Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 7: De humilitate (f) 7 - L’HUMILITÉ (f)
Quartus humulitatis gradus est, si in ipsa oboedientia duris et contrariis rebus vel etiam quibuslibet inrogatis iniuriis, tacite conscientia patientiam amplectatur et sustinens non lassescat vel discedat, dicente Scriptura: Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit. Item: Confortetur cor tuum et sustine Dominum. Et ostendens fidelem pro Domino universa etiam contraria sustinere debere, dicit ex persona sufferentium: Propter te morte adficimur tota die, æstimati sumus ut oves occisionis. Et securi de spe retributionis divinæ subsecuntur gaudentes et dicentes: Sed in his omnibus superamus propter eum qui dilexit nos. Et item alio loco Scriptura: Probasti nos, Deus, igne nos examinasti sicut igne examinatur argentum; induxisti nos in laqueum; posuisti tribulationes in dorso nostro. Et ut ostendat sub priore debere nos esse, subsequitur dicens: Inposuisti homines super capita nostra. Sed et præceptum Domini in adversis et iniuriis per patientiam adimplentes, qui percussi in maxillam præbent et aliam, auferenti tunicam dimittunt et pallium, angarizati militario vadunt duo, cum Paulo apostolo falsos fratres sustinent et persecutionem sustinent, et maledicentes se benedicent. Le quatrième échelon de l’humilité est d’avoir à obéir à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir alors garder patience en silence, tenant bon sans se lasser ni reculer, car l’Écriture dit : « Qui persévérera jusqu’au bout, celui-là sera sauvé » ; et encore : « Affermis ton coeur et supporte le Seigneur. » Afin de montrer que le disciple fidèle doit tout endurer pour le Seigneur et jusqu’aux pires contrariétés, l’Écriture dit aussi en la personne de ceux qui sont éprouvés : « À cause de toi nous sommes condamnés à mourir tout le jour, traités comme des brebis à abattre. » Et dans l’espérance assurée de la récompense divine, ils poursuivent en disant joyeusement : « Mais toutes ces choses, nous les surmontons à cause de celui qui nous a aimés. » Ailleurs l’Écriture dit aussi : « Tu nous as éprouvés, ô Dieu, contrôlés au feu comme on vérifie au feu l’argent ; tu nous as menés dans un piège, tu nous as accablés de tribulations. » Que nous devions être sous un supérieur, la suite du psaume le montre : « Tu as mis des hommes à notre tête. » Mais ils accomplissent encore le précepte du Seigneur par la patience dans les adversités et les injures ; à qui les frappe sur une joue, ils tendent l’autre ; à qui leur ôte la tunique, ils abandonnent aussi le manteau ; requis pour un mille, ils en font deux ; avec l’apôtre Paul ils supportent les faux frères et bénissent ceux qui les maudissent.
Le quatrième échelon de l’humilité est d’avoir à obéir à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir alors garder patience en silence, tenant bon sans se lasser ni reculer, car l’Écriture dit : Qui persévérera jusqu’au bout, : celui-là sera sauvé . ; et encore : Affermis ton cœur et supporte le Seigneur.

Le quatrième degré d’humilité, c’est l’obéissance héroïque, ce qui ne veut pas dire facultative. Il s’agit ici proprement d’obéissance monastique ; et toute âme soucieuse d’être fidèle aura plus d’une fois l’occasion de s’approprier cette page bénie, riche d’expérience et de sainteté, où N. B. Père développe une partie du programme monastique esquissée tout à la fin du Prologue : Passionibus Christi per patientiam participemus.
Il peut se rencontrer dans l’obéissance des difficultés objectives : les choses commandées sont dures, répugnantes, impossibles même, dira plus tard saint Benoît. Ou bien les difficultés viennent de l’humeur, des habitudes fantasques, du manque de tact de ceux qui commandent : ils nous traitent de façon injurieuse, ils nous adressent des reproches qui enveloppent un peu de mésestime. On peut tout dire de l’autorité : on peut la considérer comme un élément d’unité, de conservation, de bonheur, comme un élément nécessaire ; mais on ne saurait méconnaître qu’elle est un instrument dangereux entre les mains des hommes. Ceux-là mêmes sur qui pèse le joug trouvent parfois plus insupportables les maux qu’ils endurent que les maux de l’anarchie qu’ils redoutent. Enfin, il y a toujours dans la souffrance ressentie, avec une part réelle, une part imaginaire qui peut contribuer à rendre l’autre intolérable. Réunissez ces trois éléments : les difficultés qui naissent des choses, celles qui viennent de l’autorité, celles que nous nous créons ; tout cela peut monter trop haut pour notre nature, qui s’échauffe à la longue et s’exaspère. Quelques-uns cultivent cette ivresse, y perdent la tête, y puisent le germe de résolutions qui déconcertent et déshonorent toute leur vie. Quatre mots de la sainte Règle, d’une précision incomparable définissent l’attitude du moine vraiment humble.
Tacita. Il faut, à ces heures-là, savoir se taire et complètement. Retenir sa langue ou sa plume, c’est garder sa force entière. Si l’on se grise de sa parole et de sa colère, on est perdu. Mais il faut se plaindre ! c’est la respiration de la souffrance... Non, dit saint Benoît, taisez-vous. Et, pour n’avoir rien à dire extérieurement, faites taire aussi votre pensée intérieure : tacita conscientia. C’est trop peu, comme humilité et obéissance, de demeurer muet, puis de s’en aller avec un courroux concentré et parfois visible. Évitons les plaidoyers secrets, les protestations intimes, les évocations sans fin de ce qui s’est passé, les rééditions à l’usage de notre colère. Il y a des choses dans notre vie qu’il est assez dur de connaître une fois : pourquoi vouloir, par le retour incessant de notre pensée, qu’elles soient éternelles ? C’est le procédé de l’enfant qui a un bobo et l’envenime en y portant sans cesse la main. Ah ! si de telles réminiscences avaient pour dessein de nous porter au courage, au repentir, à la charité, tout serait bien. Mais elle n’est pas saine, la souffrance qui vient de nous et de notre obstination à réveiller une douleur secrète. Laissons donc descendre dans l’ombre, dans l’oubli, dans le néant, tout ce qui n’a d’autre fruit que de troubler notre paix. Une occasion nous est offerte de faire œuvre de patience, c’est-à-dire, selon saint Jacques, œuvre de perfection
Patientia autem opus per fectum habet, en maintenant chez nous, en dépit de tout, l’ordre de la raison et de la foi. Prenons notre cœur à deux mains ; embrassons si étroitement et si fortement cette bienheureuse patience que rien au monde ne soit capable de nous en séparer : patientiam amplectatur.
Ce n’est pas l’heure de gémir, de se justifier, de contester. Nous ne serions pas sauvés s’il avait plu au Seigneur de se dérober à la souffrance. C’est l’heure de courber les épaules et de porter la croix, de porter tout ce que Dieu voudra, tant qu’il le voudra, sans se lasser, sans lâcher pied. Fili, accederts ad servitutem Dei sta in justitia et timore, et praepara animam tuam ad tentationem... Sustine sustentationes Dei. Conjungere Deo et sustine, ut crescat in novissimo vira tua (ECCLI., ll, 1, 3). Nous l’avons dit en expliquant le Prologue : il n’y a d’avenir surnaturel que pour ceux qui savent ainsi tenir bon. Lorsque nous nous promettons à nous-mêmes de rester fermes et d’attendre virilement que l’orage soit passé, nous devenons d’une résistance extrême. Toute souffrance, d’ailleurs, aura son terme ; elle fleurira en gloire et en salut, dit l’Écriture, mais à condition que nous aurons su persévérer jusqu’à ce terme (MATTH., XXlV, 13). Ayez du cœur, dit-elle encore, et supportez le Seigneur (Ps. XXVl, 14). “ Supportez le Seigneur ” : oui, car au fond c’est de sa Providence que vous tenez l’épreuve, c’est Dieu qui vous aide à l’endurer, elle n’a d’autre but que de vous mener à lui : N. B. Père va le rappeler tout aussitôt.

Afin de montrer que le disciple fidèle doit tout endurer pour le Seigneur et jusqu’aux pires contrariétés, l’Écriture dit aussi en la personne de ceux qui sont éprouvés : A cause de toi nous sommes condamnés à mourir tout le jour, traités comme des brebis à abattre. Et dans l’espérance assurée qui de la récompense divine, ils poursuivent en disant joyeusement : “ Mais , toutes ces choses, nous les surmontons à cause de celui qui nous.a aimés. Ailleurs l’Écriture dit aussi : “ Tu nous as éprouvés, ô Dieu, contrôlés au. feu comme on vérifie au feu l’argent ; tu nous as menés dans un piège, tu nous as accablés de tribulations.


Saint Benoît revient sur les deux genres de difficultés signalées plus haut d’une façon rapide : les difficultés objectives d’abord, puis, dans le paragraphe suivant, celles qui viennent des personnes. Sustine et abstine, disaient les stoïciens. Ici même on nous demande seulement de supporter : mais cette patience n’est plus l’acquiescement à une loi impersonnelle dont on prend son parti parce qu’elle est universelle et inéluctable ; c’est l’acquiescement à une volonté personnelle, un service rendu à Dieu, et, sous la forme de notre courage, une part de collaboration à son œuvre rédemptrice : pro Domino, propter te. Avec une telle conviction on peut aller jusqu’au martyre. Et ostendens fidelem... Pour montrer que celui qui a la foi, qui est fidèle au Seigneur, doit supporter toutes choses, y compris celles qui répugnent le plus à la nature, l’Ecriture fait dire à ceux qui souffrent : “ C’est à cause de vous que la mort nous menace tout le long du jour et que l’on nous traite comme des brebis vouées à la mort ” (Ps. XLIII, 22).
C’est vraiment la conquête de Dieu que nous faisons au prix de ces souffrances. A mesure que croît en nous le courage, grandit aussi l’espérance. Nous sommes sûrs de notre Dieu, nous sommes sûrs du dédommagement éternel. Et la joie s’en mêle, et l’amour nous entraîne, nous et notre croix.
Comme nous comprenons bien maintenant le programme de notre vie et celui de notre mort ! Il y a quelqu’un qui m’a aimé d’un amour sans date, quelqu’un qui s’est penché vers ma misère et qui m’emmène avec lui, glorieusement, sur sa route sanglante, vers le Père. Qu’on nous demande n’importe quoi, nous en viendrons à bout ; il semble que déjà nous tenions la victoire, propter eum qui dilexit nos (Rom., Vlll, 37). Partout nous reconnaissons la main de Dieu, et nous la baisons affectueusement, redisant avec l’Écriture : “ Vous nous éprouvez, ô Dieu ; vous nous soumettez à l’épreuve du feu, comme l’on y soumet l’argent ; vous avez permis que nous tombions dans le piège ; vous avez mis des tribulations sur nos épaules ” (Ps. LXV, 10-11).

Que nous devions être sous un supérieur, la suite du psaume le montre : Tu as mis des hommes à notre tête. ” Mais ils accomplissent encore le précepte du Seigneur par la patience dans les adversités et les injures ; à qui les frappe sur une joue, ils tendent l’autre ; à qui leur ôte la tunique, ils abandonnent aussi le manteau ; requis pour un mille, ils en font deux ; avec l’apôtre Paul ils supportent les faux frères est bénissent ceux qui les maudissent.

Lorsque la difficulté viendra de ceux qui commandent, nous nous souviendrons que nous sommes des cénobites et que notre loi est d’aller vers Dieu sous la conduite d’un supérieur. Consentons-y volontiers et disons encore avec l’Écriture : “ Vous avez placé des hommes à .notre tête ” (PS. LXV, 12). Qu’importe si l’on nous moleste, si l’on nous dit des paroles blessantes ? C’est notre Dieu qui le permet ainsi. Les obéissants, parvenus à ce degré de vaillance, marchent à la volonté de Dieu comme les soldats au drapeau, à travers tous les obstacles, sans se laisser détourner et émouvoir par rien. Et telle est leur perfection, que non seulement ils gardent entière : au supérieur leur docilité et leur affection souriante, mais qu’ils dépassent dans leur empressement les ordres donnés ; ils demandent sincèrement et avec candeur qu’on ne les épargne pas ; jamais ils ne prennent des airs de victime. Et ils remplissent ainsi le précepte de perfection donné par le Seigneur en saint Matthieu (V, 39 sq.). Vous êtes frappé sur une joue ? tendez l’autre ; on vous enlève votre tunique ? laissez partir aussi votre manteau ; les messageries publiques vous réquisitionnent pour mille pas ? ne craignez pas d’en faire deux mille . Évidemment, et le contexte évangélique le montre bien, ces métaphores ne demandent pas d’être prises à la lettre : le Seigneur n’a voulu que décrire l’allure spontanée et aimable de la justice chrétienne, par opposition à la justice pharisaïque. N. B. Père poursuit en ajoutant que si des persécutions réelles nous venaient, non plus de supérieurs ; mais de faux frètes, il n’y aurait encore qu’à supporter et, en compagnie de l’apôtre saint Paul, à répondre aux malédictions par la bénédiction (Il COR., Xl, 26 ; I COR., IV, 12). Nous avons un commentaire vivant de cette doctrine dans l’histoire de N. B. Père lui-même, lorsque ses propres moines et lorsque Florentius tentèrent de l’empoisonner.
A ce quatrième degré d’humilité se rattache la fameuse question des “ humiliations par fiction”, qui provoqua une vive polémique au dix septième siècle. L’Abbé de Rancé, se réclamant de certaines pratiques extraordinaires de quelques moines orientaux, avait introduit chez lui la coutume d’imputer aux religieux, pour c exercer, des fautes imaginaires. C’était d’ailleurs dans le goût de la spiritualité du temps. En 1616, Dom Philippe François, “ Prieur de Saint Airy, cy devant Maistre des novices de l’Ordre de Sainct-Benoist de la Congrégation de Verdun ”, écrivait entre autres belles choses, dans sa Guide spirituelle tirée de la Règle de sainct Benoist pour conduire les novices selon l’esprit de la mesme Règle, qu’il faut “ leur imposer quelque faute griefve qu’ils n’ayent point faite, et les en punir très bien ”. En 1671, Guillaume Le Roy, Abbé commendataire de Haute Fontaine en Champagne, étant venu passer quelque temps à la Trappe pour s’y préparer à la réforme de son monastère, y fut choqué de ces procédés d’humiliation, qui, selon lui, blessaient la vérité, la justice et la charité, et, après discussion avec Rancé, formula ses réserves dans une Dissertation manuscrite. Rancé riposta vivement : une longue lettre adressée à l’évêque de Châlons accusait Le Roy d’avoir mal interprété les fictions et de soutenir une doctrine qui n’allait à rien moins qu’à ravager toute la sainteté de la Thébaïde ”. On se disputa sans trop de bruit pendant quelques années ; mais en 1677 la Réponse de Rancé, dont il avait donné quelques copies à des amis, fut imprimée à son insu. Le Roy parla naturellement de publier sa Dissertation ; en attendant, il fit circuler un Eclaircissement sur la Réponse et consulta Bossuet. Celui-ci, dans une lettre du 16 août 1677, invita son correspondant au désintéressement et assura ainsi le dernier mot à son ami Rancé .
L’Abbé de la Trappe exposa, en 1683, sa théorie des humiliations dans son ouvrage De la sainteté et des devoirs de la vie monastique . C’est alors que Mabillon entra en lice et soumit respectueusement à Rancé quelques Réflexions (non éditées) sur divers points ; il faisait siennes les réserves de M. Le Roy, et pour les mêmes motifs . Mais nul n’éleva la voix plus haut que D. Mège dans son Commentaire sur la Règle (1687) ; il y fait copieusement le procès des humiliations fictives et bizarres, sans d’ailleurs nommer Rancé . Les amis de celui-ci, et Bossuet en première ligne , s’agitèrent si bien qu’après diverses péripéties, le Commentaire de D. Mège fut interdit pour tous les membres d e la Congrégation de Saint-Maur, dans la diète de 1689. Cette année-là même, Rancé publia la Règle de saint Benoît nouvellement traduite et expliquée selon son véritable esprit ; et le dernier jour de l’année parut le commentaire latin de D. Martène, annoncé depuis deux ans..à Bossuet par le P. Boistard, général de Saint-Maur, comme “ plus correct ” que celui de D. Mège, et d’où en effet, malgré quelques pointes, le ton de polémique est banni  ; D. Martène essaie même de justifier historiquement l’usage discret des humiliations. Pour nous, la critique de D. Mège garde toute sa valeur. Non seulement il n’entre pas dans nos mœurs de mentir pour éprouver la vertu d’autrui, mais nous pensons que les supérieurs n’ont nul besoin de recourir à des procédés factices ou violents pour s’assurer de la qualité de cette vertu et pour la faire grandir. En vérité, N. B. Père ne suggère absolument rien de semblable. Et comme il deviendrait facile aux moines, avec ce système des imputations fausses, d’écarter toutes les observations désagréables, même très justifiées, sous prétexte que l’Abbé veut exercer la réalité de leur vertu !
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