Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 6: De taciturnitate 6 - LA GARDE DU SILENCE
Faciamus quod ait Propheta: Dixi: custodiam vias meas, ut non delinquam in lingua mea. Posui ori meo custodiam, obmutui et humiliatus sum et silui a bonis. Hic ostendit Propheta, si a bonis eloquiis interdum propter taciturnitatem debet tacere, quanto magis a malis verbis propter poenam peccati debet cessari. Ergo quamvis de bonis et sanctis et ædificationum eloquiis perfectis discipulis propter taciturnitatis gravitatem rara loquendi concedatur licentia, quia scriptum est:In multiloquio non effugies peccatum, et alibi: Mors et vita in manibus linguæ. Nam loqui et docere magistrum condecet, tacere et audire discipulum convenit. Et ideo, si qua requirenda sunt a priore, cum omni humilitate et subiectione reverentiæ requirantur. Scurrilitates vero vel verba otiosa et risum moventia æterna clusura in omnibus locis damnamus et ad talia eloquia aperire os non permittimus. FAISONS ce que dit le Prophète : « Te me surveillerai pour ne pas pécher par ma langue ; j’ai mis une garde à ma bouche, je me suis tu, je me suis humilié et je me suis abstenu des paroles bonnes. » Le Prophète montre ici que, si l’on doit parfois retenir des paroles bonnes par souci du silence, combien plus doit-on renoncer aux paroles mauvaises à cause de la punition du péché. Donc, même s’il s’agit de propos bons, saints et édifiants, en raison de l’importance du silence, on accordera rarement aux disciples parfaits la permission de parler, car il est écrit : « Dans le flot de paroles tu n’éviteras pas le péché. » Et ailleurs : « La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. » Il revient en effet au maître de parler et d’enseigner ; se taire et écouter convient au disciple. C’est pourquoi, s’il y a des choses à demander au supérieur, qu’on le fasse en toute humilité et soumission respectueuse. Quant aux facéties, aux paroles frivoles ou qui provoquent le rire, nous les condamnons et bannissons à tout jamais et en tous lieux, et pour de tels propos nous ne permettons pas au disciple d’ouvrir la bouche.
DE L’ESPRIT DE SILENCE
Notre activité se traduit par des œuvres et par des paroles : l’obéissance détermine les première, la loi du silence réglera les secondes. On ne saurait nier que N. B. Père attache au silence une importance considérable : il lui consacre tout un chapitre, qu’il range parmi ceux qui décrivent les dispositions fondamentales du tempérament monastique ; il y revient aux chapitres VIl, XXXVlll, XLll, XLVIll, LIl, et il y fait allusion ailleurs encore.
Ne nous méprenons pas sur le vrai sens du mot taciturnitas qu’emploie saint Benoît. Il sonne mal à nos oreilles. Un taciturne, pour nous, est un concentré, presque un sournois ; or, N. B. Père n’a jamais songé à donner aux siens une physionomie pareille. Le terme latin ne signifie ni taciturnité, ni même simplement silence, mais bien la disposition à se taire, l’habitude, l’amour du silence, l’esprit de silence.
Faut-il voir dans ce chapitre l’institution d’un silence perpétuel ? Sainte Hildegarde qualifie le mutisme d’un mot sévère, que nous rappelions au chapitre Ier : Inhumanum est hominem in taciturnitate semper esse et non loqui . La parole nous a été donnée comme procédé normal de relation avec nos semblables ; et, lorsque des hommes sont groupés en communauté, il semble à priori assez naturel qu’ils en fassent usage, au moins pour les échanges indispensables à la vie du corps et à celle de l’âme. Nul d’ailleurs n’a osé condamner la langue à un éternel silence : partout il est licite de parler à ses supérieurs et de louer Dieu avec ses lèvres. Cette réserve faite, à raison des maux innombrables qui naissent de la langue, on a cru parfois expédient d’interdire aux frères toutes relations verbales. Le geste est résolu. Il est l’application littérale et matérielle de la recommandation évangélique : .Quod si oculus tuus dexter scandalizat te, erue eum, et projice abs te... ; et si dextra manus tua seandalizat te, abscide eam, et projice abs te (MATTH., V, 29-30). Pour réprimer la tentation, le procédé est évidemment souverain ; et il suffirait de l’appliquer universellement pour supprimer tout à la fois et le péché et le pécheur. Ne plus parler afin de ne jamais excéder dans le langage est donc un procédé. Sans rechercher s’il est décidément le plus parfait de tous, nous pouvons du moins nous demander s’il possède l’efficacité attendue. Hélas ! non. D’abord parce due la nature, exaspérée et tendue, s’ingénie souvent pour échapper à une loi aussi rigoureuse ; et surtout parce que le régime des signes et la mimique qui ont dû remplacer le langage, présentent les mêmes dangers de dissipation, avec des périls nouveaux. Les jalousies et les mésintelligences ne sont pas conjurées davantage ; elles peuvent même prendre un caractère plus redoutable que chez les gens qui parlent, qui se connaissent mieux, qui échangent des explications. Il est avéré enfin que le vrai silence de l’âme peut s’obtenir d’une autre manière.
Mais quelle est, sur ce point, la pensée de N. B. Père ? Il suffit de lire, sans parti pris, non seulement le présent chapitre, mais encore de nombreux textes que chacun relèvera facilement. La Règle prévoit des conversations bonnes ou utiles ; elle gradue le silence selon, les temps et selon les lieux ; elle le réclame tantôt avec plus d’insistance et tantôt avec moins de sévérité ; elle demande qu’on s’abstienne en tout temps des “ scurilités ” qu’on fasse-en Carême les conversations et plus rares, et moins joviales. Et l’intention du chapitre Vl est moins de légiférer au sujet du silence que de rappeler doctrinalement de quel recueillement, doit être enveloppée toute vie monastique sérieuse : Omni tempore sidentio debent studere monachi (chap. XLll).
Quelques mots maintenant sur la tradition. Historiquement, le silence absolu ou quasi absolu a toujours été une exception, même en Orient et aux temps de la ferveur première . Il est incontestable aussi que les anciens moines parlaient beaucoup moins que nous ne le faisons et que les entretiens profanes étaient sévèrement bannis de chez eux. Mais enfin on parlait. La Règle de saint Basile, par exemple, permet de rompre le silence pour de bons motifs, avec mesure, et aux heures opportunes . Nous voyons bien, par les Vies des Pères et par Cassien, que les colloques spirituels entre religieux étaient. fréquents ; la Règle de saint Pacôme les prescrit pour chaque matin . Saint Benoît n’ayant rien déterminé relativement aux conversations régulières des moines, il appartenait à l’initiative des supérieurs et aux Coutumes d’y suppléer. A Cluny, au temps d’Udalric , il y avait chaque jour (sauf les dimanches, et certains jours de fête et de pénitence) deux moments où les frères pouvaient parler dans le cloître : après le chapitre et après None en été, après le chapitre et après Sexte en hiver. La conversation du matin ne dépassait guère une demi-heure, et celle du soir durait parfois moins d’un quart d’heure ; encore Pierre le Vénérable supprima t il cette dernière. On profitait de ces moments de loisir pour renouveler sa provision de plumes, de papier, de ivres, pour laver sa coupe du réfectoire, aiguiser son couteau, etc. En certains monastères, tous devaient prendre part au colloque, qui commençait par le mot Benedicite. A Cîteaux même, où l’on s’appliqua dès l’origine à un silence rigoureux, les frères pouvaient s’entretenir de choses édifiantes, sinon tous les jours, au moins de temps en temps  ; et plusieurs textes de saint Bernard , qui visent d’ailleurs directement les abus de la langue, permettent de supposer que l’on parlait quelque fois légitimement et que ces conférences avaient le caractère d’une récréation véritable.
Nos récréations, pourvu qu’elles demeurent conformes à l’esprit du chapitre Vl, ne sont donc point innovation ni relâchement. S’y dérober serait commettre une faute contre la règle, perdre une excellente occasion de mérite et se priver d’un repos devenu indispensable, depuis que les travaux de l’intelligence ont pris une place considérable dans l’horaire monastique. Il est des délassements compatibles avec la gravité de l’état religieux et conciliables avec l’union habituelle au Seigneur. Même pour des moines, l’eutrapélie peut devenir vertu morale .

Faciamus quod ait Propheta : Dixi, custodiam vias meas, ut non delinquam in lingua mea ; posui ori meo custodiam ; obmutui et humiliatus sum et silui a bonis. Hic ostendit Propheta, si bonis eloquiis interdum propter taciturnitatem debet taceri, quanto magis a malis verbis propter poenam peccati debet cessari ?

Faisons ce que dit le Prophète : “ Je me surveillerai pour ne pas pécher par ma langue ; j’ai mis une garde à ma bouche, je me suis tu, je me suis humilié et je me suis abstenu des paroles bonnes. ” Le Prophète montre ici que, si l’on doit parfois retenir des paroles bonnes par souci du silence, combien plus doit-on renoncer aux paroles mauvaises à cause de la punition du péché.


Saint Benoît commence par poser le principe dont le chapitre entier ne sera que le développement. Il l’emprunte, selon la coutume des Pères, à la sainte Écriture. Au sens littéral, ces paroles du psaume XXXVlll décrivent l’attitude réservée du juste opprimé, mais saint Benoît leur donne une portée générale ; il y voit la ligne de conduite que tracent à tous les moines la prudence’ la sagesse, l’humilité. Parce qu’il y a péril de pécher par la langue et de retarder notre croissance surnaturelle, nous serons attentifs à tout ce qui sort de nos lèvres, nous exercerons sur elles une police sévère ; nous saurons demeurer silencieux ; nous consentirons humblement à nous taire, même lorsqu’il s’agira de choses bonnes.
La pensée du Prophète est claire. Alors qu’il recommande de s’abstenir parfois, interdum, des bons discours eux-mêmes par esprit de recueillement, combien plus entend-il que nous supprimions d’abord toute parole mauvaise ! Car il s’agit ici de fautes réelles, et la crainte du châtiment devrait, du moins, nous fermer la bouche. Certaines conversations ne sont pas plus permises dans le monde que dans le cloître ; il en est d’autres qui seraient peu séantes chez des religieux. L’esprit du siècle, fait d’orgueil, de légèreté, de méconnaissance du surnaturel, se glisse aisément dans la mentalité d’un moine bavard. C’est surtout la charité qui d’ordinaire est lésée ; et il est effrayant de constater le peu qui reste de certaines causeries habituelles lorsqu’on a fait le départ de ce qui appartient à la médisance.

Ergo quamvis de bonis et sanctis ad aedificationem eloquiis perfectis discipulis, propter taciturnitatis gra vitatem, rara loquenti concedatur licentia, quia scriptum est : In multi loquio non effugies peccatum. Et alibi : Mors et vita in manibus linguae. Nam loqui et docere magis trum condecet ; tacere et audire discipulo convenit

Donc, même s’il s’agit de propos bons, saints et édifiants, en raison de l’importance du silence, on accordera rarement aux disciples parfaits la permission de parler, car il est écrit Dans le flot de paroles tu n’éviteras pas le péché. ” Et ailleurs : “ La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. ” Il revient en effet au maître. de parler et d’enseigner ; se taire et écouter convient au disciple.


Puisque nous devons éviter les fautes de la langue et leur châtiment, la, réserve s’impose, même lorsqu’il s’agit des conversations bonnes, saintes et édifiantes, car elles ne vont pas non plus sans danger. Comme les anciens moines, saint Benoît admet donc en principe les entretiens spirituels, mais à la condition qu’ils ne seront pas trop multipliés et que, sous prétexte de s’entraîner mutuellement vers le bien on n’échappera pas à la loi du silence. Celle-ci demeure grave, même pour des disciples plus avancés, même pour les parfaits, ou ceux qui se croient tels. Et N. B. Père écarte ainsi d’un mot l’objection d’après laquelle ces entretiens ne seraient périlleux que pour des novices. C’est une remarque générale, et faite par l’Esprit de Dieu, que là où il y a flots de paroles, il est malaisé d’éviter le péché (PROV., X, 19). Et ailleurs, il est écrit que “ la mort et la vie sont au pouvoir de la langue” (PROV., XVlll, 21).
Rien de meilleur que la langue et rien de pire, disait aussi le fabuliste. il faut lire dans saint Jacques le passage classique sur les maux qui naissent de la langue. Les conversations bonnes ne sont telles qu’à la condition d’être autorisées, d’être brèves, d’être rares.
Et saint Benoît laisse entrevoir discrètement un des côtés dangereux des entretiens mystiques. Les uns parlent, les autres écoutent ; ce sont peut être toujours les mêmes qui parlent : ils sont spirituels ils ont beaucoup lu, l’oraison n’a plus de secrets pour eux, une sainte ardeur les anime. Ou bien chacun fait l’entendu, chacun s’improvise docteur et directeur. Or, tout cela est trop souvent orgueil et illusion ; on fatigue les auditeurs ; il n’y a profit pour personne. Au monastère, tous sont disciples et enseignés ; la science divine se communique hiérarchiquement : Parler et enseigner revient au maître ; se taire et écouter convient au disciple . L’ostracisme est-il donc prononcé, pour le temps des récréations, contre toute conversation spirituelle ? A Dieu ne plaise que nous rougissions de prononcer son nom béni. Mais il convient que de tells sujets soient amenés, abordés avec calme, avec mesure et sans la préoccupation d’édifier la galerie. Ceux qui ont l’âme tournée habituellement vers Dieu ne croient pas nécessaire de se faire connaître par d’éloquentes professions de foi ; leur paix et leur joie rayonnent d’elles-mêmes. Il n’est pas défendu de parler études en récréation ni d’aborder un sujet sérieux, mais à la condition d’éviter le ton doctoral, l’âpre dogmatisme, les discussions interminables, les apartés un peu schismatiques. Il faut renoncer à tenir le dé depuis le commencement jusqu’à la fin, très continuellement, très haut, pour des histoires qui ne sont pas toujours bien intéressantes et que l’on a plusieurs fois entendues.
En dehors des récréations, le religieux doit être avare de paroles. Encore que les Constitutions lui accordent cinq minutes pour l’échange des renseignements utiles, il ne se croit point obligé à faire naître et à multiplier les occasions ; et il se munit d’une permission lorsque l’entretien doit se prolonger. Il est capable de rencontrer ses frères sans leur adresser la parole, sans leur glisser à l’oreille une facétie, sans se dissiper à propos de mille riens. On reconnaît un homme sage à la sobriété de son langage, dira bientôt N. B. Père ; et l’Imitation, qui a d’excellentes pages sur le silence, nous avertit que ceux-là seulement savent parler qui aiment à se taire : Nemo secure loquitur nisi qui libenter tacet.

Et ideo, si quoe requirenda sunt a priore, cum omni humilitate et subjectione reverentix requirantur, ne plus videatur loqui quam expedit .

C’est pourquoi, s’il y a des choses à demander au supérieur, qu’on le fasse en toute humilité et soumission respectueuse.


On pouvait objecter : Mais enfin, si les colloques spirituels avec les frères présentent quelque inconvénient et méritent d’être mesurés, du moins nous est il toujours loisible d’interroger notre Abbé et nos anciens ? Oui, en toute humilité, soumission et révérence, et sans parler plus qu’il ne convient La pensée de N. B. Père n’est certainement pas d’inviter le disciple à réduire ses relations avec ses supérieurs (prior peut être pris -ici dans un sens large) ; il ne lui recommande pas l’attitude contrainte et compassée qui porte à peser, à préparer, à compter toutes les paroles : mais il sait que les questions et les objections sont souvent posées par jactance.
La direction de conscience elle-même ne doit jamais devenir une parlote : Je vous dirai, écrivait Bossuet .à la sœur Cornuau , qu’il me paraît dans la dévotion d’à présent un défaut sensible : c’est qu’on parle trop de son oraison et de son état. Au lieu de tant demander les degrés d’oraison, il faudrait, sans tant de réflexions, faire simplement l’oraison selon que Dieu le donne, sans se tourmenté à discourir dessus, etc. “ Et saint Jean de la Croix ” Ce qui manque, si tant est qu’il manque quelque chose, ce n’est ni d’écrire ni de parler, ce qui se fait ordinairement à profusion, mais bien de se taire et d’agir. De plus, c’est distraire les âmes que de parler, tandis que le silence, joint à l’action, produit le recueillement et donne à l’esprit une force merveilleuse. Aussi, lorsqu’on a fait connaître à une âme tout ce qui est nécessaire à son avancement, elle n’a plus besoin ni de prêter l’oreille aux paroles des autres ni de parler elle-même .
Chose remarquable, même lorsque nous nous adressons à Dieu, l’Évangile nous presse de n’être point grands parleurs : Orantes autem nolite inultum loqui, sicut ethniei : putant enim quod lai multiloquio suc exaudiantur. Nolite ergo assimilari eis (MATTH., Vl, 7-8). Et, tout en réservant le cas où la grâce divine nous porte à prolonger notre prière, saint Benoît nous dira que, pour être pure, l’oraison doit être brève. Le silence est un des traits du caractère de Dieu :Non in commotione Dominus ; ses plus grandes manifestations ad extra s’opèrent sans bruit, dans le mystère : Vere tu es Deus absconditus, Deus Israel, salvator (Is., XLV, 15). Et les saints qui ont approché Dieu de plus près sont devenus de grands silencieux .

Scurrilitates vero vel verba otiosa et risum moventia, aeterna clausura in omnibus loeis damnamus et ad tale eloquium discipulum aperire os non permittimus, .

Quant aux facéties, aux paroles frivoles ou qui provoquent le rire, nous les condamnons et bannissons à tout jamais et en tous lieux, et pour de tels propos nous ne permettons pas au disciple d’ouvrir la bouche.


Voici une quatrième et dernière catégorie de conversations les bouffonneries, les paroles oiseuses , mondaines, et qui n’ont pour dessein que de provoquer le rire (voir les cinquante-quatrième et cinquante cinquième instruments des bonnes œuvres), sont bannies à tout jamais, aeterna clausura, et de partout ; les lèvres d’un moine ne s’ouvriront point pour de tels discours. N. B. Père l’interdit avec énergie et avec une sorte de solennité.
Il ne s’agit pas d’exclure la gaieté des récréations. Il est même sage d’éviter la pruderie qui s’effarouche et se scandalise de tout ; lorsque nous sommes bons, la tranquillité et l’innocence de l’enfant, sa naïveté morale se restituent en nous. Il reste néanmoins que les causeries ne doivent pas se prêter à certains sujets, à certaines réflexions un peu trop gauloises, au ton gouailleur et boulevardier. Cela n’est pas de nature à exciter un rire qui soit de bon goût ; il est des choses qu’il ne faut pas côtoyer, dont il est salubre de s’éloigner. Notre délicatesse et le souci du Seigneur nous garderont de toute imprudence.
Lorsque N. B. Père défend les entretiens frivoles in omnibus locis, il laisse entendre qu’il est des lieux où les bonnes conversations sont licites et d’autres qui sont privilégiés pour le silence ; il parlera au chapitre XLll des moments privilégiés. La tradition monastique a déterminé de bonne heure qu’un silence absolu devait régner à l’église et au réfectoire, même en dehors des exercices conventuels. On ajoutait à Cluny et ailleurs, le dortoir et la cuisine régulière, souvent aussi le chapitre, le chauffoir, la sacristie, le cloître, surtout dans sa partie qui avoisine immédiatement l’église. Afin de n’avoir pas à rompre le silence dans ces lieux privilégiés, on avait adopté à Cluny et à Cîteaux toute une langue de signes conventionnels. Saint Benoît prescrit les signes pendant les repas (chap. XXXVlll) ; et déjà chez saint Pacôme on usait en certains. cas du même procédé .
Il n’a été question jusqu’ici que du silence de la parole, le seul dont parle formellement N. B. Père. Mais il y a aussi le silence matériel, l’absence de tapage. Une religieuse de la Visitation demandait ‘à saint François de Sales ce qu’elle pourrait bien faire pour parvenir à la perfection. Le saint évêque, qui savait sans doute à qui il s’adressait, lui répondit : Ma sœur, je crois que le Seigneur vous demande de fermer les portes sans bruit Ce qui n’était qu’un conseil tout personnel et enveloppé de malice devient, dans une communauté nombreuse et dans une maison sonore, un conseil universel et toujours opportun. Le silence extérieur des choses est favorable à la prière comme à l’étude ; on ne fait pas facilement son oraison au milieu d’une canonnade... Il n’est peut-être pas superflu de surveiller sa façon de marcher, d’éternuer, de se moucher. Faut-il parler du fracas menaçant par lequel débutent les repas, des éclats de voix à l’intérieur du monastère ou pendant la récréation  ? Tout cela s’élimine grâce au bon goût, à l’éducation, et lorsque chacun prend conscience qu’il n’est pas seul au monde.
Le silence intérieur enfin. Il est la raison même et l’intention de toutes les autres formes de silence. Préparé et facilité par elles, il en est d’ailleurs pratiquement très distinct. Certaines âmes n’aiment pas le bruit extérieur et ne se répandent pas en conversations sans fin ; jamais pourtant le silence ne s’établit en elles ; derrière le mutisme des lèvres, c’est un vacarme continu de voix intérieures, dans la proportion même des passions immortifiées. Lorsque le Seigneur voulait armer le bonheur et la simplicité de la contemplation, il disait à Marthe : Martha, Martha, sollicita es et turbaris erga plurima ; n’est-ce pas le reproche qu’il a le plus souvent l’occasion de nous adresser ? Nous est-il arrivé parfois d’essayer de passer en revue, dans un examen rapide, l’infinie variété des objets et des spectacles qui viennent se placer dans le champ de notre vision intérieure ? Des souvenirs, des rancunes, des projets, des regrets, des recherches de vanité, des émotions de colère, des irritations, des scrupules : de combien de souffles et de combien de vagues est remué ce monde de notre vie secrète ! Tel frère que nous apercevons nous rappelle soudain une longue série d’expériences ; et nous nous en allons sur cette sotte piste, si loin, si longtemps, que nous ne nous retrouvons plus. Un incident de détail suffit pour provoquer tout un roman. Quelquefois, c’est une petite scène douce où nous revoyons le passé, où nous ressuscitons ses joies et ses relations. Salle des pas perdus, cinématographe, phonographe, kaléidoscope, notre âme devient tout cela. La distraction grave n’est pas celle que nous accusons d’habitude, une parenthèse rapide et épisodique dans notre vie ; c’est celle qui engage notre activité entière dans une direction étrangère à Dieu.
Et l’intention profonde du silence est de libérer l’âme, de lui rendre forces et loisir pour adhérer au Seigneur. Il affranchit l’âme, comme l’obéissance donne toute sa maîtrise à la volonté. Il a, comme le travail, la double efficacité de nous soustraire à la basse attraction de nos penchants sensibles et de nous fixer dans le bien Il nous établit peu à peu dans une région sereine, sapientum templa serena, où nous somme capables de parler à Dieu et d’entendre sa voix. Le silence soutient donc à son tour une affinité avec la foi et la charité. Et de même qu’on ne nous demande pas l’obéissance pour la servitude, on ne nous demande pas non plus le silence dans un parti pris de vexation : toutes ces limitations tutélaires sont autre chose que des retranchements. Le silence est œuvre festive ; et c’est pourquoi, selon les anciens coutumiers, on l’observait rigoureusement les jours de fête : propter festivitatis reverentiam. Or, dans l’âme chrétienne, la fête est de tous les jours.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
Aidez-nous à traduire les textes du latin dans votre langue sur : www.societaslaudis.org
Télécharger au format MS Word