Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 9 : QUANTI PSALMI DICENDI SUNT NOCTURNIS HORIS 9 - LE NOMBRE DE PSAUMES À CHANTER AUX HEURES NOCTURNES Hiemis tempore suprascripto, in primis versu tertio dicendum: Domine, labia mea aperies, et os meum adnuntiabit laudem tuam. Cui subiungendus est tertius psalmus et gloria. Post hunc, psalmum nonagesimum quartum cum antiphona, aut certe decantandum. Inde sequatur ambrosianum, deinde sex psalmi cum antiphonas. Quibus dictis, dicto versu, benedicat abbas et, sedentibus omnibus in scamnis, legantur vicissim a fratribus in codice super analogium tres lectiones, inter quas et tria responsoria cantentur: duo responsoria sine gloria dicantur; post tertiam vero lectionem, qui cantat dicat gloriam. Quam dum incipit cantor dicere, mox omnes de sedilia sua surgant, ob honorem et reverentiam sanctae Trinitatis. Codices autem legantur in vigiliis divinae auctoritatis, tam veteris testamenti quam novi, sed et expositiones earum, quae a nominatis et orthodoxis catholicis patribus factae sunt. Post has vero tres lectiones cum responsoria sua, sequantur reliqui sex psalmi, cum alleluia canendi. Post hos, lectio apostoli sequatur, ex corde recitanda, et versus, et supplicatio litaniae, id est Kyrie eleison. Et sic finiantur vigiliae nocturnae. EN CETTE MÊME PÉRIODE d’hiver, on répétera d’abord trois fois le verset : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange » ; On y ajoutera le psaume et le Gloria, puis le psaume avec l’antienne, ou bien chanté d’un trait. Alors vient l’hymne ; ensuite six psaumes avec antiennes. Après ces psaumes et le verset, l’abbé donnera la bénédiction, et tous étant assis sur les bancs, les frères à tour de rôle liront dans un livre sur le pupitre trois lectures. Après chacune d’elles on chantera un répons. Deux répons seront sans Gloria, mais au troisième le chantre ajoutera le Gloria, et, dès qu’il le commence, tous se lèveront aussitôt de leur siège pour honorer et adorer la Sainte Trinité. On lira aux vigiles les livres d’autorité divine, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, ainsi que les commentaires qu’en ont faits les Pères catholiques connus pour leur doctrine sûre. Après ces trois lectures avec leurs répons, suivront six autres psaumes chantés avec Alleluia, puis un passage de l’Apôtre récité par coeur, le verset, la supplication de la litanie, c’est-à-dire Kyrie eleison, et ainsi s’achèveront les vigiles nocturnes.
En cette même période d’hiver, après le verset “ Dieu, viens à mon aide ; Seigneur, hâte-toi de me secourir ”, on répétera trois fois le, verset : “ Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange ” ; on y ajoutera le psaume 3 et le Gloria, puis le psaume 94 avec l’antienne, ou bien chanté d’un trait. Alors vient l’hymne.

Le chapitre précédent a déterminé l’heure où doit commencer l’office de nuit, et il a divisé l’année liturgique en deux parts, l’hiver et l’été ; celui-ci indique la composition de l’office nocturne en hiver, tandis que le suivant donnera le dessin de la Vigile en été. C’est seulement de l’office du temps et de l’office férial qu’il est question.
Nous avons d’abord une double série de prières préparatoires. La première série commence par le verset second du psaume LXIX : Deus in adjutorium meum intende. Les moines d’Égypte, selon Cassien , avaient une grande dévotion pour cette formule sacrée, qui leur semblait convenir à tous les états, à tous les besoins, à tous les temps. Rien ne prouve cependant qu’elle fît partie de la liturgie avant saint Benoît. Il est même permis de se demander si N. B. Père, qui l’indique clairement pour les petites Heures, l’a prescrite aussi pour la Vigile. Le doute ne naît pas seulement de cette remarque que le verset Deus in adjutorium et le verset Domine ont à peu près le même sens et font double emploi ; mais surtout de ce que la leçon la plus autorisée des manuscrits omet le verset Deus. Il est donc probable que l’office de nuit commençait, comme actuellement au romain, par l’invocation empruntée au psaume L (V. 17) Saint Benoît veut qu’on la répète trois fois, en l’honneur de la sainte Trinité et afin de mieux marquer l’insistance de la. demande. Elle est bien de circonstance, puisque Dieu seul peut nous apprendre à prier et que l’œuvre de louange qui commence est tout spécialement son œuvre à lui : Opus Dei.
Vient ensuite le psaume III, choisi sans doute à raison du verset Ego dormivi et soporatus sum, et exsurrexi quia Dominus suscepit me.
Grâce à ce psaume, les retardataires peuvent arriver avant l’invitatoire. Le psaume est suivi de la petite doxologie Gloria Patri, composée, ou du moins devenue très populaire, lors des controverses ariennes. La formule usitée au Mont Cassin était vraisemblablement la même que maintenant ; car à sa clausule nunc et semper, etc., le concile de Vaison de 529, présidé par saint Césaire, avait prescrit l’adjonction des mots sicut erat in principio, à l’imitation de ce qui se disait dans tant de lieux : non solum in Sede Apostolica, sed etiam per totum Orientem , et totam Africam vel Italiam. N. B. Père fait dire le Gloria après chaque psaume (on peut l’induire de plusieurs passages de la Règle) : c’est l’usage occidental, différent, d’après Cassien, de celui de tout l’Orient : Illud etiam quod in hac provincia vidimus, ut uno canante in clausula psalmi omnes adstantes concinant cum clamore : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto, nasquam per omnem Orientem audivimus ; sed cum omnium silentio ab eo, qui cantat, finito psalmo orationem succedere, hac veto glorificatione Trinitatis tantummodo solere antiphona terminari . Chez saint Benoît, nous trouvons aussi le Gloria à la fin des cantiques, à la fin de certains répons, après le Deus in adjutorium des Heures du jour.
Jusqu’ici, les formules préparatoires à l’office ont eu un caractère très général : avec le psaume XCIV commence une seconde préparation, qui comprend l’invitatoire et l’hymne et soutient une relation, plus immédiate, au moins dans l’usage actuel, avec la liturgie de chaque jour. L’invitatoire a pour dessein de secouer toute torpeur, physique ou spirituelle, de réveiller la ferveur des âmes, d’accorder l’instrument de louange. Aussi lui donne-t-on une solennité particulière : on le psalmodie avec antienne, selon le mode que nous décrirons ; tout au moins faut-il le chanter, aut certe decantandus, probablement sur le mode et avec la mélodie d’un psaume accompagné d’antienne. Et ce n’est pas uniquement pour la solennité de l’invitatoire que saint Benoît le .fait exécuter ainsi : au chapitre XLIII, il recommande de le dire omnino protrahendo et morose, afin de donner aux frères tout le temps d’arriver avant le Gloria qui le termine et de leur éviter ainsi une satisfaction humiliante.
Nous avons promis d’abandonner au programme du cours de liturgie toutes questions qui lui appartiennent : il faut pourtant, sous peine de laisser déchiffrées ou mal comprises plusieurs prescriptions de la sainte Règle, dire un mot de la psalmodie ancienne. N. B. Père distingue la psalmodie sine antiphona, in directum, de celle qui s’exécute cum antiphona : parlons d’abord de la seconde. Elle appartient à ce genre de psalmodie dite alternative, où les voix se répondent, se font écho Lorsque l’alternance s’établit entre un soliste et le chœur, nous avons la psalmodie responsoriale : elle était d’usage courant aux premiers siècles ; les Pères de l’Église saint Augustin par exemple, y font souvent allusion. Notre invitatoire est un psalmus responsorius, et tout porte à croire que, chez saint Benoît aussi dire le psaume XCIV cum antiphona, c’était non seulement le faire précéder et suivre d’une antienne, mais intercaler un refrain après chaque verset ou groupe de versets. Cette “ réponse ” du chœur était ordinairement empruntée au psaume lui-même, courte et de mélodie simple.
Ici et pour saint Benoît, l’antienne joue le rôle de réponse. Les liturgistes distinguent, cependant, la psalmodie responsoriale de la psalmodie antiphonée. Même si cette dernière n’est qu’une transformation de la précédente, elle implique à coup sûr des éléments nouveaux et différents ; mais le plus caractéristique n’est peut-être pas, comme on le dit d’ordinaire, l’alternance d’un chœur avec un autre chœur. Dans l’antiphonie du quatrième siècle, - quelles que soient d’ailleurs ses origines et la signification primitive du mot facilement équivoque “ la nouveauté consisterait surtout, selon Mgr L. Petit , en ce que, les refrains intercalaires “ ne sont plus tirés du psaume lui-même, mais forgés de toutes pièces ; la nouveauté enfin, c’est qu’on exécute ces refrains, non plus à l’unisson, comme dans la psalmodie responsoriale, mais à l’octave et avec des ritournelles inconnues jusque-là ”. D. Cagin avait déjà décrit, dans sa préface au tome VI de la Paléographie musicale , la révolution liturgique qui s’accomplit “ presque simultanément à Constantinople, en Cappadoce, à Jérusalem, à Antioche, à Edesse ”, puis à Milan chez saint Ambroise, “ à propos des mêmes circonstances et sur le même terrain. Partout c’est l’arianisme qu’il s’agit de combattre”. Et il concluait : “ Ce qui est nouveau, ce n’est peut-être pas la psalmodie à deux chœurs en elle-même, c’est la psalmodie à deux chœurs populaires... Ce qui est nouveau surtout, c’est la littérature hymnodique avec ses antiennes ou ses strophes alternées, avec la doxologie anti-arienne faisant fonction Ce qui est nouveau enfin, ce qui s’exécute à Milan secundum morem orientalium partium S. AUG. Cors fess., I. lX, c. VI-VlI. P. L., XXXIL 769-770. , comme les psalmi et les hymni, ce sont les Vigiliae... ” Hoc in tempore, écrivait le notaire et biographe de saint Ambroise, Paulin, primum antiphonae, hymni ac vigiliae in ecclesia Mediolanensi celebrari coeperunt. Cujus celebritatis devotio usque in hodiernum diem non solum in eadem ecclesia verum per omnes pene Occidentis provincias manet .
La liturgie du Mont Cassin, pour sa part, est probablement tributaire de celle de Milan. Moins mouvementée et moins riche que la Vigile ambrosienne, la Vigile bénédictine l’est plus que celle dont N. B. Père lisait la brève description aux livres II et III des Institutions de Cassien. La psalmodie des moines égyptiens est des plus simples : un seul chante le psaume ou toute une série de psaumes (jamais plus de six chacun), pendant que les frères écoutent, assis et silencieux ; de temps en temps tous se lèvent et se prosternent pour une prière secrète, puis un ancien improvise ou récite une oraison : Unes in medium psalmos Domino cantaturus exsurgit. Cumque sedentibus cunctis,... et in psallentis verba omni eordis intentione de fixis undecim psalmos orationum interjectione distinctos eontiguis versibus parili pronuntiatione cantasset, duodecimum sub Alleluiae responsione consummans, etc. . Ce n’est même pas la psalmodie responsoriale ; il y a pourtant, au dernier psaume, une “ réponse” des auditeurs ; et Cassien signale la préoccupation des moines égyptiens ut in responsione Alleluiae nulles dicatur psadmus nisi is, qui in titulo suo Alleluiae inseriptione praenotatur. En Palestine et dans d’autres régions de l’Orient, la psalmodie est moins monotone et moins fatigante, encore que tous y collaborent davantage ; la Vigile se déroule en trois actes : Nam cum stantes antiphona tria concinuerint, humi post haec vel sedilibus humillimis incidentes tres psalmos uno modulante respondent, qui tamen singuli a singulis fratribus vicissim succedentibus sibi praebentur, atqu.e hic sub eadem quieté residendi ternas adjiciunt lectiones. Mais Cassien considère comme une nouveauté indiscrète l’usage de chanter en une nuit vingt ou trente psaumes : et hos ipsos antiphonarum protelatos melodiis et adjunctione quarundam modulationum. Les moines d’Orient, au moins ceux du désert, furent longtemps rebelles à l’introduction dans leur liturgie des canons et des tropaires.
Saint Benoît, de même que saint Césaire adopte les antiphones, les répons, les hymnes. Chanter les psaumes avec antienne, c’est vraisemblablement intercaler un refrain entre les versets. L’office devenait de la sorte plus solennel, plus long, plus pénible aussi. C’est pourquoi N. B. Père supprime les antiennes aux petites Heures, à moins que la communauté ne soit nombreuse, et à Complies (chap. XVll). Le psaume LXVI du début de Laudes, les psaumes des petites Heures lorsque la communauté est réduite, et ceux de Complies se disent in directum. La psalmodie in directum est indiquée aussi dans la liturgie de saint Césaire et de saint Aurélien ; elle existe encore, sous cette même rubrique, dans l’ambrosienne, et consiste en ce que le chœur tout entier l’exécute d’une commune voix et d’un trait. Mais, si l’on s’en tient au texte de la Règle, elle est simplement une psalmodie dépourvue d’antiennes, sans qu’il soit possible de déterminer son mode d’exécution.
Il n’est pas même sûr, selon la judicieuse remarque de D. Calmet, que les paumes inscrits cum antiphonis fussent chantés à deux chœurs. Il est possible que le mode responsorial, usité chez les Pères d’Orient et que nous retrouvons chez saint Aurélien peu après saint Benoît, ait été conservé par celui-ci. Peut-être tous les moines capables de remplir dignement cet office et autorisés par l’Abbé chantaient-ils les psaumes, à tour de rôle, seuls ou groupés en “ schola ”, le chœur répétant l’antienne qu’avait d’abord chantée le soliste ou la “ schola ” : Psalmos auteur, vel antiphonas, post Abbatem, ordine suo, quibus jussum fuerit, imponant. Cantare auteur sut legere non praesumat, nisi qui potest ipsum offiecum implere ut aedi ficentur audiences (chap. XLVll ; voir aussi le chap. LXIII). Il est dit ailleurs de l’excommunié de la table commune : Ut in oratorio psalmum sui antiphonam non imponat, neque lectionem recitet, usque ad satis factionen (chap. XXIV) . On ne saurait objecter que l’expression imponere a, comme chez nous, le sens d’ imposer les premiers mots ou les premières notes : car saint Benoît lui-même, au chapitre XLIV, lui donne une acception moins restreinte : Psalmum sut lectionem vel aliud quid non praesumat in oratorio imponere.
Quant aux répons, N. B. Père distingue le breve responsorium du répons prolixe faisant suite aux longues leçons, et assez étendu lui même pour qu’on puisse, au besoin, l’abréger, si les frères se sont levés en retard (chap. XI). Le répons prolixe est, ou bien un véritable psalmus responsorius à mélodie plus ornée, ou bien une historia de style scripturaire ou ecclésiastique ; son exécution demande probablement une compétence spéciale : mais tout ce que nous apprend la Règle, c’est qu’un “ chantre ” y intervient.
Inde sequatur Ambrosianum : c’est l’hymne, empruntée à saint Ambroise et à la liturgie milanaise. Sans se poser la question d’authenticité, N. B. Père parle selon l’usage courant. Le grand évêque avait obtenu pour l’hymne droit de cité pour ainsi dire dans l’Église occidentale. A l’aurore même du christianisme, dans les épîtres de saint Paul par exemple (Rom., XlII, 11-12 ; EPHES., v, 14 ; I TIMOTH. ,Illl ,16 ; Il TIMOTH., Il, 11-13), il y a des traces visibles de ces hymnes spirituelles dans lesquelles s’épanouit librement l’effusion des dons de l’Esprit Saint. Mais les hérétiques abusèrent de ce procédé très populaire pour semer partout leurs erreurs ; il fallut administrer un contre poison, et la littérature catholique s’enrichit d’œuvres admirables. Pourtant l’Église romaine, sans doute toujours soucieuse du danger, se montra d’abord très réservée à l’égard des hymnes et ne les admit officiellement dans sa liturgie que longtemps après saint Benoît.

Ensuite six psaumes avec antiennes., Après ces psaumes et le verset, l’abbé donnera la bénédiction et tous étant assis sur les bancs, les frères à tour de rôle liront dans un livre sur le pupitre trois lectures. Après chacune d’elles on chantera un répons. Deux répons seront sans Gloria mais au troisième le ; chantre ajoutera le Gloria, et, dès qu’il le commence, tous se lèveront aussitôt de leurs sièges pour honorer et adorer la Sainte Trinité. On lira aux vigiles les livres d’autorité divine, tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, ainsi que les commentaires qu’en ont faits les Pères catholiques connus pour leur doctrine sûre.

La psalmodie est la partie essentielle de l’office. Comme l’office férial est divisé en deux nocturnes, on attribue à chacun d’eux six des douze psaumes qui, traditionnellement, selon la coutume de l’Orient et d’après des indications angéliques, devaient être récités chaque nuit. Le verset et sa réponse, brèves acclamations du soliste et du chœur, ravivent l’esprit de prière et servent de transition entre la psalmodie et les lectures.
La synagogue unissait, elle aussi, les lectures à la psalmodie ; on lisait d’abord la Loi, puis les Prophètes ; enfin le personnage le plus qualifié donnait une homélie : le Seigneur le fit quelquefois (Luc., IV, 16 sq.). L’Église chrétienne adopta une disposition analogue : Ancien Testament, Actes ou Épîtres, Évangile et prédication lue ou parlée : Nous retrouvons les trois leçons à l’Avant Messe de certains jours, dans notre Missel romain ; et nous nous souvenons que l’Avant Messe est peut-être un vestige de l’antique Vigile. A l’Avant Messe comme à la Vigile on lisait aussi parfois les lettres de saints évêques, tels que saint Clément de Rome, les lettres des Églises, la Passion des martyrs au jour de leur natalis. Sans rechercher ici quelle part d’initiative eut N. B. Père dans le choix des lectures et la fixation de leur ordre, constatons simplement que saint Benoît prescrit de lire l’Ancien Testament, le Nouveau et les commentaires autorisés des Pères. Il ne nous dit point si les trois leçons de la Vigile fériale sont empruntées à ces trois sources et dans cet ordre ; le chapitre XI nous apprendra seulement que les leçons du troisième nocturne, le dimanche, appartiennent au Nouveau Testament et que la solennelle lecture de l’Évangile vient en dernier lieu.
Nous ne savons pas davantage dans quelle mesure était laissé à l’Abbé le soin de déterminer les lectures. La tradition et l’usage avaient depuis longtemps semble-t-il, assigné aux principales périodes liturgiques des périscopes scripturaires appropriées, et ce sont parfois les mêmes lectures que maintenant. D’autre part, les Actes des martyrs devaient être lus le jour de leur fête ; au chapitre XIV, N. B. Père demande qu’aux fêtes des saints et dans toutes les solennités on dise les psaumes, les antiennes et les leçons ad ipsum diem pertinentes. Plus de liberté sans doute était laissée à l’Abbé relativement aux écrits des Pères. Saint Benoît lui recommande de ne faire lire comme Écriture sainte que les livres authentiques et canoniques, et de choisir, parmi les Pères les plus connus, ceux, qui sont orthodoxes et catholiques. Le bien premier est celui de la foi ; à une époque où les manuscrits étaient rares et où la critique l’était aussi, les doctrines perverses ou douteuses pouvaient facilement se servir des lectures ecclésiastiques pour se glisser dans les âmes. D’autant qu’à l’origine, et en dehors d’un jugement formel rendu par l’Église, c’était le fait d’être lus assidûment dans les assemblées du culte qui préjugeait l’authenticité et l’orthodoxie des livres eux-mêmes. Le fameux décret dit du pape Gélase sur les lectures publiques est peut-être contemporain de N. B. Père. A son époque on lisait surtout saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, même Origène.
Dicto versu, benedicat Abbas. Le lecteur demandait au président du chœur licence de se faire entendre et sollicitait pat son entremise la bénédiction de Dieu ; notre formule est très ancienne. Smaragde cite un texte de bénédiction : Precibus omnium sanctorum suorum salvet et benedicat nos Dominus, - sel aliam aliquam hujusmodi benedictionem. On ne distinguait pas encore l’absolution de la bénédiction. Il semble que l’Abbé ne donnait pas trois bénédictions, mais une seule, dont étaient censés bénéficier les trois lecteurs qui se succédaient au pupitre, au légile (analogium ne désigne pas seulement l’ambon). Saint Benoît dit formellement que les frères lisent à tour de rôle, afin sans doute de ne pas se fatiguer. Les leçons, en effet, étaient alors beaucoup plus copieuses qu’elles ne le sont aujourd’hui : saint Césaire parle de trois feuillets. Et cet usage dura de longs siècles. “ Dans l’Ordre de Cluny, dit D. Calmet, on lisait toute la Genèse dans la semaine de la Septuagésime et tout Isaïe dans six jours de férie. Saint Udalric raconte qu’un religieux, qui faisait le signe pour finir les leçons, fut accusé en chapitre de les avoir trop abrégées parce qu’il n’avait fait lire que l’Épître aux Romains dans deux jours de férie. Le B. Jean de Gorze lut un jour tout Daniel pour une seule leçon. ” L’étendue des leçons variait selon la longueur des nuits et dépendait de la volonté du président et des coutumes. Il ne fallait pas songer à les réciter de mémoire, comble on pouvait le faire pour les psaumes : aussi N. B. Père mentionne-t-il le codex placé sur le pupitre.
Chez saint Césaire et saint Aurélien, le lecteur s’asseyait. Saint Benoît dit seulement que tous les frères sont assis sur les bancs, in scamnis, pendant les leçons (sauf pendant celle de l’Évangile : chap. XI) et pendant les répons, sauf au Gloria. Cela nous laisse entendre que la psalmodie avait lieu debout : on priait ainsi chez les premiers chrétiens ; et les commentateurs remarquent que saint Benoît emploie ordinairement le mot store pour parler de la posture ordinaire des moines au chœur : sic stemus ad psallendum... ; post Abbatem store... ; in choro standum... ; ultimus omnium stet. Et si N. B. Père ne prescrit pas de se lever pendant le Gloria des psaumes, c’est qu’on est déjà debout. Actuellement encore, les moines grecs ne s’assoient que pendant les lectures ; et nous-mêmes, nous sommes censés debout, même lorsque nous bénéficions de la miséricorde de nos stalles. Nous ignorons comment finissaient les lectures Quelques siècles après saint Benoît, nous constatons qu’en certaines églises celui qui préside fait cesser le lecteur en disant : Tu autem (s. e. siste) ; celui-ci répond :Domine, miserere nobis, et le chœur : Deo gratias.
Nous avons parlé déjà des répons faisant suite naturelle aux leçons, lectiones cum responsoriis suis, et dont le dernier se termine par le Gloria. Notons ce que dit N. B. Père de la dévotion des moines envers la sainte Trinité, et veillons à ce que nos inclinations profondes soient autre chose que des mouvements mécaniques. Saint Benoît recommande seulement de se lever ; mais les inclinations, les génuflexions, les prostrations ont existé de tout temps dans l’Église ; N. B. Père n’a point songé à écrire un cérémonial complet (au chap. L il est question de fléchir les genoux).

Après ces trois lectures avec leurs répons, suivront six autres psaumes. chantés avec Alléluia, puis un passage de l’Apôtre récité par cœur, le verset, la supplication de la litanie, c’est à dire Kyrie eleison, et ainsi s’achèveront les vigiles nocturnes.

On ne laissait pas d’intervalle entre les nocturnes ; mais, aussitôt le premier terminé, on chantait les six autres psaumes, non plus avec antienne, mais avec Alléluia. Nous avons rencontré chez Cassien cet emploi de l’Alléluia. Il est probable que chez saint Benoît on le répétait, comme une antienne, au cours du psaume. Vient ensuite une leçon empruntée à l’apôtre saint Paul, assez brève pour qu’on puisse la réciter de mémoire ; et, après le verset, la supplication litanique, c’est-à-dire, explique saint Benoît le Kyrie eleison. Mais le Kyrie, plusieurs fois répété, n’était que le début de toute une série d’invocations pressantes qui terminaient, dans les premiers siècles, tes principales fonctions liturgiques : ce sont les capitella dont parlent par exemple le concile d’Agde de 506, les Règles de saint Césaire et de saint Aurélien, ce sont les preces feriales conservées au Bréviaire romain. Encore que saint Benoît ne parle pas ici du Pater, il est bien probable qu’on le récitait, et tout bas (voir le chap. XIlI) : il faisait partie de la litanie. Selon beaucoup de commentateurs et de liturgistes, N. B. Père sous-entendrait aussi la collecte traditionnelle, et c’est avec elle seulement que se seraient achevées les Vigiles de la nuit, comme du reste toutes les Heures : nous aurons l’occasion d’y revenir.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
Aidez-nous à traduire les textes du latin dans votre langue sur : www.societaslaudis.org
Télécharger au format MS Word