Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 69 - UT IN MONASTERIO NON PRÆSUMAT ALTER ALTERUM DEFENDERE 69 - NUL AU MONASTÈRE NE SE PERMETTRA DE PRENDRE LA DÉFENSE D’AUTRUI
Præcavendum est ne quavis occasione præsumat alter alium defendere monachum in monasterio aut quasi tueri, etiam si qualivis consanguinitatis propinquitate iungantur. Nec quolibet modo id a monachis præsumatur, quia exinde gravissima occasio scandalorum oriri potest. Quod si quis hæc transgressus fuerit, acrius cœrceatur. IL FAUT bien veiller à, ce que, sous aucun prétexte, au monastère un moine ne se permette d’en défendre un autre et pour ainsi dire de le protéger, fût-il son parent à quelque degré que ce soit. En aucune façon les moines ne se le permettront, car cela peut donner lieu à des troubles très graves. Si quelqu’un transgresse ce point, qu’il soit sévèrement châtié.
Les chapitres LXVIII-LXXI semblent avoir une intention commune celle de ruiner à fond l’égoïsme, de le poursuivre jusque dans ses retraites les plus cachées, et par suite d’ordonner d’une manière décisive notre charité vis-à-vis de Dieu ou des frères. C’est le complément des chapitres V et VII. Saint Benoît signale ici quelques circonstances spéciales de la vie monastique où l’esprit propre est tenté de s’affirmer davantage. Il y a exagération du moi, lorsqu’on discute sur le caractère plus ou moins réalisable des obédiences (LXVIII) ;. lorsqu’on se constitue sans motif l’avocat ou bien le juge de ‘ses frères (LXIX, LXX) ; lorsqu’on se dérobe à. cette obéissance que, selon des mesures diverses, chacun doit à tous (LXXI).

Summopere praecavendum est, ne quavis occasione praesumat alter alterum defendere monachum in monasterio sut quasi tueri, etiamsi qualibet eonsanguinitatis propinquitate jungantur. Nec quolibet modo id a monachis praesumatur, quia exinde gravissima occasio scandalorum oriri potest. Quod si quis haec transgressus fuerit, acrius coerceatur
Il faut bien veiller à ce que, sous aucun prétexte, au monastère un moine ne se permette d’en défendre un autre et pour ainsi dire de le protéger, fût-il son parent à quelque degré que ce soit. En aucune façon les moines ne se le permettront, car cela peut donner lieu à des troubles très graves. Si quelqu’un transgresse ce point, qu’il soit sévèrement châtié.


Voici ce qui peut se rencontrer dans la communauté la mieux réglée. Deux frères y sont entrés, deux cousins, l’oncle et le neveu : les liens du sang les rapprocheront l’un de l’autre ; et il est à craindre que l’affection naturelle, toujours aveugle ne leur ferme les yeux sur dès défauts trop réels et ne les porte à s’excuser réciproquement. Jamais les supérieurs n’useront d’assez de ménagements envers celui que nous aimons ! Les mesures les plus motivées seront qualifiées de sévérité et de parti pris. La difficulté se compliquera encore si ces mesures sont appuyées sur des faits qui ne sont connus que de l’Abbé et qu’il lui est interdit de livrer. On défend donc son parent, ouvertement, ou bien de façon discrète et habile ; on se décerne une sorte de tutelle officieuse et comme un droit de protection : aut quasi tueri.
Peut-être les parentés les plus redoutables ne sont-elles pas celles du sang, mais les parentés du choix, celles que créent des recherches assidues et exclusives. Ce qu’on appelle les amitiés particulières doit évidemment être banni d’un monastère. Ce n’est pas après avoir renoncé aux affections naturelles les plus vives et les plus légitimes que nous songerons à nous en créer de factices et de ridicules. Il ne serait besoin d’insister que là où se rencontreraient des trempes mièvres, frivoles et un peu malsaines. Chez les moines, on doit aimer comme chez les anges de Dieu :
Erunt sicut angeli Dei in caelo ; l’affection mutuelle des anges ni ne les détourne du Seigneur, ni ne diminue leur soumission et leur obéissance. Elle ne leur cause ni trouble, ni anxiété, ni jalousie. Ils se rencontrent avec joie ; ils ne se recherchent pas.
Le péril que signale saint Benoît pourrait exister aussi dans les petites coteries ou amitiés particulières à plusieurs, et jusque dans certains groupements réguliers : par exemple, lorsque plusieurs moines sont réunis habituellement en vue d’une œuvre commune. Et alors voici le très curieux phénomène que l’on peut parfois observer : ces religieux, ensemble, ou s’entendront, ou discuteront souvent. Mais qu’ils s’entendent ou s’entendent moins bien, ils n’en forment pas moins une raison sociale, un état dans l’état. On ne pourra toucher à aucun sans provoquer chez tous un choc en retour, un mécontentement, des murmures. C’est la mise en commun de tous les griefs ; et parfois même une langue, un argot spécial est créé pour les traduire et les échanger. Aux commentaires des actes de l’autorité se joignent les condoléances auprès des victimes. Plusieurs réflexions de N. B. Père laissent deviner qu’il y avait dans les monastères de son temps des esprits brouillons, des agitateurs inconscients, des diplomates de métier, par tempérament ou par manie. Ils groupent les mécontents, s’appliquent à envenimer dans les âmes les petites blessures d’égoïsme. Tous. leurs traits sont enveloppés de sous- entendus, d’atténuations hypocrites, de protestations d’obéissance quand même, ponctuées de soupirs, etc. Et, naturellement, il y a toujours dans ces condoléances un prétexte de charité, de pitié, d’“ indépendance de caractère ”, de piété même. Comme les illusions sur ce terrain sont faciles !
En réalité, c’est le scandale et la division qui commencent dans la communauté : Exinde gravissima occasio scandalorum oriri potest. En même temps, c’est le plus mauvais service qu’on puisse rendre au frère ainsi défendu : qui sait si notre parole imprudente et légère ne sera pas pour fui le germe d’une véritable apostasie ? C’est aussi injustice et souvent calomnie vis-à-vis de l’Abbé - car l’Abbé ne saurait, sans passer au parlementarisme, s’appliquer à justifier devant ses moines toutes les décisions qu’il a prises. Enfin ces petites frondes monastiques ne manquent jamais d’une part de suffisance naïve, puisqu’on semble revendiquer pour soi-même un gouvernement dont l’Abbé est reconnu pratiquement incapable.
Nous comprenons maintenant les fortes expressions dont se sert saint Benoît : Summopere praecavendum est, ne quavis occasione... nec quolibet modo..., dans aucune circonstance et de quelque façon qu’on procède ; nous comprenons aussi le très sévère châtiment prononcé contre les violateurs de cette règle . Il va de soi néanmoins qu’il est pleinement régulier et très méritoire d’aider son frère à porter un châtiment ou une obédience difficile. Il est charitable aussi, et pour l’Abbé et pour le moine, si l’on croit qu’il y a peu de proportion entre la faute et la peine, si l’on connaît des circonstances atténuantes, ou si l’on est renseigné sur la situation vraie, d’aborder humblement l’Abbé lui-même et de l’éclairer.
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