Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Prologus IV Prologue IV In cujus regni tabernaculo si volumus habitare, nisi illuc bonis actibus currendo, minime pervenitur Sed interrogemus cum Propheta Dominum dicentes ei : Domine, quis habitabit iri tabernaculo tuo aut quis requiescet in monte sancto tuo ? Post hanc interrogationem, fratres audiamus Dominum respondentem et ostendentem nobis viam ipsius tabernaculi ac dicentem : Qui ingreditur sine macula, et operatur justitiam qui loquitur veritatem in ; corde suo, ; qui non egit dolum in lingua sua ; qui non fecit proximo suo malum, et opprobrium non accepit adversus proximum suum. Qui timentes Dominum de bona observantia sua non se reddunt elatos, sed ipsa in se bona non a se posse, sed a Domino fieri existi mantes, operantem in se Dominum magnificant, illud cum Propheta dicentes : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam Sicut nec Paulus apostolus de praedicatione sua sibi aliquid imputavit dicens : Gratin Dei sum id quod sum. Et iterum ipse dicit gloriatur, in Domino glorietur. Si nous voulons habiter dans l’intérieur de ce royaume, il faut y courir à force de bonnes actions, sinon nous n’y parviendrons jamais. Mais avec le prophète interrogeons le Seigneur en lui disant : « Seigneur, qui habitera dans ta demeure et qui aura son repos sur ta montagne sainte ? » À cette question, frères, écoutons la réponse du Seigneur qui nous montre la route de cette demeure : « C’est celui dont la conduite est sans reproche et qui pratique la justice ; qui dit la vérité du fond du coeur et n’use pas de sa langue pour tromper ; qui ne fait de mal à personne et n’admet rien qui fasse tort au prochain. » Quand le diable lui suggère quelque mauvais dessein, il le rejette, lui et sa suggestion, loin des regards de son coeur, il le réduit à rien et, saisissant à peine nées les pensées diaboliques, il les brise contre le Christ. Il est de ceux qui, craignant le Seigneur, ne s’enorgueillissent pas de leur bonne conduite et qui, estimant que le bien même qui se trouve en eux n’est pas en leur pouvoir et vient de Dieu, glorifient le Seigneur agissant en eux et disent avec le Prophète : « Ce n’est pas à nous, Seigneur, ce n’est pas à nous, mais à ton nom qu’il faut donner la gloire. » L’apôtre Paul non plus ne s’attribuait rien à lui-même de sa prédication et disait : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. » Et il disait encore : « Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. »
Si nous voulons habiter dans l’intérieur de ce royaume, il faut y courir à force de bonnes actions, sinon nous - n’y parviendrons jamais. Mais avec le, Prophète interrogeons le Seigneur en, lui disant Seigneur, qui habitera dans ta demeure et qui aura son repos, sur ta montagne sainte ? A cette question, frères, écoutons la réponse du Seigneur qui nous montre la route - de cette demeure : C’est celui dont la conduite est sans reproche et qui pratique la justice ; qui dit la vérité du fond du cour et n’use pas de sa langue pour tromper ; qui ne fait de mal à personne et ne tolère rien qui fasse tort au prochain.


Alors vous voulez sincèrement marcher vers le sanctuaire de Dieu, notre roi, et y demeurer, avec lui, toute l’éternité ? La société de Dieu, de Notre Seigneur Jésus-Christ, de Notre-Dame, des anges et des saints vous plaît ? Vous connaissez maintenant la fin, vous la voulez aussi ; apprenez donc quels moyens y conduisent. “ Il n’y a nulle chance de parvenir à ce royaume, si l’on n’y court par les bonnes œuvres. ” Saint Benoît l’a dit déjà, mais il insiste et tient à mettre ce point en pleine lumière. Ce ne sont pas les privilèges qui nous sanctifient, et les grâces ne nous sauvent pas à elles seules. Il serait infiniment téméraire de se dire :
J’ai fait profession, je suis dans un milieu assainissant, je comprends bien les choses de la vie surnaturelle ; j’en parle à l’occasion avec abondance et clarté ; j’éprouve dans mes relations avec Dieu des tressaillements qui me montrent que je suis dans les voies élevées. Mon labeur a pris fin Non, il faut des actes, il faut marcher sans cesse, il faut courir. Les actes sont les fils de notre vie, ils la traduisent, ils la développent ; la vie n’existe que pour eux : l’acte est le terme dernier de touffe vigueur vivante. Rappelons-nous l’histoire évangélique du figuier, à qui les feuilles pourtant ne manquaient pas, mais qui fut maudit et sécha sur place, parce que les fruits, c’est-à-dire les actes, faisaient défaut. Mais enfin, ne dit-on pas souvent que notre sanctification ne vient pas de nous et qu’il faut “ se laisser faire ” ? Entendons-nous : il y a des œuvres préliminaires et de déblaiement, des œuvres de construction, des œuvres d’achèvement ; l’action de Dieu s’exerce en toutes, spécialement dans les dernières, mais nous ne sommes jamais dispensés d’agir, et les deux premiers moments demeurent bien à nous.
Que si nous avons besoin d’un supplément d’information, adressons nous plutôt au Seigneur lui-même, et posons-lui avec le Prophète la question par où débute le psaume XIV. Pour nous autres chrétiens, il s’agit de la Jérusalem nouvelle et du vrai temple de Dieu : Ecce tabernaculum Dei cum hominibus, et habitabit cum eis (APOC., XXl, 3). Dieu nous répond dans le même psaume et nous trace le chemin de son sanctuaire. Saint Benoît se borne à citer les versets 2 et 3, dont le sens est fort clair. Tout est enveloppé dans cette énumération rapide : les intentions, les paroles, l’accomplissement des desseins, les œuvres intérieures et les œuvres extérieures, une triple disposition de pureté, de droiture et de justice.


N. B. Père paraphrase désormais largement la suite du psaume, et d’abord la première partie du verset 4 : Ad nihilum deductus est in conspectu ejus malignus. Le sens littéral est relatif à l’attitude que prend en face de l’impie et en face du juste celui qui veut aller vers Dieu : il ne fait nul cas de l’un et réserve son estime pour le juste : Timentes autena Dominum glorificat. Mais saint Benoît a entendu le passage de l’attitude que prend celui qui cherche Dieu en face du mauvais, en face du diable , et toute sa doctrine est d’une grande sagesse.
Il est naturel et prudent d’examiner sévèrement, de regarder bien en face les dispositions, les émotions, les affections qui se succèdent en nous et de les interroger : qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que venez-vous faire chez moi ? quelles sont les conséquences dernières auxquelles vous m’entraînerez ? Un homme avisé n’ouvre pas sa porte à tout venant ; on ne laisse pas le premier venu s’asseoir au foyer de la famille. Reconnaître l’inspirateur réel de certaines tendances perfides et sournoises, l’auteur de certaines poussées secrètes est une sûre garantie.
Une fois reconnue la suggestion diabolique, une fois démasqué celui qui suggère, saint Benoît veut que, tout aussitôt et résolument, “ nous repoussions l’une et l’autre loin des regards de notre cœur, et que nous n’en fassions nul cas ”. Les formes de la tentation sont variées. Ce n’est jamais qu’avec humilité et en s’appuyant sur Dieu qu’il faut la repousser, mais il reste que souvent, pour la faire disparaître, le mieux est de négliger, de mépriser. Il y a des tentations sottes, des surprises, quelquefois de simples hantises physiologiques : passons outre. C’est le cas d’appliquer le précepte : Neminem per viam salutaveritis. Non seulement il ne faut pas se troubler, mais il ne faut même pas se raidir’ ni se congestionner dans un effort inutile, ni combattre, ni protester convulsivement, ni rien changer dans notre vie.
Et pourtant, il est des cas où N. B. Père réclame de nous une tactique un peu différente. C’est lorsque la tentation est violente, ou qu’elle dure ; c’est surtout lorsqu’il s’agit de ce qui est notre tentation personnelle, domestique, habituelle, en affinité avec notre nature ; elle a été la tentation de notre enfance, elle nous a suivi comme une menace et comme un ange maudit, elle a grandi et vieilli avec nous, nous la retrouvons toujours vivace. Si nous ne voulons pas infailliblement succomber, il faut ramasser ce que noua avons d’énergie et de délicatesse, saisir avec vigueur, presque sans réflexion, par un acte spontané, ces rejetons d’enfer, ces fils de Babylone, et les broyer aussitôt contre la Pierre lui est le Christ (I COR., X, 4) : c’est-à-dire s’armer de la foi, de la charité, de la prière, pousser un appel vers le Seigneur et porter notre âme dans la région de la paix. Saint Benoît cite, dans un sens allégorique et à la suite de plusieurs Pères , le dernier verset du psaume CXXXVI : Beatus qui tenebit, et allidet parvulos tuos ad petram.

Il est de ceux qui, craignant le Seigneur, ne s’enorgueillissent pas de leur bonne conduite et qui, estimant que le bien même qui se trouve en eux n’est pas en leur pouvoir et vient de Dieu, glorifient le Seigneur agissant en eux et disent avec le Prophète : “ Ce n’est pas à nous, Seigneur, ce n’est pas à nous, mais à ton nom qu’il faut donner la gloire. ” L’apôtre Paul non plus ne s’attribuait rien à lui-même de : Qui sa prédication et disait : “ C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. ” Et il disait encore : “ Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. ”


Alors que notre texte du psaume XlV signifie : le juste “ honore ceux qui craignent Dieu ”, saint Benoît lisait : Timentes autem Dominum magnificant, “ ceux qui craignent Dieu lui rendent gloire ”, et cette leçon lui fournit le développement qui suit.
Nous devons réaliser le bien, nous devons repousser le mal, et lorsque ,nous avons fait l’un et l’autre, il nous faut encore, sous peine de tout compromettre, veiller à n’en pas concevoir d’orgueil. Les vrais serviteur de Dieu, ceux qui redoutent la sévérité de ses jugements sur les superbe. :, s’appliquent à faire refluer vers lui la causalité et comme la responsabilité de leur vertu. Ils glorifient Dieu en reconnaissant que rien ne leur vient d’eux-mêmes : ni la pensée, ni la volonté du bien, ni son accomplissement. Sans doute c’est, invisiblement, notre acte et le sien, et nos mérites sont réels ; mais l’intervention de Dieu a de tels caractères de priorité, d’efficacité, de souveraineté, que l’honneur de notre propre justice remonte jusqu’à lui : Sed ipsa in se bona, non a se posse, sed a Domino fieri existimantes, operantem in se Dominum magnificant. Le psaume CXIll proclame hautement cette doctrine ; de même, le grand travailleur que fut saint Paul ne s’attribua rien de ses succès apostoliques (I COR., XV, 10), et il rappela que tout chrétien ne pouvait non plus se glorifier que dans le Seigneur (Il COR., X, 17). Nous avons déjà entendu N. B. Père exprimer sa pensée sur ces délicates questions de la grâce ; ici encore, c’est de la saine et exacte théologie.
Il y aurait danger à rechercher avec curiosité et à considérer sans cesse le bien qui est en nous, mais il faut savoir le reconnaître tranquillement. Un examen de conscience un peu sérieux n’est complet qu’à la condition d’être distribué en deux colonnes : celle du mal dont nous sommés seuls responsables. celle du bien qui est l’œuvre de Dieu en nous. Dieu aime à être remercié, et nous ne pouvons rendre grâces que d’un bienfait dont nous prenons conscience et que nous consentons à regarder.