du monachisme, les anachorètes furent innombrables, et c’est même par eux que la vie religieuse a commencé dès le troisième siècle, avec saint Paul de Thèbes, saint Antoine, saint Hilarion, imitateurs d’Élie et de saint Jean-Baptiste. Les lois ecclésiastiques n’avaient pas encore eu le loisir de réglementer l’état religieux : se faisait anachorète qui voulait, avec ou sans maître, sous le costume et le régime de son choix. Et nous savons de quelle façon très simple N. B. Père lui-même devint ermite et fit profession
Il connaissait donc par son expérience personnelle la vie anachorétique ; il l’avait pratiquée avec une ardeur généreuse. Il n’ignorait ni ses charmes, ni les tentations terribles et les illusions extraordinaires auxquelles elle se prête aisément . L’homme ne se suffit pas : nous avons besoin d’un appui, et nous le trouvons dans un milieu social intelligent et aimé. Il nous faut des exemples, des encouragements, des directions. Mais il n’y a aucune émulation surnaturelle dans la solitude. Nous n’avons point dans la présence, le regard, l’exemple d’autrui ce supplément extérieur de conscience, qui est à la fois si précieux, si sûr et si doux. Nous n’avons point à exercer la charité fraternelle, ce qui est pourtant le plus clair indice que nous ayons de notre charité envers Dieu. Dans la solitude, l’imagination se monte, les sens s’exaspèrent ; et, pour peu que le diable intervienne directement, c’est le désarroi complet, c’est le vice ou le désespoir. Et puis n’est-ce pas la paresse, l’instabilité, la superbe, une misanthropie naturelle, qui poussent telle âme au désert ? Il ne suffit pas de fuir les hommes pour échapper à la tyrannie de ses passions, comme le prouvent maintes histoires racontées dans la Vie des Pères, par exemple celle du moine porté à la colère qui, s’étant échappé du monastère pour n’avoir plus l’occasion de se fâcher, la retrouva bientôt dans les indocilités de sa cruche . On peut lire les observations de saint Ephrem sur les périls de la vie érémitique et, à une époque postérieure, celles de saint Ives de Chartres .
Bien loin de méconnaître la sublimité de la vie anachorétique, N. B. Père l’estime trop parfaite pour être accessible, à toutes les âmes, et il élève très haut les conditions préalables à une entrée prudente dans une telle voie. Avec Cassien, saint Nil et d’autres anciens, il requiert d’abord que le candidat ne soit plus dans la jeune ferveur de sa conversion, de sa vie religieuse (conversionis ou conversationis). Les moines sont comme le vin, qui se bonifie en vieillissant. La ferveur et le bouillonnement des débuts sont nécessaires, puisque c’est grâce à cette fermentation due l’âme se défait d’une multitude de petites impuretés qui l’alourdissent. Mais cette forme de ferveur est transitoire ; à mesure que le travail intérieur d’élimination s’accomplit et que les éléments étrangers se précipitent, elle fait place à une ferveur de charité épurée, claire, defaecata. L’ermite futur devra donc faire ses preuves, pendant de longues années, dans un monastère, apprendre la tactique spirituelle et passer maître dans l’art de combattre le diable, avec le secours, “ la consolation ” de tous ses frères. C’est seulement lorsqu’il se sera bien exercé, bien entraîné, dans le rang et la lutte collective, pour le combat singulier du désert, qu’il sera capable d’affronter, sans appui étranger désormais, ne comptant plus que sur Dieu et sur la vigueur de sa main et de son bras, la lutte contre les vices de la chair et de l’esprit. Enfin la permission de l’Abbé garantira le moine de toute présomption .
La carte de la vie religieuse s’est modifiée, mais la nature humaine est demeurée la même, et la tentation de quitter la communauté pour se faire ermite est de tous les temps. Ce désir peut apparaître dès le noviciat, soit que Dieu appelle réellement une âme dans la solitude, soit que notre égoïsme, affolé par tous les renoncements qu’exige une vie si nouvelle, nous persuade à tort que nous nous sommes trompés, que nous n’avons pas assez de silence, que toutes sortes de contacts ennuyeux déconcertent la liberté de notre prière. La tentation peut naître plus tard et venir d’un tempérament maladif et misanthrope ou d’un mysticisme de mauvais aloi ; sous prétexte que la contemplation pure est l’idéal, et la vie cartusienne reconnue plus parfaite par l’Église, on fatiguera son Abbé jusqu’à ce qu’il ait consenti à un départ qui n’est souvent que le prélude de tristes pérégrinations. Ou bien on cherche à se constituer un peu de vie anachorétique à l’intérieur du monastère. On se fait une petite vie à part ; on se tient à distance de l’Abbé et des frères. Les conditions de paix et de loisir qu’offre le monastère profitent non plus à Dieu et à la charité, mais au moi. Hélas ! il n’y aura jamais une ombre de vrai bonheur pour ce moine ; il ne rencontrera jamais Dieu ; il mourra prosaïquement, captif de ses aises et de ses manies de vieux garçon, pétrifié et bouffi dans son égoïsme. Retenons bien la recommandation de l’Apôtre Consideremus invicem in provocaiionem caritatis et bonorum operum, non deserentes collectionem nostram, sicut consuetudinis est quibusdam, sed consolantes, et tanto magis quarto videritis appropinquantem diem (HEBR., X, 24-25).
Tout en maintenant le principe des vocations extraordinaires, il est permis de considérer la vie cénobitique comme plus naturelle que la vie anachorétique. Non est bonum esse hominem solum. Le silence absolu, dit sainte Hildegarde, est “ inhumain ”, c’est-à-dire au-dessus ou au-dessous de l’humanité . Toutes choses ne se font bien qu’en famille les étoiles elles-mêmes sont groupées en constellations. Rachetés tous ensemble dans le Seigneur, nous nous sanctifions tous ensemble en lui, pour communier tous pleinement à cette société si étroite des Personnes divines : Quod vidimus et audivimus annuntiamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum, et societas nostra sit cum Patre, et cum Filio ejus Jesu Christo (I JOANN., I, 3). Notre vie d’éternité sera donc, elle aussi, cénobitique ; et saint Thomas explique comment la société de nos amis deviendra, même alors, un élément de béatitude . Il y a sagesse à ne pas concevoir notre vie du temps sur un plan différent de l’éternelle.
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