Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 22 : QUOMODO DORMIANT MONACHI 22 - LES MOINES AU DORTOIR
Singuli per singula lecta dormiant. 2 Lectisternia pro modo conversationis secundum dispensationem abbatis sui accipiant. Si potest fieri omnes in uno loco dormiant; sin autem multitudo non sinit, deni aut viceni cum senioribus qui super eos solliciti sint pausent. Candela iugiter in eadem cella ardeat usque mane. Vestiti dormiant et cincti cingellis aut funibus, ut cultellos suos ad latus suum non habeant dum dormiunt, ne forte per somnum vulnerent dormientem; et ut parati sint monachi semper et, facto signo absque mora surgentes, festinent invicem se praevenire ad opus Dei, cum omni tamen gravitate et modestia. Adulescentiores fratres iuxta se non habeant lectos, sed permixti cum senioribus. Surgentes vero ad opus Dei invicem se moderate cohortentur propter somnulentorum excusationes. QU’ILS DORMENT chacun dans un lit. Ils recevront la literie donnée par l’abbé en conformité avec leur genre de vie. Si possible, que tous dorment dans un même local ; mais si le grand nombre ne le permet pas, qu’ils reposent par dix ou par vingt, avec des anciens pour veiller sur eux. Une lampe brûlera continuellement dans le dortoir jusqu’au matin. Ils dormiront vêtus et ceints d’une courroie ou d’une corde, sans garder leur couteau au côté pour ne pas se blesser durant le sommeil. Ainsi les moines seront toujours prêts et, aussitôt le signal donné, ils se lèveront sans retard et s’empresseront de se devancer les uns les autres à l’office divin, avec le plus grand sérieux cependant et avec modestie. Les plus jeunes frères n’auront pas leurs lits voisins les uns des autres mais intercalés entre ceux des anciens. En se levant pour l’office divin, ils s’exhorteront discrètement les uns les autres pour ôter tout prétexte aux dormeurs.
COMMENT LES MOINES DOIVENT PRENDRE LEUR SOMMEIL

Qu’ils dorment chacun dans un lit Ils recevront la literie donnée par l’abbé en conformité avec leur genre de vie.

Saint Benoît n’a pas jeté pêle-mêle et absolument sans ordre les dispositions de sa Règle ; mais on ne voit pas bien, de prime abord, comment ce chapitre se relie à ceux qui l’entourent. Il est probable que N. B. Père a voulu rattacher au chapitre des doyens les chapitres qui traitent et des circonstances où ils ont surtout à exercer leur vigilance, et des procédés qui leur sont remis afin de se faire obéir. De plus, cette question du sommeil des moines, apparentée à celle de l’office de nuit, n’est point inattendue dans le voisinage de la législation liturgique, et les Règles antérieures à saint Benoît faisaient volontiers le même rapprochement.
La prescription sur laquelle s’ouvre le chapitre nous paraît aujourd’hui bien superflue : chacun des frères aura son lit à part. Ce n’est que de la bienséance élémentaire et un confort indispensable. Pourtant, les anciennes Règles monastiques ont cru devoir prendre la même précaution et des conciles ont légiféré à ce sujet , sans doute parce que l’usage contraire existait en quelques maisons : les mœurs étaient simples, le régime volontairement semblable à celui des pauvres et des paysans ; et puis les moines ne couchaient-ils pas tout vêtus sur des nattes, des paillasses ou des planches ?
Chaque frère recevra donc un lit et sa garniture (lectisternia), le tout conforme à la pauvreté, à l’austérité de son genre de vie, - c’est la meilleure explication du pro modo conversationis - et selon que le déterminera l’Abbé. N. B. Père se réserve de donner au chapitre LV l’inventaire de la literie monastique : Stramenta autem lectorum sufficiant : matta, sagum, lena et capitale. Les moines sont avertis de ne pas s’étonner si leur couchette est un peu dure : c’est un simple lit de camp où l’on s’étend quelques heures ; car ils sont des soldats, et, comme le dira bientôt saint Benoît, ils doivent être prêts à se lever au premier signal. Néanmoins, l’Abbé pourra donner un lit plus confortable à ceux qui seraient malades ou âgés, et proportionner le nombre et la qualité des couvertures au climat ou à la saison.

Si possible, que tous dorment dans un même local ; mais si le grand nombre ne le permet pas, qu’ils reposent par dix ou par vingt, avec des anciens pour veiller sur eux. Une chandelle brûlera continuellement dans le dortoir jusqu’au matin.

Un lit pour chacun, mais, autant que cela se peut faire, un même dortoir pour tous : pour tous les profès, s’entend, car, d’après le chapitre LVIII, les novices ont un logis à part : Cella novitiorum, ubi meditetur, et manducet, et dormiat. Saint Benoît veut le cénobitisme parfait ses fils prient, travaillent, prennent leurs repas ensemble, et ils ont un dortoir commun. Ce n’est pas d’ailleurs une innovation ; on trouvera dans le commentaire de D. Martène divers témoignages anciens en faveur du dortoir, en particulier l’attestation de saint Césaire ; on y lira aussi l’histoire des transformations qui se sont opérées sur ce point dans les coutumes. Pendant de longs siècles, les moines bénédictins couchèrent en dortoir, dans des lits sans rideaux, ordinairement avec l’Abbé au milieu d’eux. Moyennant certaines précautions d’hygiène et de décence, on n’y voyait nul inconvénient. Au quinzième siècle les Pères de Cluny et de Bursfeld proscrivent encore les cellules séparées ; mais le dortoir est divisé en alcôves qui forment réellement autant de petites chambres, où chacun peut lire et prier en paix. A l’époque où la vie des moines s’écoulait presque tout entière à l’office divin et au travail manuel, on ne montait au dortoir que pour se coucher ou pour lire auprès de son lit. La lectio divina se faisait d’ailleurs, ordinairement, sous le cloître ou au chapitre ; les copistes et les enlumineurs travaillaient dans une salle commune dite scriptorium. Mais les conditions de la vie monastique se firent un peu différentes avec la prédominance des travaux intellectuels, avec l’institution des frères convers, avec des habitudes de piété nouvelles, avec l’intrusion des séculiers dans les cloîtres et le régime des bénéficiés ayant chacun leurs appartements. Il fut facile de justifier l’usage des cellules par des exemples empruntés à l’histoire des moines d’Orient, à celle des moines de saint Martin, des moines de Lérins, etc., aux coutumes des Chartreux et des Camaldules. Pour ne pas rompre tout à fait avec l’antiquité monastique, on ferma les cellules avec un simple rideau, ou bien on perça la porte d’un petit foramen avec obturateur mobile ; on conserva le nom de dormitorium au couloir sur lequel s’ouvrent les cellules ; enfin, on entretint fidèlement toute la nuit, dans ce même couloir, la lumière qui doit briller, selon saint Benoît, jusqu’au matin.
La Règle n’envisage point d’autre procédé que celui du dortoir ; pourtant elle laisse à l’Abbé le soin d’apprécier s’il est possible de réunir tous les frères en un même lieu, ou s’il ne vaut pas mieux, à raison de leur grand nombre, les répartir dans différentes salles, décanie par décanie, ou plusieurs décanies ensemble. Dans ce dernier cas, et en l’absence de l’Abbé et du Prieur, les moines sont placés sous la responsabilité et la surveillance plus immédiate de leurs doyens respectifs (car tel est ici le sens des mots senioribus suis). C’est, en partie, afin que les doyens fussent capables d’exercer leur vigilance, que les anciens coutumiers règlent si minutieusement tout ce qui concerne l’éclairage du dortoir ; il se faisait, dit D. Calmet, par “ la cire, le suif, l’huile, le bois, le jonc. ou le roseau, principalement par les flambeaux de pin ou de sapin”. Selon certains commentateurs, les doyens n’auraient pas eu le droit de fermer l’œil de toute la nuit ; mais saint Benoît ne leur demande rien de pareil ils pouvaient à moins de frais s’assurer que tout allait bien, et faire de temps en temps des rondes, comme le prévoient les coutumiers.

Ils dormiront vêtus et ceints d’une courroie ou d’une corde, sans garder leur couteau au côté pour ne pas se blesser durant le sommeil. Ainsi les moines seront toujours prêts et, aussitôt le signal donné, ils se lèveront sans retard et s’empresseront de se devancer les uns les autres à l’office divin, avec le plus grand sérieux cependant et avec modestie.

Les moines dormiront vêtus, et non pas, sous prétexte de simplicité, à la manière de beaucoup d’anciens ou des paysans de la Campanie. Leur vêtement de nuit sera, sinon le même que celui de jour, du moins composé des mêmes éléments : la tunique, qui se portait sur la peau. comme une chemise, et dont les plis étaient retenus par une ceinture ; probablement aussi les bas ou chaussures légères (pedules), dont il sera parlé au chapitre LV ; enfin la coule, car N. B. Père écrira dans le même chapitre : Sufficit monacho dual tunicas et duas cucullas habere, propter noctes, et propter lavare ipsas res. Les fémoraux n’étaient donnés qu’aux voyageurs. Le scapulaire, vêtement de travail, propter opera, était inutile pour le sommeil. Il semble bien que la ceinture de nuit ait différé de celle de jour ; pendant le jour c’est le bracile, large ceinture servant de poche ; la nuit, c’est une ceinture quelconque, de cuir ou de corde, cincti cingulis aut funibus, et cultellos ad latus non habeant. N. B. Père recommande de n’attacher point à la ceinture, comme pendant le jour, le fort couteau qui servait aux usages les plus divers : il eût été facile, alors même que le couteau était renfermé dans une gaine, de se blesser pendant les mouvements inconscients du sommeil ou de frapper les voisins au cours d’un cauchemar.
Si N. B. Père et les autres législateurs prescrivent aux moines de garder pendant leur sommeil l’habit de la religion, ou du moins quelque chose de cet habit, c’est donc d’abord pour un motif de décence et de pauvreté : on n’avait que celui-là. C’est aussi par dévotion pour le vêtement symbolique de la profession, et parce qu’il est une sauvegarde contre les incursions du diable. Saint Benoît ajoute : Vestiti dormiant, et cincti..., et ut parati sint monachi semper : il faut qu’au premier signal le moine, soldat du Christ, soit toujours prêt à courir à L’ŒUVRE de Dieu. Peut-être avons-nous dans ce passage une allusion à la parole de l’Évangile : Sint lumbi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris. Et vos similes hominibus exspectantibus dominum suum (Luc., Xll, 35-36). Dès qu’a retenti le signal convenu (chap. XLVll), tous se lèvent, sans discuter avec leur couchette ; et, remettant probablement aux heures de jour les soins d’une toilette sommaire et d’un changement d’habit, ils descendent immédiatement à l’oratoire. S’il y a quelque chose à regretter de la disposition ancienne du dortoir monastique, c’est la difficulté qu’elle créait aux paresseux de donner carrière à leur lâcheté. On avait beau fermer ses yeux appesantis et se dissimuler le mieux possible sous la couverture : on- n’en avait pas moins conscience de faire tache au milieu de l’empressement général. Car les frères devaient s’empresser et rivaliser entre eux à qui arriverait le premier à L’ŒUVRE de Dieu : en toute gravité pourtant et modestie, ajoute prudemment N. B. Père. C’est moins que jamais l’heure de se permettre de petites facéties ou de franchir, en une course folle, escaliers et couloirs ; saint Benoît répétera au chapitre XLlll sa double recommandation.
Nous nous souviendrons pratiquement du passage : Et facto signo absque mora surgentes... Il ne faut pas se lever par pièces et par morceaux, mais tout de suite et comme mécaniquement : c’est plus facile de la sorte. L’office divin, le travail et notre humeur se ressentiraient d’une triste condescendance et d’un petit calcul assurant à notre repos un supplément de vingt minutes chaque matin. Huit heures de sommeil, ce serait plus que ne concédait l’école de l’hygiène antique :

Sex horas dormisse sat est, pueroque senique ;
Da septem pigro : nulli concesseris octo.

Et alors même qu’il y aurait dans un lever ponctuel une part de fatigue et de mortification, abordons-la résolument. C’est avec ces vaillances de détail que nous arrivons à devenir plus forts moralement, plus maîtres de notre corps, plus souverains de nos passions. Aussi bien, les mortifications les plus assainissantes sont celles qui entrent dans le tissu ordinaire de notre vie et sont à peine aperçues.

Les plus jeunes frères n’auront pas leurs lits voisins les uns des autres mais intercalés entre ceux des anciens. En se levant pour l’office divin, ils s’exhorteront discrètement les uns les autres pour ôter tout prétexte aux dormeurs.

Ces quelques lignes veulent assurer la discipline du dortoir, et assurer de plus l’empressement modéré dont il vient d’être question. Au chapitre XLIII, saint Benoît fixera l’ordre selon lequel les moines se présentent .toutes les réunions conventuelles : les préséances sont déterminées par la date et l’heure de la conversion. Ici, N. B. Père stipule une exception à cette règle, au cas où le hasard de l’entrée en religion grouperait ensemble un certain nombre de jeunes moines. Les enfants et les jeunes gens sont de puissants dormeurs. On conçoit facilement que ces adolescentores fraters, réunis au dortoir, ou ne se réveilleraient pas, ou seraient trop heureux d’acheter le droit de dormir par la complicité d’une indulgence mutuelle. Et auraient aussi plus d’une fois des tentations d’espièglerie. C’est pour obvier à ces divers périls que saint Benoît veut qu’on sème leurs lits parmi ceux des moines plus âgés. Le terme senioribus, parce qu’il est opposé à adolescentiores, et qu’il n’est pas, comme plus haut, accompagné du possessif suis, doit s’entendre ici des religieux d’un âge plus mûr, non des doyens ; ceux-ci, d’ailleurs, eussent été trop peu nombreux pour l’intercalation dont il est parlé. Si nous entendions le pro modo conversationis du début de ce chapitre d’une distribution des lits au dortoir conformément à l’âge, au tempérament et au sérieux de chacun, il faudrait admettre, avec quelques commentateurs, que saint Benoît répète deux fois la même recommandation.
Surgentes vero. Ce ne sont pas les seuls enfants qu’il s’agit d’exciter tous les moines sont invités à se rendre service mutuellement. Les dormeurs ont toujours de mauvaises raisons pour ne se lever pas : un cauchemar, une digestion pénible, une crampe, la migraine ; et puis on n’a pas bien entendu le signal : somnolentorum excusationes. Saint Benoît, dans l’intérêt de l’office divin et de l’observance commune, autorise à ruiner toutes les illusions par un encouragement discret, moderate ; il suffît de faire un peu de bruit, au besoin de secouer le lit. Pouvait-on dire quelques mots ? N. B. Père entend-il faire une exception à la loi rigoureuse du silence de nuit (chap. XLlI) ? Ce n’est pas invraisemblable. Nous ignorons, du reste, à quel moment prenait. fin ce temps de silence : peut-être précisément à l’heure du réveil et dès le début de la journée monastique. Saint Basile recommande de faire bon visage à l’excitateur, d’accueillir avec reconnaissance celui qui vient nous tirer de cet état humiliant du sommeil où l’âme perd conscience d’elle-même, et qui nous invite à aller glorifier Dieu .
Ajoutons une dernière remarque qui se rapporte à la matière générale du chapitre. Il en est qui, avant de s’endormir, se remémorent le travail intellectuel de la journée afin d’en fixer et d’en intégrer les résultats la pratique est bonne, à la condition d’être brève. Sainte Thérèse nous dit qu’elle n’a jamais pris son sommeil qu’en songeant au jardin des Oliviers, à la nuit terrible et à l’agonie du Seigneur : et voilà qui est beaucoup mieux. La dernière impression sur laquelle se termine notre journée a une importance extrême : elle influe sur notre sommeil et sur le lendemain. Il nous est possible de consacrer à Dieu ces instants mêmes qui échappent à la vie consciente. Notre dernière pensée est comme un germe confié au silence de la terre : Terra ultro fructificat ; tandis qu’elle s’évanouit, son influence bénie descend lentement en nous, elle imprègne notre âme et l’enveloppe toute.
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