Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 49 - DE QUADRAGESIMÆ OBSERVATIONE 49 - L’OBSERVANCE DU CARÊME
Licet omni tempore vita monachi quadragesimæ debet observationem habere, tamen, quia paucorum est ista virtus, ideo suademus istis diebus quadragesimæ omni puritate vitam suam custodire omnes pariter, et neglegentias aliorum temporum his diebus sanctis diluere. Quod tunc digne fit si ab omnibus vitiis temperamus, orationi cum fletibus, lectioni et conpunctioni cordis atque abstinentiæ operam damus. Ergo his diebus augeamus nobis aliquid solito pensu servitutis nostræ, orationes peculiares, ciborum et potus abstinentiam, ut unusquisque super mensuram sibi indictam aliquid propria voluntate cum gaudio Sancti Spiritus offerat Deo, id est subtrahat corpori suo de cibo, de potu, de somno, de loquacitate, de scurrilitate, et cum spiritalis desiderii gaudio sanctum Pascha exspectet. Hoc ipsud tamen quod unusquisque offerit abbati suo suggerat, et cum eius fiat oratione et voluntate, quia quod sine permissione patris spiritalis fit, præsumptioni deputabitur et vanæ gloriæ, non mercedi. Ergo cum voluntate abbatis omnia agenda sunt. EN TOUT TEMPS le moine devrait avoir la même régularité de vie qu’en carême. Cependant, comme peu en sont capables, nous recommandons qu’en ces jours de carême on garde sa vie toute pure et qu’on efface en même temps, durant ces saints jours, toutes les négligences des autres temps. Ce qui ne se fait dignement qu’en s’éloignant de tous les vices et en s’adonnant à la prière avec larmes, à la lecture et à la componction du coeur ainsi qu’à l’abstinence. En ces jours-là, ajoutons donc quelque chose à la prestation habituelle de notre service : prières particulières, privation de nourriture et de boisson. Que chacun, au delà de ce qui lui est prescrit, offre à Dieu quelque chose de son propre mouvement dans la joie de l’Esprit Saint, c’est-à-dire qu’il retranche à son corps sur la nourriture, la boisson, le sommeil, les conversations et les plaisanteries, et qu’il attende la sainte Pâque dans la joie d’un désir spirituel. Cependant cela même qui est ainsi offert, chacun le soumettra à son abbé pour l’accomplir avec sa prière et son assentiment, car ce qui est fait sans la permission du père spirituel est à mettre au compte de la présomption et de la vaine gloire, non de la récompense. Tout doit donc se faire avec l’assentiment de l’abbé.
Saint Benoît a eu l’occasion, au chapitre précédent, de décrire certaines observances communes du Carême ; mais telle est l’importance de cette période dans une vie chrétienne et monastique qu’il lui consacre un chapitre spécial, où sont proposées à chacun quelques pratiques facultatives et surtout les dispositions surnaturelles qui donneront du prix à ses œuvres.
Ne nous méprenons pas sur le caractère de cette affirmation de saint Benoît qu’en tout temps la vie d’un moine doit témoigner de la même observance qu’en Carême Le Carême, selon l’acception courante, signifie une portion de l’année consacrée au jeûne, à l’abstinence, à des pratiques de mortification. Le monde, parce qu’il est toujours frappé par les choses qui le molestent davantage, .ne voit dans le Carême que des retranchements sur le boire et le manger ; il prend plutôt conscience des pénalités culinaires de cette période que de son intention réelle et profonde de pénitence. Mais dans la pensée de saint Benoît le Carême a une acception plus large. Lorsqu’il souhaite que la vie du moine soit un perpétuel carême, il n’entend pas parler de celui de l’estomac : c’eût été bouleverser la règle établie ailleurs et laisser au moine la dangereuse liberté de manger ou de ne manger pas, et de manger à ses heures ; c’eût été manquer de discrétion. Même, il ne semble pas que N. B. Père songe ici à entraîner ses moines dans un régime d’austérités sans fin et de mortification extraordinaire. Il parle du carême spirituel, conciliable avec tous les horaires avec tous les états de santé, supérieur de beaucoup au carême matériel lequel n’est qu’un procédé qui nous aide à réaliser l’autre.
Ce vrai carême implique deux éléments : un élément négatif et un élément positif, un élément de séparation et un élément d’union. Il consiste d’abord dans l’élimination du péché et de l’imperfection même, dans la suppression de tout ce qui est inconciliable avec la volonté de Dieu sur nous, avec la dignité de noire vocation, avec le sérieux de notre promesse. Et le carême spirituel est complet lorsque sont pratiquées les bonnes œuvres, lorsque l’âme adhère à Dieu plus intimement. Or, en tout temps, la vie du moine devrait s’efforcer de remplir ce programme de sainteté. La seule réalité de notre insertion au Seigneur et de notre collaboration liturgique quotidienne à son mystère devrait suffire pour imprimer à notre vie l’allure d’une fidélité croissante. Mais saint Benoît connaît les hommes : Paucorum est, ista virtus. Il y a toujours une distance entre ce que nous sommes et notre idéal ; même dans la loyauté parfaite, il y a des défaillances d’exécution. Et le dessein du Carême est celui-ci : nous fournir l’occasion de réparer, d’expier toutes les négligences des autres .temps. Le Carême est encore une période de recueillement, de docilité plus attentive, d’entraînement surnaturel :
Omni puritate vitam suam custodire. Saint Benoît entend ici le mot pureté dans son sens large et compréhensif : c’est la vie d’unité et d’union à Dieu sans partage, l’absence de tout alliage dans le principe qui détermine intérieurement notre activité : Qui Spiritu Dei aguntur, ii sont filii Dei ; c’est la vraie virginité du cœur. Garder son âme en toute pureté et effacer les négligences des autres temps de l’année : ces deux recommandations sont liées ensemble comme cause et effet : nous n’atteignons les fautes d’autrefois que par la fidélité d’aujourd’hui.
Saint Benoît analyse maintenant sa pensée ; il donne le détail des points sur lesquels pourront porter les observances individuelles du Carême. D’abord l’élément négatif : s’éloigner de tout vice, de toute habitude mauvaise. Ceci est élémentaire : il est bien superflu de surcharger l’observance de pratiques nouvelles, d’imaginer une belle stratégie de macérations, lorsque le cœur reste volontairement plein d’orgueil, de jalousie, de paresse, de murmure.
Et voici l’élément positif. En premier lieu, l’oraison. Pour un pharisien, l’œuvre extérieure, la prestation matérielle, eût passé avant tout ; mais un chrétien songe d’abord à la prière. Saint Benoît demande une prière accompagnée de larmes, c’est-à-dire intime, instante, jaillissant de la tendresse et de la componction du cœur Nous reconnaissons la doctrine du chapitre XX. Ainsi donc, en Carême, l’oraison privée sera plus fréquente et plus fervente ; l’oraison officielle, le service divin sera mieux préparé et célébré avec plus de soin. Nous nous appliquerons spécialement aussi à l’étude des choses divines, lectioni, et c’est pourquoi le chapitre précédent nous parlait des livres de carême.
Remarquons comment N. B. Père suggère non pas des pratiques extraordinaires, mais un accomplissement intégral et plus généreux de nos simples devoirs d’état. Il ajoute un conseil de sobriété : abstinentiae, donnant peut-être à ce mot, comme à celui de Carême, une signification plus large que ne la lui donne l’usage courant. Il nie saurait même être question de l’abstinence des viande., puisque, dans les monastères, elle était perpétuelle.
La vie monastique a été définie : Dominici schola servitii. Il y a donc une tâche, un service que nous devons fournir, en stricte justice et conformément à nos vœux. Mais un bon et généreux serviteur va au delà de ce qui lui est prescrit : augeamus aliquid... . Et saint Benoît énumère quelques-unes des pratiques de Carême : celles qui intéressent surtout l’âme, les prières particulières ; celles qui ont pour dessein de réduire le corps, les privations dans la nourriture et le sommeil, l’abstention plus scrupuleuse du bavardage et de la dissipation. L’abstinence, le jeûne et les veilles sont les procédés classiques de la mortification corporelle. Rappelons-nous qu’en Carême nos pères ne prenaient qu’un seul repas, le soir ; il y avait bien quelque vaillance à retrancher encore sur un menu déjà frugal. Aliquid offerat : serait-ce trahir la pensée de saint Benoît que de reconnaître dans cette manière de dire une allusion rapide à la discrétion et à la mesure qui doivent, même en Carême, caractériser le programme de nos observances ? La multiplicité dans les œuvres extérieures est encore un trait de la piété pharisienne.
Ce qu’il nous faut recueillir surtout, c’est l’indication des dispositions intimes d’où procéderont nos pratiques de Carême : celles-ci devront avoir la physionomie gracieuse d’une “ offrande faite à Dieu ”. L’offrande est, par définition, quelque chose de spontané : le moine consultera donc sa propre générosité, et il choisira lui-même son présent, propria voluntate ; et si l’obéissance intervient, ce .n’est pas pour diminuer l’initiative ni la résolution virile, mais pour les diriger et les rendre fécondes. Une offrande se fait avec joie, avec la joie du Saint-Esprit : Hilarem enim datorem diligit Deus (Il COR., IX, 7). Nous savons que les jeûneurs pharisiens avaient la mine allongée et maussade
Exterminant facies suas (MATTH., V, 16-18). Isaïe les voit contorquere quasi circulum caput suum, et saccum et cinerem sternere . Mais le Seigneur demande une autre attitude à des âmes qui sont en paix avec lui, qui sont aimées, qui portent en elles la Tendresse, la Beauté et la Joie infinies : Tu autem, cum jejunas, unge capot tuum et faciem tuam lava. N. B. Père sait son Évangile. Il n’ignore pas non plus qu’en Carême il y a des obstacles spéciaux à la joie : obstacles physiques, l’estomac qui geint, la tête qui est lourde... ; obstacles spirituels, les petits diables, un vol de vilains “ oiseaux noirs ”. Quand il y a souffrance physique ou dépression morale, l’ennemi n’est jamais loin ; le Seigneur non plus, par bonheur, ni ses anges ; aussi l’Église a-t-elle soin de nous confier aux bons anges dès le début de la sainte Quarantaine .
Au reste, suggère la Règle, on voit le bout du Carême ! Que l’allégresse, pascale prévienne les temps et rejaillisse jusque sur les semaines d’attente. Notons qu’il s’agit de la joie d’un désir spirituel l’estomac, lui aussi, a ses convoitises, mais ce n’est pas d’elles qu’il est ici question. Et cum spiritualis desiderii gaudio sanctum Pascha exspectet : on entrevoit dans cette petite phrase toute la saveur qu’avait la sainte Pâque pour N. B. Père saint Benoît. Ainsi, deux fois en quelques lignes, la joie est mentionnée ; c’est qu’en effet le précepte de la joie oblige toujours. Même à ses heures les plus austères et jusque dans l’exercice de la pénitence, la vie monastique gardera donc l’aspect tranquille et l’abord facile que lui voulait saint Benoît : In qua institutione nihil asperum nihilque grave nos constituturos speramus.
La part surajoutée de mortification, encore qu’elle soit résolue spontanément, sera néanmoins soumise à l’Abbé, que N. B. Père appelle ici pater spiritualis. On ne saurait excéder lorsqu’il s’agit des vertus théologales ; on excède facilement lorsqu’il s’agit des vertus morales, lesquelles consistent dans une sage moyenne prise entre deux extrêmes, et dont l’objet immédiat est une chose bonne, non par elle-même ni pour elle même, mais en vertu de sa relation avec une autre qui est bonne d’une façon absolue. La mortification n’est bonne que relativement : sinon, tous les fakirs indiens seraient parfaits ! Elle est bonne parce qu’elle nous établit en santé morale et qu’elle diminue les exigences du corps ou de l’esprit propre ; - parce qu’elle nous fait expier et réparer le péché ; -et surtout parce qu’elle nous associe aux souffrances de Notre Seigneur Jésus-Christ ; elle est bonne comme procédé et comme moyen, non comme fin. Or, il y a place, sur ce terrain, pour des erreurs doctrinales et pour des erreurs pratiques. On peut non seulement manquer de mesure, mais encore, par un renversement étrange des principes mêmes du christianisme, faire consister toute la vie surnaturelle dans l’œuvre de mort de la pénitence ; on peut s’exalter dans son audace, - tuer le bélier pour laisser vivre Isaac. L’attrait pour une mortification rigoureuse peut être affaire de tempérament, violence naturelle, raffinement maladif, ou bien n’être qu’une Forme de la superbe. Et il s’en faut de beaucoup que l’ardeur à la mortification corporelle s’unisse toujours à l’obéissance intérieure et à la mortification de l’esprit. Il n’y a réellement d’avenir ni pour les mous, ni pour ceux qui sont extrêmement mortifiés, lorsque leur pénitence n’est pas accompagnée d’une très grande docilité et soumission d’âme. L’unique procédé qui nous mette à l’abri des illusions est indiqué par saint Benoît : confier à notre Abbé nos bons désirs et suivre en tout sa direction.
N. B. Père assigne un autre motif à ce recours au supérieur. Le moine ne s’appartient plus, l’exercice de son activité entière est déterminé par la Règle et par la volonté de l’Abbé . Il ne faudrait pas, sous couleur de perfection et au moyen d’observances particulières, peut-être excellentes en soi, mais non autorisées, échapper tout un Carême à une sujétion absolue qui est la condition même de notre vie monastique ! Des œuvres faites dans ces dispositions n’auraient aucun caractère surnaturel et méritoire. Ce qui se fait sans la permission du père spirituel,, dit saint Benoît, sera porté au compte de la présomption et de la vaine gloire et non de ce qui mérite récompense . De nouveau, nous sommes mis en garde contre une tendance pharisienne : l’ostentation dans les bonnes œuvres : Noli tuba canere ante te, sicut hypocritae faciunt in syna ; gogis et in vicis ut honorificentur ab hominibus... Amen dico vobis : receperutat mercedem suam (MATTH., Vl, 2). Dans nos petites mortifications, oublions toutes chose, sauf le regard et la joie de notre Père céleste. Saint Benoît parle non seulement de la permission de l’Abbé mais de sa : prière. Nous pouvons compter toujours sur la prière de notre Abbé, et la nôtre doit être associée habituellement à la sienne.
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