Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 20 : DE REVERENTIA ORATIONIS 20 - LE RESPECT DANS LA PRIÈRE
Si, cum hominibus potentibus volumus aliqua suggerere, non praesumimus nisi cum humilitate et reverentia, quanto magis Domino Deo universorum cum omni humilitate et puritatis devotione supplicandum est. Et non in multiloquio, sed in puritate cordis et compunctione lacrimarum nos exaudiri sciamus. Et ideo brevis debet esse et pura oratio, nisi forte ex affectu inspirationis divinae gratiae protendatur. In conventu tamen omnino brevietur oratio, et facto signo a priore omnes pariter surgant. QUAND nous voulons soumettre une requête à de grands personnages, nous ne l’osons qu’avec humilité et respect ; combien plus faut-il supplier le Seigneur Dieu de l’univers en toute humilité et dévotion sincère. Et, sachons-le, ce n’est pas dans un flot de paroles mais dans la pureté du coeur et les larmes de la componction que nous serons exaucés. C’est pourquoi la prière doit être brève et pure, sauf le cas où elle se prolongerait sous l’effet d’un sentiment inspiré par la grâce divine. En communauté, cependant, la prière sera toujours très brève et, au signal du supérieur, tous se lèveront ensemble.
DU RESPECT DANS LA PRIÈRE

Quand nous voulons soumettre une requête à des grands personnages, nous ne l’osons qu’avec humilité et respect ; combien plus faut-il supplier le Seigneur Dieu de l’univers en toute humilité et dévotion sincère.

Nous reconnaîtrons aisément que ce chapitre ne fait pas double emploi avec le précédent. Dans le XIXe, il est question de la prière conventuelle et officielle, de l’audience solennelle que donne le Seigneur : aussi le titre nous parie-t-il de disciplina, de cérémonial ; dans le XXe, il s’agit de la prière privée ; et, pour écarter les périls d’une liberté plus grande laissée à chacun, on nous parle du respect avec lequel nous devons toujours aborder Dieu, reverentia.
La comparaison et l’à fortiori par lesquels débute N. B. Père lui étaient suggérés par son bon sens surnaturel et par ses lectures, mais il n’est pas impossible qu’il ait reconnu de plus dans cette image un trait des mœurs romaines. La société n’était pas encore démocratisée et nivelée. Il y avait une aristocratie puissante, groupant autour d’elle non pas seulement une armée d’esclaves, mais une vaste clientèle, clientela, Composée d’hommes libres ou d’affranchis, qui vivaient attachés au maître, au titre d’amis, de comites ou simplement de clients ; chaque jour, ils s’en venaient saluer le maître ou solliciter une grâce, lui rendant en respect ce qu’ils recevaient de lui de ressources et de sécurité :
Si non ingentem foribus domus alla superbis
Mane salutantum totis vomit aedibus undam

Les clients étaient un peu de la famille du maître ; ils étaient associés à son gouvernement et à ses intérêts ; leur demande ressemblait donc à une indication discrète de ce qui leur semblait opportun : ils “ suggèrent”, dit saint Benoît ; et ce terme devient admirablement théologique dès qu’il s’applique à notre prière. Si nous n’osons aborder les puissants du monde qu’avec humilité et révérence, si le sens des bienséances et notre propre intérêt nous font prendre devant chacun d’eux l’attitude qui convient : à combien plus forte raison nos suppliques au Seigneur et Maître de toutes choses doivent-elles lui être adressées en toute humilité, dévotion et pureté !
L’humilité, nous le savons, naît de la conscience de ce qu’est Dieu et de ce que nous sommes devant lui. L’habitude d’être en rapport avec Dieu, la facilité avec laquelle il se laisse aborder, les formes très humbles qu’il prend lui-même lorsqu’il descend vers nous : rien de tout cela ne doit diminuer notre respect. C’est une des marques les plus assurées de l’illusion que de traiter Dieu comme un égal, comme un homme qui a contracté avec nous et avec lequel nous sommes en comptes. Lorsque le Seigneur, dans l’Évangile, nous invitait à la prière confiante, pressante, même importune, il n’entendait point légitimer par avance le ton étrange de sommation, de réquisition, que prennent parfois les demandes - et quelles demandes ! - de chrétiens mal éclairés. Quelle que soit la dignité surnaturelle à laquelle Dieu nous ait élevés, il n’y a jamais motif pour nous élever nous-mêmes, pour concevoir de l’audace, ni pour oublier qui est Dieu.
La pureté : elle est mentionnée jusqu’à trois fois dans ces quelques lignes. Nous devons l’entendre non seulement, au sens spécifique, de l’éloignement des affections grossières, mais encore du détachement de toute affection créée, de l’absence de tout alliage inférieur. C’est une garantie de l’efficacité de notre prière, lorsque nous pouvons dire à Dieu
“ Il y a sans doute chez moi, à mon insu, des tendances que vous voyez, Seigneur, et qui ne vous plaisent pas : je ne les aime pas non plus et je les désavoue ”. Lorsque notre volonté, par laquelle se font les contacts, est libre de toute attache irrégulière, Dieu nous a établis dans la vraie pureté. Mais saint Benoît n’a pas dit simplement : la pureté ; il a dit : la dévotion de la pureté. La dévotion, dans le langage moderne, c’est la flamme de la charité, c’est cette disposition d’ardeur habituelle dans le service de Dieu qui nous fait accomplir avec promptitude, avec persévérance, avec joie, tous nos devoirs envers lui. Mais le terme latin devotio a une signification, non pas très différente, mais plus profonde. La devotio, c’est l’appartenance, le dévouement, l’assujettissement comme état, comme situation fixe, continue, même juridique ; et dans l’espèce, c’est la servitude consentie et aimée, la sujétion volontaire à Dieu et à toutes les conduites de Dieu. Au chapitre XVIII, nous avions le même sens de devotio : Nimis mers devotionis suae servitium ostendunt monachi ; et la Liturgie invoque Notre-Dame pro devoto femineo sexu. Puritas, c’est l’affranchissement de toute servitude étrangère qui confisquerait à son profit une part de notre amour ou de notre activité ; devotio, c’est la plénitude de l’appartenance au Seigneur.

Et, sachons-le, ce n’est pas dans un flot de paroles mais dans la pureté du cœur et les larmes de la componction que nous serons exaucés.

Après avoir décrit en trois mots les dispositions intérieures avec lesquelles nous devons aborder Dieu, saint Benoît .passe au côté extérieur et plus matériel de la prière. Avec le Seigneur lui-même, avec saint Augustin, Cassien, tous les Pères, il nous recommande d’éviter le verbiage. Le culte juif n’était pas le seul qui fût devenu, grâce au travail des prêtres, un ritualisme difficile et compliqué, une religion de gestes et de mots ; mais le ritualisme et le verbiage avaient envahi les cultes païens, spécialement celui de Rome : Putant enim quod in multiloquio suo exaudiantur, disait le Seigneur. Ce n’est pourtant pas la multitude des paroles qui fait le réalité de la prière. Nous ne prions en paroles que pour nous affranchir un jour des paroles, et adorer, louer, aimer en silence “ la Beauté qui ferme les lèvres ”. In spiritu et veritate oportet adorare. La prière a point sa source dans le cœur et il y a une prière du cœur qui ne s’emprisonne point dans des mots. Et cette prière est exaucée toujours, parce que c’est l’Esprit de Dieu même qui l’inspire et la formule en nous : Nam quid oremus, sicut oportet, nescimus ; sed ipso Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus (Rom VIII, 26). Prier dans la pureté de notre cœur, c’est, nous l’avons dit, montrer au regard et au cœur de Dieu le désir et la tendresse d’une âme libre, dégagée des préoccupations basses, unie à lui par la conformité de volonté.
Et compunctione lacrymarum. L’expression est empruntée à Cassien, dont il faut lire les conférences sur la prière ; lui aussi parle souvent de la vraie pureté du cœur, de la prière pure. La componction, - encore que l’Imitation nous dise qu’il vaut mieux l’éprouver que la définir, - c’est l’attendrissement intérieur que créent en nous, à la lumière de foi, le souvenir de nos fautes et la pensée des bienfaits de Dieu. Plusieurs fois, dans la Règle, N. B. Père a rapproché la prière et les larmes, comme si les deux choses allaient naturellement l’une avec l’autre : Si alter vult sibi forte secretius orare, dit-il au chapitre LII, simpliciter intret et oret, non in clamosa noce sed in lacrymis et intentione cordis. Saint Benoît, nous le savons par saint Grégoire, avait le don des larmes ; et ce qui intrigua un jour le bon Théoprobe, ce fut moins l’abondance et la durée des larmes de N. B. Père que leur tristesse profonde : Cumque diu subsisteret ejusque non finiri lacrymas videret, nec tamen, ut vir Dei consueverat, erando plangeret, sed moerendo, quaenam causa tanti luctus existeret, inquisivit. Le don des larmes est considéré comme le moindre de tous les dons charismatiques ; mais il a te mérite de ne porter pas à l’orgueil, celui aussi de ne laisser place à aucune distraction dans la prière : il les noie toutes ;

C’est pourquoi la prière doit être brève et pure, sauf le cas où elle se prolongerait sous l’effet d’un sentiment inspiré par la grâce divine. En communauté, cependant, la prière sera toujours très brève et, au signal du supérieur, tous se lèveront ensemble.

Saint Benoît énonce la conclusion pratique : notre prière doit être brève et pure, brève afin d’être pure. Telle était la conduite des moines d’Égypte, font observer saint Augustin et Cassien ; ils préféraient se tenir en contact avec le Seigneur par de rapides et multiples oraisons jaculatoires, plutôt que par ces longues prières où l’on formule souvent bien des demandes superflues, où l’on s’occupe surtout de soi, et qui peuvent dégénérer en fatigue, en torpeur, en marasme. Rappelons nous d’ailleurs l’inévitable danger qu’auraient couru, au temps de saint Benoît, et que courent maintenant encore certaines intelligences peu cultivées, certaines âmes peu formées, à être maintenues d’office dans une prière prolongée. Une éducation préalable est indispensable pour l’oraison mentale lorsqu’elle doit durer quelque peu. Au bout d’un instant on a tout dit. La pensée s’en va ailleurs. Quelquefois on la ramène, mais elle s’échappe de nouveau, vers n’importe quelle direction ; quelquefois on ne songe même pas à la ramener : le temps s’écoule en divagations, et l’on arrive au bout de sa demi-heure en se demandant quelle a été la part de Dieu dans l’oraison qui vient de se terminer en sursaut. Et pourtant nous connaissons tout à la fois et notre religion et nos besoins, peut-être même notre théologie.
Il va de soi que N. B. Père ne songe point à réduire le temps que notre ferveur voudrait donner à Dieu ; il prévoit même formellement le cas où la grâce divine provoquerait en nous un mouvement intérieur de dévotion qui nous fît prolonger la prière. Moyennant que le travail qui nous est imposé comme obédience n’en souffre point et que nous ne négligions aucunement nos autres devoirs, ce goût de l’oraison, n’a rien que de légitime. Mais afin de conjurer l’illusion et de tout consacrer par l’obéissance, il ne faut pas introduire dans notre règlement et nos habitudes de longues stations d’oraison qui n’auraient pas obtenu, au préalable, l’agrément de l’Abbé. Les Constitutions déterminent le minimum du temps que chacun doit consacrer à la prière. Et plaise à Dieu qu’il y ait toujours dans des âmes monastiques assez de sens de leur vocation pour que les supérieurs soient dispensés de toute enquête et de toute contrainte sur ce point ! On ne prétend pas d’ailleurs nous imposer une “ méthode ” on ne nous défend pas de parler à Dieu dans la méditation tranquille de la sainte Écriture ou des textes liturgiques ; la lectio divina que prescrit la Règle est quelque chose de plus qu’une simple préparation à la prière, et c’est sous le bénéfice de ces deux heures de lecture que N. B. Père pouvait recommander que la prière des moines fût brève pour être pure.
La dernière disposition de ce chapitre est encore inspirée par la discrétion. S’il est permis à un frère d’accorder un peu plus à la prière privée lorsqu’une grâce de Dieu l’y invite, on conçoit qu’il serait peu mesuré de demander à la communauté entière de longs suppléments à son œuvre liturgique quotidienne. Saint Benoît ordonne donc que l’oraison conventuelle soit toujours très courte : omnino brevietur, et que tous se lèvent en même temps, au signal du supérieur. De quelle oraison s’agit-il ? Cassien raconte comment, après chaque psaume, chez les moines d’Égypte, tous prient quelques instants debout et en silence, puis se prosternent à terre, se relèvent presque aussitôt et s’unissent enfin d’intention à celui qui récite la collecte : Cum autem is, qui orationem collecturus est, e terra surrexerit, onanes pariter eriguntur, ita ut nullus haec antequam inclinetur ille genu flectere nec cum e terra surrexerit remorari praesumat, ne non tam secutus fuisse illius conclusionem, qui precem colligit, quam suam celebrasse credatur .Mais saint Benoît ne prescrit nulle part de prière privée ni de collecte après chaque psaume : elles sont remplacées par les antiennes. Il semble faire allusion ici aux prières qui terminaient les offices (voir le chap. LXVII) : une portion était silencieuse et mentale ; on la faisait incliné ou prosterné et il appartenait à l’Abbé de l’abréger. Si courte qu’elle fût, cette oraison conventuelle décourageait le moine de Pompéianus dont il est parlé dans la Vie de saint Benoît, et qu’un petit diable noir entraînait dehors :
Ad orationem stare non poterat, sed mox ut se fratres ad studium orationis inclinassent, ipse egrediebatur fora... Cumque vir Dei venisset in eodem monasterio et constituta hora, expleta psalmodia, sese fratres in orationem dedissent, etc. Saint Benoît ne parle jamais d’une oraison conventuelle, distincte de L’ŒUVRE de Dieu : Expleto opere Dei, omnes cum summo silentio exeant... Sed si alter vult sibi forte secretius orare, simpliciter intret et oret (chap. LII).
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