Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 7: De humilitate (a) 7 - L’HUMILITÉ (a)
Clamat nobis Scriptura divina, fratres, dicens: Omnis qui se exaltat humiliabitur et qui se humiliat exaltabitur. Cum hæc ergo dicit, ostendit nobis omnem exaltationem genus esse superbiæ. Quod se cavere Propheta indicat dicens: Domine, non est exaltatum cor meum neque elati sunt oculi mei, neque ambulavi in magnis neque in mirabilibus super me. Sed quid, si non humiliter sentiebam, si exaltavi animam meam, sicut ablactatum super matrem suam, ita retribues in animam suam. Unde fratres, si summæ humilitatis volumus culmen adtingere et ad exaltationem illam cælestem ad quam per præsentis vitæ humilitatem ascenditur, volumus velociter pervenire, actibus nostris ascendentibus scala illa erigenda est quæ in somnio Iacob apparuit, per quam ei descendentes et ascendentes angeli monstrabantur. Non aliud sine dubio descensus ille et ascensus a nobis intelligitur nisi exaltatione descendere et humilitate ascendere. Scala vero ipsa erecta nostra est vita in sæculo, quæ humiliato corde a Domino erigatur ad cælum. Latera enim eius scalæ dicimus nostrum esse corpus et animam, in qua latera diversos gradus humilitatis vel disciplinæ evocatio divina ascendendo inseruit. L’ÉCRITURE DIVINE, frères, nous crie cette parole : « Quiconque s’exalte sera humilié, et qui s’humilie sera exalté. » En disant cela, elle nous montre que toute exaltation de soi-même est un genre d’orgueil et c’est ce que le prophète déclarait éviter quand il disait : « Seigneur, mon coeur ne s’est pas exalté et je n’ai pas eu de regards prétentieux ; je n’ai pas marché dans un chemin de grandeurs et de merveilles qui me dépassent. » Mais pourquoi ? C’est que « si je n’avais pas d’humbles sentiments, si j’exaltais mon âme, tu la traiterais comme un nourrisson qu’on sèvre de sa mère. » Si nous voulons donc, frères, atteindre le sommet de la plus haute humilité et parvenir promptement à cette exaltation céleste où l’on accède par l’humilité de la vie présente, il faut dresser et gravir par nos actes cette échelle qui apparut en songe à Jacob et sur laquelle il voyait des anges descendre et monter. Sans aucun doute cette descente et cette montée ne signifient rien d’autre, selon nous, sinon qu’on descend par l’exaltation de soi et qu’on monte par l’humilité. L’échelle ainsi dressée, c’est notre vie en ce monde que le Seigneur dresse vers le ciel pour le coeur humilié. Car nous disons que les montants de cette échelle sont notre corps et notre âme ; dans ces montants sont insérés divers échelons d’humilité et d’observance que Dieu nous appelle à gravir.
DE L’HUMILITÉ

L’Écriture divine, frères, nous crie cette parole .Quiconque s’exalte sera humilié, et qui s’humilie sera exalté. En disant cela, elle nous montre que toute exaltation de soi même est un genre d’orgueil et c’est ce que le prophète déclarait éviter quand il disait : “ Seigneur, mon cœur ne s’est pas exalté et je n’ai pas eu de regards prétentieux ; je n’ai pas Si marché dans un chemin de grandeurs et de merveilles qui me dépassent. ” Mais pourquoi ? C’est que si je n’avais pas d’humbles sentiments, si j’exaltais mon âme, tu la traiterais comme un nourrisson qu’on sèvre de sa mère.

C’est encore sur l’affirmation de la sainte Écriture qu’est fondée la doctrine de ce chapitre ; affirmation solennelle, proclamation divine, faite assez haut pour être entendue de ceux-là mêmes qui ont l’oreille paresseuse. Quiconque s’exalte sera humilié, et quiconque s’humilie sera exalté (Luc., XlV, 11). C’est un axiome de foi ; puisque le Seigneur en personne l’a formulé dans son enseignement et appliqué le premier dans sa vie, c’est donc chose indubitable. Et nous ne regarderons pas à l’apparence de paradoxe qu’il y a dans cette promesse de gloire adressée aux humbles et d’humiliation aux superbes ; ce paradoxe est familier au Seigneur : rappelons-nous l’énoncé des huit béatitudes.
Lorsqu’elle parle ainsi et d’une façon aussi générale, continue saint Benoît, l’Écriture nous laisse entendre que toute espèce d’exaltation personnelle est une modalité du vice qui s’oppose à l’humilité. L’égoïsme et la superbe se traduisent sous les formes diverses de l’exaltation : l’exaltation des pensées ou l’orgueil, l’exaltation des paroles ou la jactance, l’exaltation des actes ou la désobéissance, l’exaltation des désirs ou l’ambition, l’exaltation des tentatives ou la présomption. Contre toutes ces hauteurs et toutes ces visées le Prophète se tenait en garde, selon son propre témoignage (Ps. CXXX) ; dans le fond de son cœur aussi bien que dans ses démarches extérieures il ne songeait point à s’élever. Et pourquoi ? demande saint Benoît. Parce que, répond le Psalmiste, si mes sentiments n’avaient pas été humbles, si j’avais laissé mon âme s’exalter, vous l’auriez traitée comme l’enfant que sèvre sa mère et qu’elle rejette de son sein. Le Psalmiste avait la crainte de Dieu ; il redoutait de perdre cette bienveillance et cette grâce qui sont promises aux humbles ,,seuls : Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam (JAC., IV, 6).

Si nous voulons donc, frères, atteindre le sommet de la plus haute humilité et parvenir promptement à cette exaltation céleste où l’on accède par l’humilité de la vie présente, il faut dresser et gravir par nos actes cette échelle qui apparut en songe à Jacob et sur laquelle il voyait des anges descendre et monter. Sans aucun doute cette descente et cette montée ne signifient rien d’autre, selon nous, sinon qu’on descend par l’exaltation de soi et qu’on monte par l’humilité. L’échelle ainsi dressée, c’est notre vie en ce monde que le Seigneur dresse vers le ciel pour le cœur humilié. Car nous disons que les montants de cette échelle sont notre corps et notre âme ; dans ces montants sont insérés divers échelons d’humilité et d’observance que Dieu nous appelle à gravir.


Il s’agit donc de ne pas perdre Dieu, et on le perd par l’exaltation ; il s’agit de demeurer attaché à lui, comme l’enfant au sein de sa mère, de vivre de lui, de grandir en lui ; et c’est l’œuvre de l’humilité. Nisi conversi fueritis, et efficiamini sicul parvuli, non intrabitis in regnum caelorum. Quicumque ergo humiliaverit se sicut parvulus iste, hic est major in regno caelorum (MATTH., XVlll, 3-4). Réellement, voulez-vous de Dieu ? Voulez vous monter vers lui d’une façon rapide et sûre et parvenir à la glorieuse exaltation du ciel ? Alors, il vous faut renoncer à la fausse exaltation de la vie présente et consentir à l’humilité. L’humilité nous fait descendre, semble-t-il, jusqu’aux confins du néant. : et c’est pourtant dans ses profondeurs que nous rencontrons la plénitude de l’être ; elle est plutôt une ascension, puisque le terme suprême de cet abaissement est en réalité une cime, qui est Dieu. Il faut donc faire de notre vie et de ses actes comme une échelle d’humilité ; il faut dresser l’échelle de Jacob.
Rappelons-nous le passage de la Genèse (XXVlll). Jacob s’enfuit devant la colère d’Esaü. Il s’endort sur la pierre, et un songe mystérieux lui montre une échelle dressée par où des anges descendent et montent. Au sens littéral, c’est la Providence divine qui est ainsi symbolisée : des anges partent de Dieu comme exécuteurs de ses ordres, comme porteurs de ses inspirations et de ses grâces ; des anges reviennent vers Dieu comme messagers de la création, lui rapportant les prières et les œuvres de la créature intelligente. N. B. Père rappellera plus loin cette mission des anges ; mais il prend ici le texte de la Genèse dans un sens accommodateur “ Il est clair, dit-il, que cette descente et cette montée ne signifient pour nous rien autre chose sinon que l’exaltation fait descendre et que l’humilité fait monter ”
Par l’humilité, les bons anges sont montés jusqu’à Dieu pour se fixer en lui ; par l’orgueil, les mauvais sont tombés du ciel : c’est l’humilité seule qui a fait le discernement ; la même voie a conduit en sens contraire les uns à la gloire, les autres à la ruine. Or, chez les hommes comme chez les anges, l’économie du salut est simple : tout se ramène à ce double mouvement, sur l’unique échelle de l’humilité. Saint Benoît néglige le mouvement d’exaltation illusoire, pour ne s’occuper que du mouvement d’exaltation réelle, et il précise par le menu la signification du symbole proposé. L’échelle dressée vers le ciel, c’est notre vie d’ici-bas et tous les actes qui naissent d’un cœur humilié. Puisque l’échelle représente la vie, on peut considérer notre corps et notre âme, les deux éléments constitutifs de l’homme, comme les côtés ou les montants de l’échelle, Dans ces montants sont insérés divers degrés d’humilité et de perfection morale que la vocation divine nous invite à gravir Ascensiones in corde silo disposuit in valle lacrymarum. Remarquons avec quel souci doctrinal N. B. Père détermine la part de Dieu dans notre ascension vers lui : c’est Dieu qui appelle, c’est lui qui fournit le procédé pour l’atteindre et dispose les degrés de l’échelle, diversos grades... vocatio divina ascendendos inseruit ; c’est lui qui la dresse et nous aide à monter par sa grâce, a Domino erigitur ad caelum.
L’allégorie de l’échelle céleste est familière aux anciens. Elle illustre d’un trait gracieux la Passion des saintes Perpétue et Félicité ; saint Basile, dans une homélie sur le psaume premier, compare l’exercice progressif des vertus chrétiennes à la montée de l’échelle de Jacob . Peu après saint Benoît, Cassiodore emploie lui aussi cette comparaison et avec des expressions qui rappellent le texte de la Règle . Puis saint Jean Climaque, dans le traité de l’échelle sainte qui lui a valu son nom, décrit la vie spirituelle sous la forme d’une ascension par trente degrés. Cassien ne parle pas explicitement d’échelle, mais il montre comment l’homme arrive à la perfection en franchissant divers degrés d’humilité  ; et c’est à lui que N. B. Père a emprunté tout le cadre de son chapitre. Les deux textes diffèrent assez peu. Tandis que Cassien compte dix degrés seulement, N. B. Père va jusqu’à douze ; encore fait-il observer que la crainte de Dieu, donnée par saint Benoît comme premier échelon, est aussi mentionnée en tout premier lieu par Cassien, mais en dehors de la série des degrés : Principium nostrae salutis ejusdem. custodia timor Domini est ; le douzième degré seul est donc propre à saint Benoît. L’ordre des degrés n’est pas toujours identique chez l’un et chez l’autre. Enfin, N. B. Père a développé largement la brève énumération de Cassien.
Saint Thomas d’Aquin, dans un article de la Somme théologique , montre la convenance de cette distribution de l’humilité en douze degrés. Il les énumère dans l’ordre inverse à celui de saint Benoît, de telle sorte due le douzième devienne le premier, le onzième le second et ainsi des autres ; et il nous explique ce qui l’a déterminé à choisir l’ordre rétrograde, alors que saint Benoît avait adopté l’ordre progressif ; il nous dit pourquoi son énumération va de l’extérieur à l’intérieur, tandis que saint Benoît commençait par le dedans. Sans méconnaître la priorité théorique et pratique des dispositions intimes. ni le caractère radical et foncier de la crainte de Dieu : Principium et radia est reverentia quant quis habet ad Deum, il observe que l’homme obtient l’humilité grâce à la collaboration de deux. agents : Primo quidenn et principaliter, per gratiae donum : et quantum ad hoc interiora praecedunt exteriora. Aliud autem est humanum studium per quod homo prias exteriora cohibet, et postmodum pertingit ad extirpandam interiorem radicem : et secitndium hune ordinem assignantur hic humilitatis gradus. N’avons-nous pas là esquissées deux méthodes de spiritualité ? L’occasion de les comparer se retrouvera dans la suite. Mais remarquons dès maintenant que l’effort de l’homme pourrait partir aussi bien de l’intime, s’appuyer principalement sur la réalité de la vie nouvelle créée en lui et suivre ainsi une marche parallèle à l’épanouissement de la grâce.
Il y a d’ailleurs entre le point de vue de saint Benoît et celui du Docteur angélique une différence plus considérable. Pour saint Thomas l’humilité est une vertu spéciale, destinée à réprimer l’amour immodéré de la grandeur ; c’est une subdivision de la modestie, laquelle appartient à la tempérance comme vertu cardinale première. Pour saint Benoît, non seulement l’humilité implique l’exercice de plusieurs autres vertus, telles que l’obéissance ou la patience, ce que reconnaît aussi saint Thomas ; mais elle est une vertu générale, mère et maîtresse de toute vertu ; elle est l’attitude que prend habituellement notre âme en face de Dieu, d’elle-même, de tout et de tous. N. B. Père va montrer dans le détail comment elle s’empare de toutes les formes de notre activité et gouverne toutes nos démarches. Les citations scripturaires par lesquelles s’ouvre ce chapitre et l’allégorie même de l’échelle laissaient entendre déjà que saint Benoît prend l’humilité dans son acception la plus large. Le chapitre VlI est regardé à bon droit comme l’expression achevée de la spiritualité monastique.
Pourquoi douze degrés, ni plus ni moins ? Il est sûr que de semblables divisions sont toujours un peu arbitraires, mais on ne leur demande que de s’accommoder à la doctrine et d’en faciliter l’exposition. Les commentateurs, comme bien on pense, n’éprouvent nul embarras à démontre, chacun à sa manière, tout l’à-propos de ce nombre douze, sauf à observer comme D. Mège, après saint Bernard , qu’il s’agit plutôt de gravir les degrés d’humilité que de les compter. Saint Benoît ne les a pas énumérés absolument sans ordre, nous le verrons ; rien n’indique pourtant qu’ils correspondent à des étapes distinctes et successives de la croissance spirituelle, et qu’on puisse les assimiler par exemple aux sept demeures du Château intérieur de sainte Thérèse. Ils décrivent les dispositions les plus caractéristiques de l’âme humble, en face des devoirs essentiels et dans les circonstances principales de la vie surnaturelle et monastique ; Cassien les appelle les indices, les marques de l’humilité. Il n’est donc point nécessaire d’avoir franchi l’un des échelons pour monter au suivant ; et encore que telle ou telle physionomie d’humilité appartienne peut-être plus spécialement à une période déterminée de la vie spirituelle, il convient de cultiver à la fois l’ensemble de ces dispositions ; c’est leur réalisation intégrale qui constitue la perfection.
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