Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 7: De humilitate (e) 7 - L’HUMILITÉ (e)
Secundus humilitatis gradus est, si propriam quis non amans voluntatem desideria sua non delectetur implere, sed vocem illam Domini factis imitemur dicentis: Non veni facere voluntatem meam, sed eius qui me misit. Item dicit Scriptura: Voluntas habet poenam et necessitas parit coronam. Le deuxième échelon de l’humilité est de ne pas aimer sa volonté propre et de ne pas se complaire dans l’accomplissement de ses désirs, mais d’imiter en actes ce qu’a dit le Seigneur : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » est écrit également : « Le plaisir encourt le châtiment, la contrainte produit la couronne. »
Nous nous souvenons peut-être que dans Cassien la crainte de Dieu ne constitue pas un degré spécial, mais qu’elle est présentée comme le point d’appui commun de tous les degrés d’humilité. Au fond, la doctrine de saint Benoît n’est pas différente. Remarquons qu’il n’assignera plus dans la suite de motif nouveau d’humilité : il se bornera à indiquer les procédés, les formes authentiques selon lesquelles l’humilité se doit traduire. Avant toutes choses, lui aussi a parlé, et longuement, de la crainte de Dieu ; mais sans mettre à part, comme Cassien, ces observations sur la crainte, il a décrit en même temps les conséquences négatives qu’elle aura pratiquement dans l’ensemble de notre vie. L’abstention des actes égoïstes qui naissent de la volonté propre, tel est réellement le premier degré d’humilité, chez saint Benoît comme chez Cassien. Les degrés suivants décrivent les résultats positifs de la crainte surnaturelle : au lieu d’obéir à sa volonté, faire la volonté de Dieu (deuxième degré Cassien ne l’avait pas distingué du premier) ; faire la volonté des hommes eux-mêmes lorsqu’ils tiennent la place de Dieu (troisième degré) ; faire la volonté de Dieu et des supérieurs dans les circonstances héroïques (quatrième degré), etc.
Le second degré d’humilité est donc de réaliser dans sa conduite ce que le Seigneur affirmait de lui-même : “ Ce n’est point ma volonté que je suis venu faire, mais bien la volonté de celui qui m’a envoyé ” (JOANN., Vl, 38) . Au lieu d’aimer notre volonté propre, de mettre notre joie à faire ce qui nous plaît et ce à quoi nous houssent nos désirs, nous imiterons Notre Seigneur Jésus-Christ. La volonté divine du Seigneur était pleinement une avec celle de son Père ; sa volonté humaine lui était de même parfaitement unie. Mais il y avait chez le Seigneur, comme chez nous, une volonté instinctive et indélibérée, une volonté de nature, un principe de réaction intérieure qui le portait à choisir certaines choses et à en écarter d’autres : or, cette volonté-là, il l’inclinait aussi devant la volonté du Père : Calicem quem dedit mihi Pater non bibam illum ? Pourtant, c’était le calice dont il avait dit peu auparavant : Pater, si fieri potest, transeat a me calix lste ! Il était vraiment uni homme, et non un beau marbre ; il ressentait les répugnances humaines avec une profondeur unique et une sensibilité exquise. C’est à ce titre que le Seigneur peut nous être proposé comme modèle.
Saint Benoît ajoute que notre propre intérêt surnaturel nous invite à la soumission. Cette petite phrase est la croix des commentateurs. D’abord, faut-il lire voluptas ou bien voluntas ? Puisqu’il s’agit dans le contexte de volonté propre, il semble que la vraie leçon soit voluntas ; surtout si l’on tient à ce qu’il y ait opposition formelle avec necessitas ; et quelques scribes ont lu ainsi. Pourtant la leçon des manuscrits la plus autorisée, celle que reproduisent les plus anciens commentateurs, est voluptas. Cette expression n’a rien d’inattendu : elle est amenée très naturellement par les mots : desideria sua non delectetur implere ; l’opposition elle-même subsiste en quelque manière, puisque, dans la pensée de saint Benoît, volonté équivaut ici à volupté, et qu’il y a du moins assonance. Mais à quel passage de l’Écriture se réfère saint Benoît ? On ne le retrouve nulle part. Saint Benoît, disent la plupart des commentateurs, cite de mémoire, et il donne sensum, non verba, comme ont fait parfois les écrivains du Nouveau Testament et les Pères : encore faudrait-il qu’on pût alléguer une parole sacrée offrait quelque analogie avec la citation de N. B. Père ; et celle-ci est réellement de physionomie nette et précise. S’agirait-il d’un texte disparu ? On doit recourir rarement à ce genre d’hypothèses. La mémoire de N. B. Père ne l’aurait-elle pas un peu trahi ? Le respect a empêché les commentateurs de se le demander. Il est difficile encore d’imaginer qu’il cite une formule proverbiale, puisqu’il renvoie formellement à l’Écriture. Écriture, expliquent certains, ne désigne pas de façon exclusive les Livres saints ; l’exposition du onzième degré d’humilité ne se clôt-elle pas précisément sur une citation non scripturaire introduite par la formule scriptum est ? Mais on pourrait objecter que cette formule est beaucoup moins précise que Scriptura.
Il se peut pourtant que nous ayons affaire à un fragment de littérature ecclésiastique. Les Bollandistes ont reproduit, d’après les manuscrits et d’après Mombricius, les Actes des saintes Agape, Chionie et Irène, qui sont insérés dans ceux des saints Chrysogone et Anastasie ; ce texte, qu’ils donnent comme très ancien, est (heureusement pour notre hypothèse) différent de celui de Siméon Métaphraste (dixième -siècle) ; on y lit : Sisinnius dixit : Ergo non sunt inquinati, qui da sacrificiorum sanguine gustaverunt ? Irene respondit : Non solum non sunt Inquinati, sel etiam coronati sunt : voluptas enim habet poenam, et necessitas parai (parit, dans Mombricius) coronam . L’authenticité de ces Actes est contestée par Ruinart ; ils peuvent néanmoins être antérieurs à N. B. Père. Aurions-nous une source plus sûre chez saint Optat de Milève écrivant :
Voluntas habet poenam, necessitas veniam  ? C’est possible ; il n’y a cependant identité entre les deux formules ni dans les mots ni surtout dans l’idée. La pensée de saint Optat est que ceux là méritent tout le châtiment qui sont en pouvoir de toute leur liberté, tandis que la responsabilité et le châtiment sont moindres, lorsqu’il y a eu contrainte. La pensée de saint Benoît est que la volonté propre encourt la peine, au lieu que la nécessité, c’est-à-dire non plus la contrainte extérieure et perverse qui nous porte au mal, mais une contrainte sage que nous nous imposons pour faire le bien, mérite la couronne. Si l’emprunt à saint Optat était justifié, il faudrait revenir à l’hypothèse d’une formule proverbiale se pliant aux circonstances.
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