Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 35 - DE SEPTIMANARIIS COQUINÆ 35 - LES CUISINIERS DE SEMAINE (a)
Fratres sibi invicem serviant, ut nullus excusetur a coquinæ officio, nisi aut ægritudo, aut in causa gravis utilitatis quis occupatus fuerit, quia exinde maior mercis et caritas acquiritur. Imbecillibus autem procurentur solacia, ut non cum tristitia hoc faciant; sed habeant omnes solacia secundum modum congregationis aut positionem loci. Si maior congregatio fuerit, cellararius excusetur a coquina, vel si qui, ut diximus, maioribus utilitatibus occupantur; ceteri sibi sub caritate invicem serviant. Egressurus de septimana sabbato munditias faciat. Lintea cum quibus sibi fratres manus aut pedes tergunt lavent. Pedes vero tam ipse qui egreditur quam ille qui intraturus est omnibus lavent. Vasa ministerii sui munda et sana cellarario reconsignet; qui cellararius item intranti consignet, ut sciat quod dat aut quod recipit. Septimanarii autem ante unam horam refectionis accipiant super statutam annonam singulas biberes et panem, ut hora refectionis sine murmuratione et gravi labore serviant fratribus suis. In diebus tamen sollemnibus usque ad missas sustineant. LES FRÈRES se serviront mutuellement et nul ne sera dispensé du service de la cuisine, sauf maladie ou si l’on est occupé à une tâche vraiment nécessaire, car il en résulte un surcroît de récompense et de charité. Aux faibles on procurera des aides pour qu’ils s’acquittent de ce travail sans accablement, mais tous auront des aides suivant l’importance de la communauté et la situation du lieu. Si la communauté est nombreuse, le cellérier sera exempté de la cuisine ainsi que ceux qui, comme nous l’avons dit, sont occupés à des tâches importantes ; tous les autres se serviront mutuellement avec charité. Celui qui va sortir de semaine fera les nettoyages le samedi. On lavera les linges avec lesquels les frères s’essuient les mains et les pieds. Celui qui sort de semaine, avec celui qui va y entrer, lavera les pieds de tous. Il rendra au cellérier, propres et en bon état, les ustensiles de son service ; le cellérier les consignera de même au suivant, afin de savoir ce qu’il donne et ce qu’il reçoit. Une heure avant le repas, les cuisiniers de semaine recevront chacun, en plus de la portion fixée, de la boisson et du pain, pour qu’à l’heure du repas ils servent leurs frères sans se plaindre et sans être accablés de fatigue. Cependant les jours de fête, ils attendront jusqu’après la messe.
Il faut à l’homme une place et un lieu sur la terre ; il lui faut un toit au-dessus do sa tête, les moyens d’exercer son activité, puisqu’il est né pour travailler, et de quoi manger pour vivre. Même chez des moines, cette dernière nécessité est impérieuse et périodique ; et saint Benoît a dû consacrer plusieurs chapitres au régime alimentaire. Tout ce qui concerne la cuisine, le réfectoire et le cellier était alors placé, nous l’avons dit, sous la juridiction immédiate du cellérier. N. B. Père s’occupe d’abord des serviteurs de la cuisine, c’est-à-dire à la fois des frères qui préparent les aliments et qui servent à table ; cas ce double office était rempli par les mêmes personnes . Il n’y avait pas encore de distinction entre convers et choraux .
Tous les frères se serviront les uns les autres à tour de rôle, en toute charité. Ils imiteront ainsi le Seigneur, qui déclarait n’être venu dans ce monde que pour servir : ministrare, non ministrari. Cassien nous raconte qu’en Orient, sauf en Égypte , tous les moines passaient ainsi tour à tour une semaine à la cuisine. On devine bien que ces Vatels improvisés ne devaient pas toujours produire une cuisine succulente et recherchée ; mais les goûts étaient simples, ceux des Orientaux surtout. Les herbes salées leur semblent, dit Cassien, un festin délicieux ; aux moines d’Égypte suffisent des légumes frais ou secs ; et c’est le suprême régal, summa voluptas, quand on leur sert, tous les mois, des feuilles de poireau hachées, des herbes confites au sel, du sel broyé , des olives et de petits poissons salés .
Nul ne sera dispensé, dit saint Benoît, du service de la cuisine .Plus il est assujettissant et pénible, plus sera considérable la récompense, et la charité s’en accroîtra d’autant (il faut lire, en effet : major merces et caritas acquiritur).. Auprès de l’ancienne royauté française, les services, même les plus vulgaires, conféraient la noblesse ou bien la supposaient le bouteiller, le chambellan, le connétable étaient de grands dignitaires. La noblesse surnaturelle qui entoure la royauté du Seigneur l’emporte sur toute autre : tous les offices monastiques sont glorieux. N. B. Père reconnaît d’ailleurs à l’Abbé le droit d’exempter certains frères du service de la cuisine : ceux dont la santé est mauvaise, ceux qui vaquent à des occupations plus importantes et trop absorbantes, le cellérier, par exemple, lorsque la communauté est nombreuse, et sans doute aussi l’Abbé. Quelques Règles anciennes font une exception formelle en faveur de l’Abbé ; d’autres veulent qu’il serve à certains jours déterminés, s’il est libre. A Cluny, du moins dans les premiers temps, l’Abbé faisait la cuisine et servait le jour de Noël, en compagnie du cellérier et des doyens ; les Coutumes portent aussi que l’Abbé est marqué, lorsque vient son tour, sur le tableau de service, mais comme surnuméraire . Dans un dessein de discrétion, N. B. Père veut qu’on procure de l’aide aux faibles, qu’on ménage aux titulaires de cet office l’assistance d’autant de frères que le réclament soit l’état et le nombre de la communauté, soit l’installation du monastère : car la cuisine peut être en sous-sol, la source trop éloignée , etc. Il importe non seulement que le service se fasse bien, mais encore que les frères l’accomplissent sans tristesse.
Après avoir énoncé et expliqué le devoir universel de la mutualité du service, N. B. Père entre dans quelques détails techniques qui intéressent la propreté et le bon ordre. Chaque samedi, le frère qui va sortir de semaine opérera les nettoyages, munditias faciat, à la cuisine et au réfectoire. C’est à lui qu’incombe le soin de laver les linges avec lesquels les frères essuient leurs mains et leurs pieds. Chaque samedi encore, assisté de celui qui doit lui succéder, il lave les pieds de tous les religieux en souvenir du Mandatum du Seigneur et comme salaire, dit Cassien, du travail de toute la semaine. Enfin saint Benoît lui prescrit de rendre au cellérier les ustensiles de son office, nets et en bon état, munda et sana, tels en un mot que les porte l’inventaire établi ou vérifié huit jours plus tôt. Dans un service qui changeait chaque semaine et où pouvait se glisser la négligence, il importait d’exercer une surveillance assidue ; elle était réservée au cellérier, qui gardait par dévers lui l’inventaire des objets confiés au semainier, de même que l’Abbé gardait le rôle de tous les instruments et ustensiles remis aux titulaires des différentes charges (chap. XXXII).
C’est encore une condescendance de la sainte Règle. Le petit déjeuner n’existait pas alors, et saint Benoît ne parle que de deux repas, jamais de trois. Or les semainiers de la cuisine, outre les fatigues de cette charge, voyaient encore se retarder l’heure de leur réfection. Ils ne prenaient pas place à table avec leurs frères lorsque ceux-ci étaient servis, comme le prescrira le Maître ; mais une remarque du chapitre XXXVlll nous montre qu’ils mangeaient après tous les autres, avec le lecteur : en seconde table, disons-nous aujourd’hui. Afin qu’ils puissent servir sans fatigue excessive et sans murmure , N. B. Père accorde à chacun un coup à boire et un morceau de pain, une heure avant la réfection commune. Le terme biber, d’où vient biberes, dit D. Calmet, est du langage de la basse latinité et, dans les règles monastiques, il signifie un petit vase contenant autant de vin qu’il en faut pour boire un coup et pour se rafraîchir. ” Nous devons traduire super statutam annonam : en sus de la portion ordinaire et déterminée, et non pas, comme l’ont fait quelques commentateurs : à prendre sur cette portion ; “ la préposition super en latin et hyper en grec, dit encore D. Calmet, signifiant naturellement une surabondance et non une soustraction ”. On peut ajouter que l’intention de N. B. Père est beaucoup moins de prélever quelque chose sur la pitance accoutumée que de balancer, par un petit avantage, les fatigues attachées à la charge de cuisinier. Il remarque ensuite que cette légère anticipation n’est pas compatible, les jours solennels, c’est à dire les jours de fête et le dimanche, avec les exigences de la communion et du jeûne eucharistique. Ces jours-là, tous communient, et à la Messe conventuelle. Les semainiers de la cuisine ne pouvaient se prévaloir de la disposition miséricordieuse de la Règle pour omettre la sainte communion ou pour rompre le jeûne : malgré la fatigue surajoutée d’un long office, ils devaient attendre jusqu’après la Messe, c’est-à-dire moins d’une heure avant le repas commun, pour prendre quelque nourriture.
Le chapitre se termine par la description d’une cérémonie liturgique en deux actes : absolution des hebdomadiers sortants, investiture de ceux qui entrent en charge. Le dimanche, aussitôt après Matines (c’est-à-dire après Laudes), les premiers viennent se prosterner aux pieds de tous les frères dans l’oratoire, demandant qu’on prie pour eux . Ils récitent trois fois (tous ensemble, ou seulement le plus ancien) le verset Benedictus es (Ps. LXXXV, 17) ; puis le supérieur donne la bénédiction, en disant sans doute une collecte. Ceux qui entrent en semaine leur succèdent et disent trois fois le verset Deus in adjutorium, que le chœur répète après eux (saint Benoît n’a pas dit si le chœur répétait aussi le Benedictus es) ; la bénédiction reçue , ils sont entrés en semaine. C’est ainsi qu’on était investi au nom du Seigneur ; un office très matériel et souvent pénible pour la nature était consacré par la prière ; il devenait dès lors œuvre religieuse et sanctifiante, accomplie pour la gloire de Dieu.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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