Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 7: De humilitate (n) 7 - L’HUMILITÉ (n) Duodecimus humilitatis gradus est, si non solum corde monachus, sed etiam ipso corpore humilitatem videntibus se semper indicet, id est Opere Dei, in oratorio, in monasterio, in horto, in via, in agro vel ubicumque sedens, ambulans vel stans, inclinato sit semper capite, defixis in terram aspectibus, reum se omni hora de peccatis suis æstimans iam se tremendo iudicio repræsentari æstimet, dicens sibi in corde semper illud, quod publicanus ille evangelicus fixis in terram oculis dixit: Domine, non sum dignus, ego peccator, levare oculos meos ad cælos. Et item cum Propheta: Incurvatus sum et humiliatus sum usquequaque. Ergo, his omnibus humilitatis gradibus ascensis, monachus mox ad caritatem Dei perveniet illam quæ perfecta foris mittit timorem, per quam universa quæ prius non sine formidine observabat absque ullo labore velut naturaliter ex consuetudine incipiet custodire, non iam timore gehennæ, sed amore Christi et consuetudine ipsa bona et dilectatione virtutum. Quæ Dominus iam in operarium suum mundum a vitiis et peccatis Spiritu Sancto dignabitur demonstrare. Le douzième échelon de l’humilité est que le moine manifeste toujours l’humilité de son coeur jusque dans son corps au regard d’autrui, c‘est-à-dire qu’à l’office divin, à l’oratoire et partout dans le monastère, au jardin, en chemin, aux champs et n’importe où, assis, en marche ou debout, il ait toujours la tête inclinée et les yeux baissés. S’estimant à toute heure coupable de ses péchés et comparaissant déjà au redoutable jugement, qu’il répète toujours dans son coeur ce que le publicain de l’Évangile disait, les yeux baissés : « Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de lever les yeux vers le ciel », et de même avec le Prophète : « Je me suis courbé et profondément humilié. » Ayant donc gravi tous ces échelons d’humilité, le moine parviendra bientôt à cette charité de Dieu qui, dans sa perfection, bannit la crainte. Grâce à elle, tout ce qu’il n’observait pas sans frayeur auparavant, il commence à le garder sans aucune peine, comme naturellement, par habitude, non plus par peur de l’enfer mais par amour du Christ, par l’entraînement au bien et par goût des vertus. Voilà ce que le Seigneur daignera dès lors manifester, par l’Esprit Saint, en son ouvrier purifié des vices et des péchés.
Le douzième échelon de l’humilité, est que le moine manifeste toujours l’humilité de son cœur jusque dans son, corps au regard d’autrui c’est-à-dire qu’à l’office divin, à l’oratoire et partout dans le monastère, au jardin, en chemin, aux champs et n’importe où, assis, en marche ou debout, il ait toujours la tête inclinée et les yeux baissés. S’estimant à toute heure coupable de ses péchés et comparaissant déjà au redoutable jugement, qu’il répète toujours dans son cœur ce que le publicain de l’évangile disait, les yeux baissés : “ Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de .lever les yeux vers le ciel ”, et de même avec le Prophète : “ Je me suis courbé et profondément humilié. ”

Une dernière fois, notons le caractère de cette spiritualité ancienne qui prend l’homme par le dedans, qui fait de notre rénovation surnaturelle une œuvre spontanée et vivante, le développement normal des énergies divines créées en nous par le baptême et les autres sacrements. Si l’humilité est vraiment dans le cœur, elle apparaîtra dans le corps aussi ; elle en réglera tous les mouvements ; elle sera comme un tempérament nouveau, une nature d’humilité ayant succédé à l’ancienne nature. Cette traduction extérieure est chose régulière et nécessaire : elle est la conséquence même de l’unité de notre être ; gardons-nous donc de considérer ce douzième degré comme le moindre de tous, sous prétexte qu’il ne s’agit que du corps. Les sentiments profonds, un grand amour, une grande douleur, une grande pennée, ont toujours un caractère dominateur et despotique. Ils opèrent d’abord un changement au centre de notre âme : l’âme est comme ramassée en un point ; elle a fait le vide ; tout ce qui n’est pas selon ce sentiment profond est traité comme nul, ou accessoire et négligeable. Il y a aussi modification à la circonférence : la passion retentit jusqu’aux confins de notre nature, elle polarise toute notre activité dans ses formes les plus déliées ; elle dévaste ou refait notre vie sur son plan. L’homme porte fatalement le masque de ses vices ; la vertu elle aussi imprime en lui son glorieux stigmate, mais moins vite, car plus les tendances sont animales et à base physique, plus promptement elles arrivent à retentir dans la sensibilité et à pétrir le corps lui-même. Il y a suture entre le dedans et le dehors, et parfois nous en pouvons faire la contre-épreuve : des attitudes extérieures voulues modifient partiellement l’intérieur .
Lorsque l’humilité s’est emparée d’une âme, elle enveloppe insensiblement l’homme tout entier ; c’est comme le parfum biblique qui gagne d’abord les portions les plus voisines du sommet et qui, de proche en proche, envahit jusqu’à la frange du vêtement : Sicut unguentum in capite, quod descendit in barbam, barbam Aaron, quod descendit in oram vestimenti ejus. Partout et toujours, ~ dit saint Benoît, qui énumère les principales circonstances de la journée et diverses situations du corps, le moine humble est reconnaissable : il ne marche, ni ne s’assied, ni ne se tient debout comme tout le monde, surtout comme le vaniteux et le frivole. Il ignore l’allure satisfaite et suffisante, les airs fendants ou frondeurs, et ne porte pas sa tête comme le Saint-Sacrement. D’une manière habituelle, il a le front doucement penché ; son regard s’incline vers la terre. On a remarqué que les yeux des saints, même quand ils regardent quelque chose, semblent tournés vers le dedans, vers la Beauté cachée, à la fois lointaine et présente. C’est une prédication vivante de l’humilité : humilitatem videntibus se semper indicet. Mais qu’elle n’ait rien de tendu ni d’affecté. Il n’est pas nécessaire que nous pensions au retentissement extérieur de notre humilité ; il le serait moins encore de nous le proposer, car c’est toujours un danger extrême d’orgueil que la préoccupation d’édifier par ostentation de vertu.
L’exposition du douzième degré s’achève dans un retour doctrinal au principe même de l’humilité : la crainte de Dieu, le regard de Dieu sur nous, notre regard vers Dieu, l’enjeu de notre vie. Car le regard du Seigneur n’est pas un regard platonique, une sorte de miroir infini dans lequel se refléteraient simplement les choses créées : il est déjà un verdict. Sans doute, le verdict ne sera bien entendu de nous que lorsque la mort aura donné à nos œuvres le sceau de l’irrévocable : mais n’oublions pas que dès ici-bas Dieu est juge. Il est juge non seulement parce qu’il voit, parce qu’il apprécie, parce qu’il prononce ce que nous méritons, mais encore parce qu’il commence dès maintenant à exécuter sa sentence.
Lorsque la prière est devenue à dégoût, lorsque les lectures sont incomprises, les fêtes sans saveur, les vérités chrétiennes sans écho, la vie sans joie, la mesure des grâces amoindrie, tout cela, n’est-ce pas déjà la justice de Dieu qui s’exerce ? Même sans que les choses soient ainsi poussées à l’extrême, même nous sachant en grâce avec Dieu et aimés de lui, nous devons être conscients à toute heure, dit saint Benoît, du fardeau de nos péchés ; nous pouvons sans fiction nous considérer déjà comme comparaissant devant le redoutable tribunal. Et tandis que, au fond du cœur, nous répondons à l’exercice de la divine justice par un mouvement continu d’humble repentir, de charité et d’adoration, nous gardons extérieurement la seule attitude qui convienne : celle du publicain dont parle l’Évangile (Luc., XVlll, 13 ; MATTH., Vlll, 8) ; comme lui, nous confessons au Seigneur que nous sommes indignes de lever nos yeux vers sa pureté et vers le ciel . Ou bien nous redisons avec le Prophète : “ Voici que je me tiens sans cesse incliné dans l’humilité ” (Ps. CXVlll, 107).

Ayant donc gravi tous ces échelons d’humilité, le moine parviendra : bientôt à -cette charité de Dieu qui, dans sa perfection, bannit la crainte. Grâce à elle, tout ce qu’il n’observait pas sans frayeur auparavant, il commence à le garder sans aucune peine, comme naturellement, par habitude, non plus par peur de l’enfer mais par amour du Christ, par l’entraînement au bien et par goût des vertus. Voilà ce que le Seigneur daignera dès lors manifester, par l’Esprit Saint, en son ouvrier purifié des vices et des péchés.

C’est la conclusion ; sauf la dernière phrase, elle est empruntée presque mot pour mot à Cassien. Voilà donc les échelons symboliques insérés dans le corps et dans l’âme. Lorsque nous les aurons gravis résolument, sans en négliger aucun, - et quelques jours de retraite ne suffiront probablement pas, - Dieu se hâtera de nous donner la récompense promise. C’est la même que celle dont faisait mention la fin du Prologue : l’union à Dieu dans la charité parfaite. Aux deux passages, on nous parle aussi d’une crainte que bannit l’amour et d’une douceur ineffable qui envahit les puissances de l’âme. Il semble que saint Benoît ait tenu à bien établir la nature de cette crainte chassée dehors par la charité parfaite (I JOANN., IV, 18) : ce n’est pas la crainte chaste, permanens in saeculum saeculi, mais la crainte lâche, celle qui nous retient dans l’accomplissement du devoir et qui en grossit les aspérités ; c’est même la crainte servile, la peur du châtiment éternel. Car saint Benoît voudrait substituer à ce dernier motif, un peu inférieur, un peu juif, l’influence de motifs plus nobles : l’amour du Christ, une inclination vers le bien, le plaisir de faire plaisir à ]dieu.
Grâce à la charité, tout ce que le moine n’accomplissait auparavant qu’avec effroi, il le fait, lorsqu’il est profondément attaché au Seigneur, sans nul effort, comme spontanément et de nature, par l’entraînement de la bonne habitude, avec le charme secret qu’offre l’exercice des vertus aux âmes délivrées d’elles-mêmes. L’amour nous porte ; l’amour a tout transfiguré ; son onction a pénétré dans tous les rouages de notre être. Il n’y a plus d’inertie en nous, plus de difficultés dans les choses ; ou bien, si la difficulté existe encore, elle est l’assaisonnement de l’action, l’encouragement au bien, un motif de plus pour la charité de s’exercer et de se témoigner. Nous nous en allons vers Dieu, l’âme toute baignée de sa charité, avec une nature évangélisée et devenue chrétienne tout entière. Et vraiment la joie no manque pas. L’exclusion prononcée contre tout plaisir sensible et créé nous a préparés à jouir du vrai plaisir, du vrai bien
Quae major voluptas quam fastidium omnis voluptatis ? disait Tertullien. Sans doute, la crainte de Dieu toujours présent a été proposée par saint Benoît comme un procédé d’assainissement ; mais ce qui a été le remède de notre convalescence devient l’aliment généreux et l’ivresse de notre santé. Le bonheur profond, le bonheur assuré, le bonheur invincible est de vivre ainsi devant Dieu, auprès de Dieu, chez Dieu.
Et N. B. Père ajoute quelques mots, auxquels nous pouvons donner soit le sens d’une promesse, soit le sens d’une prière discrète ou d’un souhait affectueux. La formule ressemble à un engagement que N. B. Père prend vis-à-vis de nous, au nom du Seigneur. Tel est, dit-il, le programme que le Seigneur daignera remplir et démontrer. Il ne le manifestera pas au monde : à quoi bon ? Mais il en donnera conscience à celui-là même en qui il l’aura accompli. Après avoir, par l’humilité, purifié son serviteur, son ouvrier, des vices et des péchés, il versera en lui sans mesure l’onction substantielle de son Esprit. L’Esprit de Dieu, ici, joue son rôle éternel. Parce qu’au sein de la Trinité il est le lien indissoluble, le nœud vivant et le baiser éternel du Père et du Fils, on lui attribue ad extra toutes les unions surnaturelles. C’est lui qui nous attache à Notre Seigneur Jésus Christ et, par Notre Seigneur Jésus-Christ, au Père ; c’est lui qui noue donne le tempérament de cette région et de ce sanctuaire où est portée pour jamais notre vie. Et nous y -montons par l’unique voie qu’ait tracée et suivie le Seigneur : l’humilité des petits enfants.