Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 23 : DE EXCOMMUNICATIONE CULPARUM 23 - L’EXCLUSION POUR LES FAUTES
Si quis frater contumax aut inoboediens aut superbus aut murmurans vel in aliquo contrarius exsistens sanctae regulae et praeceptis seniorum suorum contemptor repertus fuerit, hic secundum Domini nostri praeceptum admoneatur semel et secundo secrete a senioribus suis. Si non emendaverit, obiurgetur publice coram omnibus. Si vero neque sic correxerit, si intellegit qualis poena sit, excommunicationi subiaceat; 5 sin autem improbus est, vindictae corporali subdatur. UN FRÈRE se montre-t-il entêté, désobéissant, orgueilleux ou mécontent, réfractaire à quelque point de la sainte Règle et méprisant les ordres de ses anciens, il sera admonesté secrètement une première et une deuxième fois par ses anciens selon le précepte de Notre Seigneur. S’il ne s’amende pas, qu’il soit réprimandé publiquement devant tous. Au cas où même ainsi il ne se corrigerait pas, il sera exclu de la vie commune, pourvu qu’il comprenne la gravité de cette peine ; car s’il y est insensible, on lui infligera un châtiment corporel.
DE L’EXCOMMUNICATION POUR LES COULPES

La surveillance et la correction ayant été remises aux doyens, on ne pouvait les laisser désarmés en face de l’inobservance : c’est pour cela que dans ce chapitre et dans les sept suivants il est parlé du droit pénal et des procédés selon lesquels il s’appliquera. Toutes les Règles anciennes sont abondantes pour prévoir des sanctions disciplinaires, et nous aurons l’occasion de signaler quelques-uns des emprunts que leur a faits saint Benoît. Mais nulle part encore le législateur n’avait formulé de code aussi complet dans sa sobriété, aussi prudent, discret et affectueux dans sa sainte rigueur. L’évolution des mœurs a modifié profondément, depuis lors, soit la nature des délits, soit le caractère de la peine ; il n’en est pas moins opportun de rechercher la pensée de N. B. Père sur le difficile devoir de la correction, alors même que la teneur de son texte est, en grande partie, rapportée par l’usage.
Nous pouvons, dès maintenant, déterminer l’économie de ces huit chapitres. Le XXIIIe énumère d’abord les principales fautes contre lesquelles il y a lieu de sévir, puis commence à décrire la série progressive, la hiérarchie des corrections régulières : double admonition "secrète, objurgation publique, excommunication ou châtiment corporel. Ce n’est pas tout ; mais avec le chapitre XXIV s’ouvre une vaste parenthèse relative à l’excommunication : celle-ci est de deux sortes : l’excommunication de la table (XXIV), l’excommunication de la table et de l’oratoire (XXV). Les deux chapitres qui suivent traitent, l’un des relations illicites avec les excommuniés (XXVI), l’autre des relations autorisées avec eux et de la sollicitude de l’Abbé à leur égard (XXVll). Saint Benoît reprend alors et achève, au chapitre XXVIII, l’énumération des divers procédés répressifs et curatifs : les verges, la prière instante et, si tout demeure impuissant, l’expulsion. Le chapitre XXIX marque combien de fois et dans quelles conditions les moines exclus ou apostats peuvent être réintégrés. Enfin le chapitre XXX forme un petit codicille sur les punitions qui conviennent au jeune âge. Plus loin, aux chapitres XLIII-XLVI, N. B. Père aura l’occasion de compléter son code pénal en traitant des satisfactions pour les fautes moins graves que celles dont il poursuit ici la répression. Et dans maint endroit de la Règle il menace, en passant, de quelqu’un des châtiments monastiques.

Un frère se montre-t-il entêté, désobéissant, orgueilleux ou mécontent réfractaire à quelque point de la sainte Règle et méprisant les ordres de ses, : anciens, Remarquons, tout d’abord, que les fautes visées présentement par saint Benoît ont un siège commun : la volonté rebelle ; ou plutôt, c’est d’elle seule qu’il a souci, car il ne songe pas un instant à cataloguer l’infini e variété des délits ; quelques-uns seulement sont signalés au cours de la Règle. On peut imposer des satisfactions pour des fautes purement matérielles, afin de prévenir la négligence et de rendre la conscience plus délicate :mais on ne sévit pas, avec la rigueur qu’impliquent ces dispositions pénales, contre des imperfections : il n’y a pas matière suffisante. On ne s’arme pas davantage de sévérité contre des fautes de légèreté, d’ignorance ou de surprise. A l’exemple de Dieu, qui ne regarde que ce qui sort die notre volonté délibérée (MATTH, XV, 17-20), saint Benoît ne s’en prend qu’à la volonté perverse, dans ses manifestations extérieures les plus redoutables. Il y a, en premier lieu, la rébellion formelle. Contumacia, c’est le refus d’obéir, opposé à une autorité présente, la résistance ouverte et obstinée ; c’est l’audace et l’insolence de la désobéissance. Vient ensuite la désobéissance grave, mais sans complication de bravade, le refus de se soumettre à la Règle ou à une obédience donnée. Puis la superbe, l’exaltation habituelle, ce gonflement de soi, cette adoration de sa propre valeur, qui est, au fond, le principe secret de toute erreur dans la vie monastique et la racine empoisonnée de toutes les fautes dont il est parlé ici.
. Rien de tout cela n’est bien intéressant : cella sent toujours la bête, entêtée et rétive : Nolite fieri sicut equus et malus, quibus non est intellectus (Ps. XXXI, 9). Et pourtant on voit bien que ce que N. B. Père déteste le plus résolument, ce qu’il dénonce le plus habituellement, c’est la disposition au murmure : aut murmurans. Le murmurateur est un chétif ; c’est parce qu’il est chétif qu’il est grincheux, mécontent de tout, et toujours d’un avis contraire. Pourtant, il se range, il est matériellement à peu près correct, il sera même obséquieux au besoin. Il n’a pas le triste courage de la désobéissance, mais il exécute en gémissant. Et il porte çà et là, aux âmes qu’il sent préparées par leur faiblesse et leurs souffrances, l’évangile maudit de son murmure. C’est à la fois vil, lâche et dangereux. On aimerait presque mieux le contumace et l’âpreté de sa résistance que la basse et sourde intrigue du murmurateur.
Vel in aliquo... D. Calmet énumère les sens divers que l’on peut donner à cette incidente. Le plus naturel est celui-ci : “ où bien si l’on découvre chez lui le mépris, tandis que sur tel ou tel point il se met en contradiction avec la sainte Règle et avec les ordres de ses anciens, des doyens ”. C’est un cinquième cas, ajouté à la résistance ouverte, à la désobéissance notable, à la superbe, au murmure : c’est le mépris accompagnant l’infraction à la Règle. Encore une fois, il ne peut être question d’appliquer les sévérités du présent code pénal à tout manquement, quel qu’il soit. Mais le désaccord, qui peut être léger et d’un moment, peut aussi devenir sérieux, continu, irréductible, et constituer ce qu’on appelle le mépris, sinon le mépris formel, heureusement très rare, du moins le mépris équivalent et pratique. Il est vraisemblable que les dispositions mauvaises énumérées ici impliquent une faute théologique : mais saint Benoît ne les envisage pas à ce point de vue ; il ne les châtie que comme contraires à l’observance monastique et aux engagements publics de la profession.

Il sera admonesté secrètement une première et une deuxième fois par ses anciens selon le précepte de Notre Seigneur. S’il ne s’amende pas, qu’il soit réprimandé publiquement devant tous. Au cas où même ainsi il ne se corrigerait pas, il sera exclu de la vie commune, pourvu qu’il comprenne la gravité de cette peine ; car s’il y est insensible, on lui infligera un châtiment corporel.

Voici, pour les cas ordinaires, la marche à suivre dans la correction des frères : saint Benoît a dit ailleurs les quelques particularités que présente la correction des doyens, du Prieur et des prêtres. Il a marqué aussi, au chapitre LXX, que, si la faute est publique et scandaleuse, elle doit recevoir un châtiment proportionné : Peccantes autem coram omnibus arguantur, ut ceteri metuma habeant. Niais aussi longtemps que les fautes ne sont pas notoirement scandaleuses, et quelle que soit d’ailleurs leur gravité, la sainte Règle use d’indulgence et de pitié. Elle s’inspire visiblement des conseils du Seigneur, dans l’Évangile : Si auteur peccaverit in te frater tous, vade, et corrige eum inter te et ipsum solum. Si te audieri lucratus eris fratrem tuum. Si autem te paon audierit, adhibe tecum adhuc unum, vel duos, ut in ore duorum vel trium testium stet omne verbum. Quod si non audierit eos, die ecclesiae ; si autem eeclesiam non audierit, sit tibi sicut ethnicus et publicanus (MATTH., XVIII, 15-17). Un avertissement est d’abord donné en particulier, renouvelé une seconde fois, s’il est besoin ; et par ceux-là seuls qui ont autorité (voir le chapitre LXX) : l’Abbé, les doyens ou les sénieurs.
Si les observations secrètes sont demeurées sans résultat, le délinquant est admonesté devant tous : c’est le second degré. Le troisième consiste dans l’excommunication ou dans le châtiment corporel
car il y a deux régimes, selon la trempe et les dispositions du coupable. N. B. Père, au chapitre Il, a distingué deux catégories de caractères, auxquelles l’Abbé doit appliquer un traitement différent : Et honestiores quidem atque intelligibiles animos prima vel seconda admonitione verbis corripiat ; improbos autem et duros ac superbos vel inobedientes, verberum vel corporis castigatione in ipso initio peccati coerceat. Il est peu probable que dans ce passage saint Benoît veuille retirer absolument aux natures frustes, grossières ou rebelles le bénéfice de la double admonestation préalable, qui, au chapitre XXIII, semble faire partie d’une procédure applicable à tous. Il parle d’une façon un peu générale, au chapitre Il, de la diversité des traitements, et remarque qu’une ou deux réprimandes suffisent aux uns, tandis .que d’autres ne se rendent qu’à l’argument des coups ; ce serait perdre son temps, observe-t-il, que de multiplier auprès de ces derniers les corrections verbales et de temporiser : il faut, par des procédés sensibles, arracher sans retard à la sensibilité la mauvaise tendance qui s’y révèle. Et lorsque l’on a constaté en plusieurs cas l'inefficacité des semonces les plus vives, on passe de suite désormais au troisième degré de la correction régulière. Mais ce ne sera pas l’excommunication, car l’improbus, ou bien s’en applaudirait comme d’une chance nouvelle peur échapper à l’observance, ou bien n’en comprendrait pas la portée, n’en goûterait point l’amertume.
Nous dirons, aux chapitres suivants, ce qu’est la peine de l’excommunication : qualis poena sit ; un mot maintenant des peines corporelles. Les anciens n’hésitaient pas à y recourir ; et N. B. Père, qui en menace les délinquants plus d’une fois dans sa Règle, n’avait qu’à se souvenir des Règles de .saint Pacôme, de saint Césaire, des Vies des Pères, en un mot de toute la tradition. Les procédés afflictifs les plus communs étaient des retranchements dans le boire et le manger, l’incarcération , les travaux forcés ; mais surtout les verges, le fouet, la férule, châtiment des mauvais serviteurs et des enfants. Longtemps avant de devenir cette pratique volontaire de pénitence que propagea saint Pierre Damien, la discipline était donc une peine monastique , voire ecclésiastique, car certains conciles l’infligeaient aux clercs indociles. Dans la langue de saint Benoît, le mot discipline a des significations diverses, que le seul, contexte permet de déterminer. Disciplina, c’est une ligne de conduite pratique (chap. Il) ; c’est la vie spirituelle, la perfection morale (VIl) ; c’est la régularité, le bon ordre et la sauvegarde de ce bon ordre (LVI, LXII, LXIII LXX) ; c’est un châtiment, une correction quelconque (XXXIV, LV) ; c’est un châtiment corporel : le jeûne ou les verges (XXIV). Disciplina regularis, .disciplina regulae, c’est l’ensemble des observances monastiques ou la soumission à ces observances (LX, LXIl) ; enfin disciplina regularis, c’est ou bien l’ensemble gradué des procédés de correction prévus par la Règle, ou bien, quelques-uns de ces degrés, et peut-être le seul châtiment des verges (III, XXXPI, LIV, LXV, LXX).
Aujourd’hui, lorsqu’un moine, dans, des circonstances extrêmement rares, est puni de la discipline, il se charge lui-même d’exécuter la sentence, loin des regards indiscrets et à l’aide d’instruments peu redoutables. Les choses ne se passaient pas tout à fait ainsi chez nos pères. D’abord ces séances - pour n’être pas partout aussi multipliées que chez saint Colomban, où les coups de fouet formaient monnaie courante -n’étaient point pourtant des événements. Puis, elles avaient lieu, le plus souvent, en public, en plein chapitre. Les verges ou le fouet étaient maniés par l’Abbé en personne ou par un frère expressément député à cet office charitable. A Cluny , comme à Liteaux, comme un peu partout, les coups tombaient sur des épaules nues, du moins lorsqu’il s’agissait de fautes sérieuses. Le nombre de coups ne dépassait pas, d’ordinaire, le chiffre de trente-neuf : c’était la mesure juive, appliquée cinq fois à l’Apôtre par ses compatriotes : A Judaeis quinquies, quadragenas, ana minus, accepi (II COR., Xl, 24) ; afin de ne pas violer la Loi, qui prescrivait de n’aller pas au delà de quarante (DEUT., XXV, 3), on préférait se tenir en deçà. Moins scrupuleux que les pharisiens, les anciens moines donnaient parfois jusqu’à cent coups aux grands coupables. Centum ictibus flagellorum extensus verberetur, dit la Règle de saint Fructueux ; cent, ou même deux cents coups, selon le Pénitentiel de saint Colomban ; le même code pénal contient d’ailleurs cette réserve : Amplius viginti quinque percussiones simul non dentur. La Règle du Maître est plus terrible encore : Usque ad necem caedantur virgis , c’est-à-dire, observe D. Calmet , “ tant que le coupable pouvait souffrir, avec la dernière rigueur : car on n’a jamais été réellement jusqu’à la mort ; et dans les auteurs profanes mêmes caedere ad necem ne se prend pas à la rigueur, c’est une hyperbole ”. Un capitulaire de Charlemagne , reproduit par le concile de Francfort de 794, croit devoir recommander aux Abbés de ne jamais crever les yeux ni couper les membres de leurs moines, qualibet culpa commissa : il faut laisser ce genre de châtiments aux séculiers.
Nous n’avons ni à déplorer ni à regretter les sévérités d’autrefois. Avec des natures violentes et moins épurées par un long travail d’éducation, qui, parfois, avaient réclamé d’avance, en prévision de leurs chutes, le bénéfice de la prison ou de la flagellation sanglante, cette disposition de la discipline régulière était souvent l’unique moyen de mater les révoltes du sang et des nerfs. Rappelons-nous aussi que les crimes et délits des moines ou des clercs ne ressortissaient pas, ordinairement, aux tribunaux civils : il fallait bien que les supérieurs ecclésiastiques ou monastiques fissent justice eux-mêmes. Tout cela est modifié ; et s’il surgit maintenant encore des désordres en face desquels le pouvoir monastique est impuissant, il faut reconnaître pourtant que la dignité de la vie religieuse a gagné au changement : elle doit, avec d’autant plus de soin, se recruter dans un milieu où l’obéissance est volontaire, empressée et joyeuse.
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