Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (d) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (d)
In doctrina namque sua abbas apostolicam debet illam semper formant servare, in qua dicitur Argue, obsecra, increpa. Id est miscens temporibus tempora ; terroribus blandimenta, dirum magistri pium patris ostendat affectum : id est, indiciplinatos et inquietos debet durius arguere obedientes autem et mites et patientes, ut melius proficiant, obsecrare ; negligentes autem et contemnentes, ut increpet et corripiat, admonemus. Neque dissi mulet peccata delinquentium, sed mox ut coeperint oriri, radieitus ea ut praevalet memor peri culi Heli sacerdotis de Silo. Et honestiores quidem atque intel ligibiles animos prima vel secunda admonitione verbis corripiat ; im probos autem et duros ac superbos vel inobedientes verberum vol corporis castigatione in ipso initio peccati coerceat, sciens scriptum Stultus verbis non corrigitur. Et iterum : Percute filium tuum virga et liberabis animam ejus a morte. Dans son enseignement, en effet, l’abbé doit toujours observer la règle exprimée par l’Apôtre en ces termes : « Reprends, exhorte, réprimande », c’est-à-dire mêler, selon les circonstances, la douceur à la sévérité et montrer tantôt la rigueur du maître, tantôt la bonté du père. Autrement dit, il doit reprendre vertement les indisciplinés et les turbulents, tandis qu’il exhortera les obéissants, les doux et les patients à faire de mieux en mieux. Quant aux négligents et aux arrogants, nous l’incitons à les réprimander et à les châtier. Il ne fermera pas les yeux sur les fautes des délinquants ; mais dès qu’elles paraîtront, il les retranchera radicalement, tant qu’il le peut, se souvenant du malheur d’Héli, grand-prêtre de Silo. Pour corriger les esprits droits et intelligents, il se contentera d’une ou deux admones - tations ; mais les mauvais, les durs, les orgueilleux et les désobéissants, il les contraindra par les verges ou par un autre châtiment corporel. dès qu’ils feront le mal, sachant qu’il est écrit : « L’insensé ne se corrige pas par des paroles », et : « Frappe de verges ton fils, et tu délivreras son âme de la mort ».
Dans son enseignement, en effet, l’abbé doit toujours observer la règle : exprimée par l’Apôtre en ces termes “ Reprends, exhorte, réprimande ”, c’est-à-dire mêler, selon les circonstances, la douceur à la sévérité et montrer tantôt la rigueur du maître, tantôt la bonté du père. Autrement dit, ; il doit reprendre vertement les indisciplinés et les turbulents, tandis qu’il auteur exhortera les obéissants, les doux et les patients à faire de mieux en mieux. Quant aux négligents et aux arrogants, nous l’incitons à les réprimander et à, les châtier. Il ne fermera pas les yeux, sur les fautes des délinquants ; mais. dès qu’elles paraîtront, il les retranchera radicalement, tant qu’il le peut, se souvenant du malheur d’Héli, grand prêtre de Silo.

Le gouvernement de l’Abbé doit être équitable : mais il ne le sera qu’il la condition d’être judicieux. On pourrait fort mal entendre la recommandation d’équité. Il en est qui ont condensé leurs expériences, souvent d’ailleurs superficielles et réduites, en quelques principes pratiques, en formules simples et d’une application facile. Pour résoudre tous les cas concrets qui se présentent, ils appliquent la formule, brutalement. La méthode est unique et invariable. Elle laisse la conscience en repos, parfois même lorsque la mesure devient meurtrière. Nous sommes tous, plus ou moins, prisonniers de notre personnalité : c’est à travers nous que nous voyons tous les autres ; nous nous persuadons que les procédés qui nous ont réussi doivent servir à tous. On ne peut cependant pas traiter l’être vivant comme une abstraction ; les hommes lie sont pas non plus une matière à expériences ; chacun d’eux est un petit monde. Au lieu de le faire entrer d’emblée dans notre système, de l’emprisonner dans notre moule mental, il vaudrait mieux lier connaissance avec lui, voir ce qu’il a dans le cœur, comment il pense, comment il veut, comment il souffre. La vraie méthode, ici, est peut-être de n’en avoir pas. Puisque l’Abbé est dépositaire du pouvoir de Dieu, il doit imiter cette discrétion et cette souplesse de la Providence qui dispose tout avec autant de douceur que de force, et qui, selon la parole de la théologie, s’adapte merveilleusement à la condition de nos natures individuelles : Unicuique providet Deus secundum modum suae naturae.
In doctrina sua : c’est, en général, l’enseignement pratique, la direction et le gouvernement des âmes ; mais saint Benoît a surtout en vue le devoir de la correction. Il se réfère aux conseils que l’Apôtre donnait à Timothée : Praedica verbum ; insta opportune, importune ; argue, obsecra, inerepa in omni patientia et doctrina (II TIM., IV, 2). Reprenez, conjurez, réprimez : ce sont trois attitudes diverses, nécessitées par la diversité même des caractères auxquels s’adresse la correction , et appropriées aux trois catégories d’esprits que N. B. Père énumérera, quelques lignes plus loin : pour la première on reprend, pour la seconde on exhorte, pour la troisième on réprime et on punit. Mais, avant d’en venir au détail de ces attitudes, saint Benoît rappelle à l’Abbé la variété et la complexité de son rôle. Miscens temporibus tempora : l’expression est difficilement traduisible ; elle indique que l’Abbé doit mesurer son action aux circonstances de temps, de lieu, de personne, se conduire selon les conjonctures, se rappeler qu’il y a un temps pour toutes choses (ECCL,., Ill), user tantôt de sévérité et tantôt de douceur, calquer en un mot ses dispositions sur les dispositions variables de chacun. Les paroles qui suivent expliquent bien la pensée de saint Benoît : l’Abbé mêlera les caresses aux menaces il montrera tantôt les sentiments de sévérité du maître et tantôt ceux, plus affectueux du père .
C’est afin d’aider l’Abbé dans le discernement des esprits que N. B. Père les répartit en trois classes. Indisciplinatos et inquietos  : des esprits indisciplinés et inquiets, non qu’ils soient formellement rebelles à la discipline, mais parce qu’ils sont, comme les enfants, mobiles et remuants. Ils promettent et ne tiennent pas ; c’est à recommencer toujours. L’intelligence chez eux est insuffisamment développée, et ils n’obéissent qu’aux impulsions sensibles ; l’intelligence d’autrui viendra à leur secours ; et comprendra par leur sensibilité ceux qui ne sont abordables que par là. De telles natures doivent sentir le joug, et elles seront d’autant moins tentées de révolte qu’elles expérimenteront davantage la force de la discipline. Avec elles il faut parler haut et clair, et parfois ne pas se contenter d’exhortations comme il sera dit bientôt.
La tâche est plus aimable avec les obéissants, les doux, les patients ; . grâce à Dieu, ce sont les plus nombreux. Il n’est besoin que de les solliciter paternellement, de les encourager au bien et au mieux. C’est le caractère propre des vrais moines d’avoir l’oreille fine. de comprendre à demi-mot et de se ranger à une simple indication, épargnant ainsi à l’Abbé le désagrément d’une mercuriale.
Elle est pourtant indispensable, dit saint Benoît, lorsqu’il s’agit des négligents de parti pris et des méprisants résolus et systématiques. Ces gens-là sont dangereux, parce qu’ils exercent toujours une influence néfaste, non pas sur les moines qui tiennent fermement à Dieu, mais sur les trempes un peu oscillantes, distraites, de formation inférieure ; ils sont pour tous d’ailleurs un agacement et une gêne. Negligentes et contenentes : leur vie d’hier s’est dépensée dans une longue inobservance, et leur vie d’aujourd’hui y demeure fixée ; essayez de vous attaquer à cette seconde nature, vous serez surpris de rencontrer une énergie sauvage, là où vous croyiez que le fond du caractère était la mollesse. Ils dépensent, à défendre leur relâchement contre les efforts de l’Abbé et contre la visible réprobation des frères, plus de vigueur qu’il n’en faudrait pour se mettre résolument à la Règle. Ou bien ils cèdent à une disposition aigre et mécontente, à l’esprit de contradiction ; il leur est tombé dans l’âme une goutte de fiel de trop. Il est des esprits ainsi construits qu’ils sont toujours amoureux de la solution qui n’a pas prévalu : c’est très beau, je le veut bien, de se faire le paladin de tout ce qui ne réussit pas, c’est parfois bien encombrant aussi. Ailleurs, c’est la conviction profonde que l’on est incompris ; personne dans la communauté ne rend suffisante justice à notre valeur et à nos services. Sans doute le penchant secret de tout le monde est de s’estimer beaucoup, mais il est des natures qui s’estiment uniquement. Leur vie se dépense à discuter. Elles ont une opinion faite sur chaque chose et naïvement se persuadent avoir raison toujours, à propos de tout et contre tous. Jamais l’idée ne leur est venue que l’adversaire pouvait avoir un peu raison, lui aussi, et que leur infaillibilité personnelle pouvait se trouver légèrement en défaut. A cette barre de leur esprit c’est la communauté entière qui comparaît : ils l’enveloppent d’uni jugement hautain et sommaire, quelquefois d’un qualificatif injurieux. Notez que ce sont le plus souvent ceux qui, dans le monde, eussent été incapables de se gouverner sagement, leur judiciaire étant régulièrement absente et leur tempérament les portant à toutes les maladresses. Ils ont été accueillis avec bonté, avec pitié ; ils arrivaient meurtris et malades : on a fait déborder pour eux la mesure de l’indulgence. Et soudain les voilà investis de la compétence et de l’habileté qui leur manquaient : ils critiquent, ils prononcent, ils réforment ! Saint .Benoît avertit l’Abbé de les aborder avec résolution et de les réprimer avec force.
N. B. Père ne s’est pas dissimulé d’ailleurs le côté pénible d’une telle mission. C’est toujours chose embarrassante que d’aborder de front les inobservances , de les saisir à la gorge et de leur dire comme Nathan à David - Tu es ille vir. Il est si bon de ne pas se créer d’affaires et de vivre tranquille ! Et puis on se dit : Mais cela ne servira à rien. J’en ai parlé déjà. C’est un rôle de Cassandre que d’en reparler encore. J’aurai une scène, des larmes, huit jours de mauvaise humeur obstinée, une fermentation violente de pensées révolutionnaires, peut-être le désir de rompre avec une vie devenue intolérable. Alors s’établit cette redoutable situation : d’un côté ; la timidité et la réserve ; de l’autre, une attitude de défense, de défiance, et la disposition de l’aspic, qui est sourd et qui se bouche les oreilles de peur d’entendre ”. Il n’y a pas pour une âme de pire malheur que celui d’avoir forcé la vérité à se taire, d’avoir pour ainsi dire découragé Dieu, qui désormais garde un effrayant silence et ne s’irrite même plus. ,
Les prétextes ne manqueront pas à l’Abbé pour justifier son mutisme. La théologie morale n’admet-elle pas qu’il est. des circonstances où mieux vaut refuser la lumière, parce que le seul résultat de l’avertissement serait de convertir un péché matériel en péché formel ? Sans doute ; mais la même théologie reconnaît que ce droit à la réticence n’existe plus, toutes les fois qu’il y aurait pour la,. communauté détriment, scandale ou déshonneur. L’Abbé ne peut pas fermer systématiquement les yeux : neque dissimulet peceta delinquentium  ; il est tenu de parler et de faire son devoir, alors même que les autres ne feraient pas le leur. Une parole qui est accompagnée de la grâce et trempée de charité produit toujours son couvre. Même, saint Benoît demande que l’Abbé ne temporise pas qu’il n’attende pas d’être absolument contraint par l’urgence du péril dès que les mauvaises habitudes commencent à poindre, il doit. les retrancher vigoureusement et jusqu’à la racine : radicitus amputet . C’est la vraie miséricorde . Ut praevalet est traduit diversement : tantôt ce qui vaut mieux ”, ou bien “ autant qu’ill. est en son pouvoir ; plutôt puisqu’il a l’autorité, qu’il l’a reçue pour cela ”.
Afin de déterminer l’Abbé, N. B. Père l’invite à se souvenir de l’histoire tragique d’Héli (I REG., Il IV). Le grand prêtre n’avait point ménagé les avertissements à ses fils dépravés ; mais il avait le pouvoir, et le Seigneur exigeait de lui non seulement la réprimande, mais l’amputation réelle et l’exécution. On, sait les conséquences de sa faiblesse : une sanglante défaite d’Israël ; la mort dies coupables, sa mort à lui, la profanation de l’arche sainte tombant aux mains des ennemis, l’ignominie de la race. Les fautes tolérées doivent être expiées tout. comme les autres, mais c’est la famille entière qui expie. Si, voilée que soit la menace, la responsabilité de l’Abbé est cependant nettement saisie. Les maisons monastiques meurent rarement de faim ; elles meurent de blessures non soignées, de blessures où, l’on ne verse ni le vin. qui fortifie, ni l’huile qui adoucit, de blessures qui s’étendent et se, gangrènent. Et s’il reste quelque chose de ces maisons, ce n’est qu’un rejeton misérable et chétif, dont le Seigneur ne consentira plus à se servir .

Pour corriger les esprits droits et intelligents, il se contentera d’une ou deux admonestations ; mais les mauvais, les durs, les orgueilleux et les, désobéissants, il les contraindra parles verges ou par un autre châtiment : corporel, dès qu’ils feront le mal sachant qu’il est écrit : “ L’insensé ne se corrige pas par des paroles ”, et. “ Frappe de verges ton fils, et tu délivreras son âme de la mort. ”

L’Abbé se résignera donc à corriger. Encore faut-il qu’il le fasse avec sagesse, sans se laisser emporter par son tempérament ou par son zèle ; saint Benoît le lui répète, en précisant quelle doit être la nature de cette correction, dont il n’a parlé encore que d’une manière trop générale. Il ne se souvient plus que de deux groupes d’esprits, mais qui coïncident avec les trois précédents. On n’en viendra pas tout de suite aux sévérités avec les natures fines et capables d’intelligence : la réprimande verbale suffira, une première et une seconde fois. Mais ceux qui sont de trempe servile, durs de cœur ou violents, superbes et réfractaires, c’est par les verges ou tout autre châtiment corporel qu’il faut les dompter, et dès que commence à se révéler l’habitude mauvaise.
N. B. Père fournit aussitôt la raison de ces répressions vigoureuses
“ Celui qui manque d’intelligence ne peut être corrigé par des paroles. ” C’est un souvenir des Proverbes : Stultus verbis non potest erudiri (XXlX,19 ; voir aussi XVlll, 2). L’Écriture sainte considère que l’enfant a droit à la correction : il faut la lui assurer, comme on lui assure la nourriture ; après tout, il n’en mourra pas : il vivra au contraire de la vraie vie : Noli subtrahere a puero disciplinam ; si enim percusseris eum virga, non morietur. Tu virga percuties eum et animam ejus de inferno liberabis (PROV., XXlll 13-14). Qui parcit virgae odit filium suum (Ibid., Xlll, 24). Dans le De institutione oratoria, Quintilien, le précepteur des petits. neveux de Domitien, voulait que l’enfant fût accoutumé à la vertu avant même de savoir ce que c’est. Il faut créer en lui des couples mentaux : le bien a d’abord été pour nous ce qui se traduisait en caresses pain sec, le fouet ou la retenue. Ne rougissons pas de ces humbles Origines de notre être moral. Il n’est pas impossible que l’abaissement universel des caractères tienne à une certaine absence de virilité dans la répression. Lorsque l’enfant n’a pas sept ans, pourquoi le punir il est si jeune ! Quand il en a huit, pourquoi le punir : il est si grand ! De la sorte, il est toujours trop tôt ou trop tard pour apprendre à l’enfant ce qu’est le devoir et quelle est la part de mortification qui entre nécessairement dans le concept de la vie chrétienne ; on fait ainsi des tyrans et des petits monstres. Depuis saint Benoît, les caractères et les coutumes ont changé. Il y a sans doute dans les monastères d’aujourd’hui moins d’enfants et de barbares que de son temps ; et en tout cas l’usage des verges et de la prison, très en honneur pendant de longs siècles monastiques, a disparu de nos mœurs. On rencontre pourtant encore des enfants gâtés, des violents et des rebelles, pour lesquels certains châtiments corporels seraient souverainement bienfaisants.
L’Abbé se souviendra néanmoins de la formule du chapitre LXlV Prudenter et cum caritate ea amputet, prout viderit cuique expedire. Les âmes ont plutôt besoin d’être portées que poussées. Le monastère n’est pas une fournaise, dont l’Abbé, comme un cyclope, attise le feu. La réforme des passions et le développement de la vie surnaturelle ne s’obtiennent pas par une série de procédés violents et rapides. Il y a chez les âmes - et chez Dieu - des lenteurs que doit respecter l’Abbé.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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