Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 19 : DE DISCIPLINA PSALLENDI 19 - LA MANIÈRE DE PSALMODIER DIGNEMENT
Ubique credimus divinam esse praesentiam et oculos Domini in omni loco speculari bonos et malos, maxime tamen hoc sine aliqua dubitatione credamus cum ad opus divinum assistimus. Ideo semper memores simus quod ait propheta: Servite Domino in timore, et iterum: Psallite sapienter, et: In conspectu angelorum psallam tibi. Ergo consideremus qualiter oporteat in conspectu divinitatis et angelorum eius esse, et sic stemus ad psallendum ut mens nostra concordet voci nostrae. NOUS CROYONS que la divine présence est partout et que « les yeux du Seigneur regardent en tout lieu les bons et les méchants ». Cependant croyons-le surtout sans le moindre doute quand nous nous tenons à l’office divin. Aussi souvenons-nous toujours de ce que dit le Prophète : « Servez le Seigneur dans la crainte », et encore : « Psalmodiez avec attention », et : « En présence des anges je te chanterai des psaumes. » Considérons donc comment il faut être sous le regard de la divinité et de ses anges, et tenons-nous pour psalmodier de telle sorte que notre esprit soit à l’unisson de notre voix.
COMMENT IL FAUT PSALMODIER

Nous croyons que la divine présence est partout et que “ les yeux du : Seigneur regardent en tout lieu les bons et les méchants ”. Cependant croyons-le surtout sans le moindre. doute quand. nous nous tenons à l’office divin.

Les deux derniers chapitres de la section relative à l’office divin n’ont plus rien de technique : ils précisent les dispositions, les dispositions intérieures surtout, que nous devons apporter à la psalmodie (c’est-à-dire, en général, à L’ŒUVRE de Dieu) et à la prière privée.
“ Nous croyons que Dieu est présent partout et qu’en tout lieu les yeux du Seigneur regardent attentivement bons et mauvais... ” C’est comme un rapide retour vers la doctrine du premier degré d’humilité la crainte de Dieu déterminera notre attitude au cours de toute prière. Et nous retrouvons l’indication du milieu où s’écoule notre vie. Nous vivons dans un sanctuaire, tout près de Dieu, cœur à cœur avec Dieu. Il faut y penser assidûment. Une action intelligente, disait Aristote, est celle quae de intrinseco procedit cum cognitions eorum in quibus est actio : ce qui part de l’intime, non sous forme de réaction purement mécanique, ni par servitude, mais spontanément, et avec la connaissance de tout ce qui concerne cette action, au moins de ses circonstances considérables. Or notre vie n’est réellement intelligente, elle n’a chance d’être intéressante’ de se développer et de réussir, que lorsque nous prenons conscience de son caractère, du cadre des circonstances graves et même solennelles où elle se déroule. Plus simplement que le Stagire, saint Benoît nous dit : Credimus... sine aliqua dubitatione credimus : nous croyons. Il s’agit de faire honneur à notre foi. Nous ne l’honorons que lorsque nous nous inclinons pratiquement devant elle ; jusque-là, elle n’est qu’une sorte de système philosophique, une conception platonique et sans effet. Le moine est un croyant et doit prendre sa foi au sérieux.
Or, nous savons par notre foi que la présence de Dieu est universelle et que son regard éclaire invisiblement toute activité humaine ; nous savons qu’en tout lieu et à toute heure nous avons la facilité et la douce obédience de vivre devant lui et de lui rendre hommage. Néanmoins cet hommage est privé, officieux, il vient de l’affection personnelle ; il est libre dans son expression ; et, à condition de demeurer toujours infiniment respectueux il est affranchi de tout cérémonial et de toute étiquette. Mais la liturgie sainte rend à Dieu un culte officiel ; et si Dieu n’est pas plus présent à l’heure de l’office divin qu’à celle de la prière privée, il y a cependant pour nous un devoir spécial de réveiller et d’appliquer notre foi lorsque nous prenons part à cette entrevue officielle où tous les détails sont prévus, toutes les attitudes réglées par l’étiquette divine. L’audience du Seigneur est toujours ouverte : mais l’audience de l’office divin est solennelle. Dieu y est entouré d’une majesté plus redoutable ; nous paraissons devant lui au nom de l’Église entière ; nous nous identifions à l’unique et éternel Pontife, Notre Seigneur Jésus Christ ; nous accomplissons L’ŒUVRE par excellence.

Aussi souvenons-nous toujours de ce que dit le Prophète : “ Servez le Seigneur dans la crainte ”, et encore “ Psalmodiez avec attention ”, et “ En présence des anges je te chanterai des psaumes. ” Considérons donc comment il faut être sous le regard de la divinité et de ses anges, et tenons. nous pour psalmodier de telle sorte que notre esprit soit à l’unisson de notre voix.

Pensons-y seulement, faisons acte d’intelligence surnaturelle : memores simus, consideremus. Faisons “ la composition du lieu ” comme disent les méthodes modernes d’oraison. Nous sommes en face de la Divinité. Et toute la création est réunie. Et les anges entourent l’autel. Nous allons psalmodier avec eux (Ps. CXXXVll, 1) et chanter le triple Sanctus qu’ils nous ont appris ; ne convient-il pas qu’avec eux nous rivalisions de respect et de tendresse ? Ils se voilent la face de leurs ailes : vous aussi’ dit le prophète David, “ servez le Seigneur avec crainte ” (Ps. Il, 11). Et encore : “ Psalmodiez avec sagesse ” (Ps. XLVl, 8), c’est-à-dire, ayez conscience non pas seulement des mots prononcés, non pas seulement de ce qu’ils contiennent de doctrine, mais aussi, mais surtout de celui à qui vous parlez. Souvenez-vous enfin que, plus heureux peut-être que les moines de saint Benoît, vous avez le Saint-Sacrement dans l’oratoire.
Comme nous reconnaissons bien le procédé libéral, tout intime, tout spirituel de N. B. Père ! La voie de contrainte, les textes législatifs les plus impérieux, la science parfaite des rubriques ; tout cela n’est capable de produire qu’une correction extérieure, et encore ! Si l’âme est absente ou le cœur glacé, si l’office divin n’est plus qu’un exercice d’assouplissement du corps et de la voix, il ne tardera guère à devenir un exercice d’ennui, de mortel ennui. Et cela paraîtra ; et cela se traduira par des bâillements, des impatiences, des regards indiscrets, des irrévérences de toutes sortes. Que faites-vous à la Messe ? demandait-on à un chrétien distrait. - J’attends que cela finisse, répondit-il. Que ferez-vous donc dans l’éternité, où cela ne finira point ?
Bien des conditions d’ailleurs sont requises pour que l’idéal de N. B. Père soit réalisé. Il faut l’estime conventuelle pour l’office divin ; et c’est aux supérieurs de l’entretenir ou de la restaurer, de toutes manières et avant toutes choses. Il faut encore l’estime personnelle ; et elle s’avive par l’étude et par l’habitude des relations affectueuses avec le Seigneur. Comment l’âme qui s’occupe de tout, sauf de Dieu, en dehors de l’oratoire, pourrait-elle se flatter d’éviter, au cours de l’office divin, la divagation ou la torpeur ? La préparation éloignée à la prière est recommandée par tous les maîtres de l’ascétisme. Ils nous parlent aussi d’une préparation prochaine et immédiate ; et nos Constitutions y ont pourvu en nous ménageant, avant chaque office, les quelques minutes de“ station” sous le cloître : elles sont précieuses, et il serait difficile d’en exagérer l’importance. C’est alors que nous accordons notre âme, notre instrument spirituel. Ayons donc la prudence de ne pas poursuivre à la “ station ” des recherches ou des combinaisons mentales commencées ; ce n’est pas non plus un lieu de conversations, d’échanges quelconques : Ante orationem praepara animam tuam et noli esse quasi homo qui tentat Deum (ECCLI., XVIll, 23).
L’entrée à l’église, la tenue au chœur et les mouvements divers sont réglés par le cérémonial et surveillés doucement par le cérémoniaire. Mais l’un et l’autre seraient impuissants à assurer l’exécution à la fois précise et souple, grave et simple, des gestes liturgiques, si chacun n’apportait toute sa présence d’esprit, toute sa mesure de distinction, de courtoisie surnaturelle, d’abnégation enfin : nous devons alors surtout prendre conscience de tous et coordonner nos mouvements avec les mouvements d’autrui. Tous les rites, même les plus menus, seraient observés exactement, avec ordre et pourtant sans l’allure symétrique et rigide de soldats à la parade, si chacun était attentif au sens et à propos de la cérémonie qui s’accomplit. L’abnégation est peut-être plus indispensable encore lorsqu’il s’agit du chant : mieux vaut tolérer un peu d’erreur que de sacrifier le mouvement d’ensemble, l’unanimité vocale, et de transformer le chœur en une arène ou un champ clos. Les Constitutions nous demandent de “ ne point épargner notre voix ” ce qui n’est pas une invitation à étouffer toutes les autres ; et quand elles nous décrivent les qualités du vrai chant sacré, son allure virile et tranquille, ce n’est point pour abandonner aux compétences individuelles une interprétation qui est, de droit, réservée au Maître de chœur. Sur ce terrain encore, nous devons apporter tous nos soins, et une préparation s’impose : on n’improvise pas l’exécution de certaines pièces du répertoire grégorien ; il ne faut pas que, la profession une fois émise, nous disions adieu pour toujours à l’étude du Graduel et de l’Antiphonaire. Ce ne sera jamais assez bien pour le Seigneur ; et encore qu’il ne convienne jamais de s’appliquer davantage, simplement pour satisfaire aux exigences esthétiques de quelques auditeurs et pour soutenir la réputation d’une “ schola ”, il faut pourtant nous souvenir que le chant et la psalmodie sont notre forme d’apostolat et que nous devons aux âmes cette prédication si pénétrante.
Mais ce ne serait pas assez d’assurer la dignité et la bonne exécution matérielle de l’office divin. Il convient que notre intelligence sache à qui s’adressent paroles et mélodies ; il convient qu’elle soit attentive à la pensée du Psalmiste et de l’Église. Il convient que notre cœur s’échauffe réellement tandis que notre voix retentit. Et, pour achever l’harmonie, notre vie elle-même se mettra d’accord avec notre pensée, notre amour et notre voix. Alors, mais alors seulement, la liturgie aura atteint son double but : honorer Dieu et nous sanctifier. Encore une fois, remarquons bien le procédé de saint Benoît pour inspirer le respect de l’oratoire et l’attention à la prière. Il ne songe pas, comme d’autres législateurs monastiques, à combattre la rêverie et le sommeil en faisant tresser des corbeilles ou des nattes pendant les longues psalmodies et les lectures ; chez lui L’ŒUVRE de Dieu s’accomplit tout entière dans la maison de Dieu : Oratorium hoc sit quod dicitur ; nec ibi quidquam aliud geratur aut condatur (chap. LII). Il nous suppose chrétiens ; il nous suppose réfléchis, il ne nous donne d’autre règle que notre lumière surnaturelle : consideremus ; il nous invite à éliminer l’illogisme, le désaccord entre ce que nous savons et ce que nous sommes volontairement ; à faire de toute notre vie un exercice constant d’eurythmie, de loyauté, de délicatesse. Et N. B. Père ramasse sa doctrine dans cette sentence frappée à l’antique : Ut mens nostra concordet voci nostrae. Elle rappelle celle de saint Augustin, insérée par saint Césaire dans sa Règle aux vierges
Psalmis et hymnis cura oratis Deum, hoc versetur in corde quod profertur in voce.
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