Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 72 - DE ZELO BONO QUOD DEBENT MONACHI HABERE 72 - LE BON ZÈLE QUE DOIVENT AVOIR LES MOINES
Sicut est zelus amaritudinis malus qui separat a Deo et ducit ad infernum, ita est zelus bonus qui separat a vitia et ducit ad Deum et ad vitam æternam. Hunc ergo zelum ferventissimo amore exerceant monachi, id est ut honore se invicem præveniant, infirmitates suas sive corporum sive morum patientissime tolerent, obœdientiam sibi certatim impendant; nullus quod sibi utile iudicat sequatur, sed quod magis alio; caritatem fraternitatis caste impendant, amore Deum timeant, abbatem suum sincera et humili caritate diligant, Christo omnino nihil præponant, qui nos pariter ad vitam æternam perducat. Comme il y a un zèle mauvais et amer qui sépare de Dieu et mène à l’enfer, il y a aussi un bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle. Les moines exerceront donc ce zèle avec l’amour le plus ardent : ils s’honoreront mutuellement de prévenances ; ils supporteront entre eux avec la plus grande patience les infirmités physiques et morales ; ils s’obéiront à l’envi les uns aux autres ; nul ne recherchera ce qu’il juge utile à soi-même mais ce qui l’est à autrui ; ils se prodigueront entre frères un amour désintéressé ; ils craindront Dieu par amour ; ils aimeront leur abbé d’une charité sincère et humble ; ils ne préfèreront absolument rien au Christ : Qu’il daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle !
Ce chapitre complète et résume tout l’enseignement des quatre qui précèdent. On pourrait même le considérer comme une synthèse de la Règle entière. Saint Benoît condense toute la science de la perfection monastique en quelques sentences brèves et pleines, qui ont l’éclat et la solidité du diamant. Encore que les éléments doctrinaux et les formules elles-mêmes nous soient déjà connus en partie, leur choix et leur groupement leur donnent. ici une valeur nouvelle .,
C’est une idée aussi ancienne que le christianisme et très familière à saint Benoît que toute vie humaine a pratiquement le choix entre deux directions, et deux seulement, entre deux voies : la voie du mal, de la séparation d’avec Dieu, de l’enfer ; et la voie du bien, de la séparation d’avec les vices, de l’union à Dieu, de la vie éternelle. Sur ces deux routes, deux armées ennemies se hâtent, et entre elles il y a de perpétuelles rencontres. Chacune a son chef et son étendard, chacune sa devise, sa tactique et ses armes ; dans un. camp, c’est l’orgueil, la désobéissance, le Non serviam de Lucifer ; dans l’autre, c’est l’humilité, l’obéissance, le Quis ut Deus ? de saint Michel. Et N. B. Père nous parle ici des deux zèles, comme saint Augustin avait parlé des deux amours .
Le zèle, c’est l’ardeur secrète, le bouillonnement de l’âme, sa chaleur, sa ferveur. Dans la sainte Ecriture et les Pères le mot zèle désigne le plus souvent une mauvaise tendance de l’âme : la jalousie, l’envie, l’âpreté dans la poursuite d’une satisfaction égoïste, même aux dépens du prochain. C’est dans ce sens que l’emploie Cassien au chapitre Vl de sa 1re Conférence et aux chapitres XV et XVl de la XVllle ; dans ce sens également que N. B. Père recommande : Zelum et invidiam non habere (chap. IV : soixante-cinquième instrument) et à l’Abbé :
... Ne forte invidiae aut zeli flamma urat animam (chap. LXV). Saint Jacques avait parlé le premier du zèle amer : Quod si zelum amarum habetis, et contentiones sint in cordibus vestris, nolite gloriari et mendaces esse adversus veritatem... Ubi zelus et contentio, ibi inconstantia et omne opus pravum (JAC., III, 14, 16). Ce mauvais zèle conduit droit à la mort, écrivait déjà saint Clément de Rome : Qui ad mortem adducit zelus . Mais il y a aussi un bon zèle, une sainte ardeur, le zèle de Dieu ”, que saint Benoît signalait en passant, au chapitre LXIV . Il nous dira bientôt comment se traduit ce zèle ; il remarque seulement ici quel est son fruit dans les âmes : dégager des mauvaises passions et mener à Dieu .
C’est donc bien du dedans que part la direction de toutes nos démarches morales ; c’est à l’intime, c’est à l’âme que regarde N. B. Père, et c’est là qu’il voudrait provoquer un mouvement décisif. La seule question est de savoir ce que nous portons dans le cœur. Qui sait s’il ne faudra pas répondre : a Je m’aime beaucoup moi-même ; il n’y a guère que moi pour moi. Il y a chez moi une grande ardeur d’affirmation personnelle ; ;appartiens à corps perdu à mon système, c’est-à-dire à mes illusions. Et comme je ne suis pas seul au monde et qu’il y a autour de moi une multitude d’autres moi qui me limitent et prétendent me réduire, mon zèle devient facilement une ardeur d’impatience, de colère, de contestation, ce révolte : zelus amaritudinis malus ”. Demeurer neutre nous est interdit. Il n’y a pas de pure correction extérieure qui vaille ni qui tienne. Si nous nous fixons dans une attitude inerte et glacée, nous avons déjà choisi la mort. Laissons plutôt l’Esprit de Dieu allumer en nous la flamme du bon zèle qui s’appelle la charité. Ama et fac quod vis. Celui qui aime Dieu porte en quelque sorte la règle en soi. Et lorsqu’une ferveur de foi et de tendresse anime nos œuvres, tout va bien. Les mauvaises habitudes, quelque invétérées qu’elles soient, ne sauraient résister à cette flamme vivante et toute divine. Tel est le zèle, dit saint Benoît, que doivent entretenir et exercer les moines “ avec un très fervent amour ”. Et voici spécialement à quoi s’appliquera cette émulation sainte .

...id est, ut honore se invicem praeveniant. Infirnitates suas sive corporum sive morum patientissime tolerent ; obedientiam sibi certatim impendant. Nullus quod sibi utile judicat sequatur, sed quod magis alii. Caritatem fraternitatis casto impendant amore
Ils s’honoreront mutuellement de prévenances ; ils supporteront entre eux avec la plus grande patience les infirmités physiques et morales ; ils s’obéiront à l’envi les uns aux autres ;nul ne recherchera ce qu’il juge utile à soi-même mais ce qui l’est à autrui ; ils se prodigueront en toute pureté une charité de frères.


C’est toujours de charité qu’il est question et de charité fraternelle :
In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem (JOANN., XIII, 35). Elle se manifeste par les égards et les prévenances mutuelles, et N. B. Père rappelle la sentence de l’Épître aux Romains (Xll, 10) déjà citée au chapitre LXIII. La charité se traduit encore par le support affectueux des infirmités morales ou corporelles des frères ; et nous pourrions ajouter : par l’acceptation tranquille de nos propres misères. Les maux comme les biens, tout est commun dans le monastère. Peut-être même n’est-ce pas seulement l’infirmité du prochain qu’il nous faut supporter avec une patience inlassable, patientissime ; mais encore sa diversité. Nous venons tous ex diversis provinciis. Celui-ci arrive des brumes du Nord ; celui-là a mûri sous le grand soleil du Midi ; tel vient de la Bourgogne et a peut-être quelques gouttes de son vin dans les veines ; tel autre est Breton et bien de sa race. Or, le Seigneur demande que nous sachions nous prêter aux trempes diverses et que nous ne trouvions jamais insupportable un rapprochement qui s’est fait en lui et par sa grâce. Supportons encore les supériorités du prochain ; supportons la confiance et l’affection qui vont vers lui. Souvent le Seigneur permet sur ce point une souffrance aiguë, afin de nous mettre en demeure de chercher une affection plus haute, où nous ne redoutions plus de rivalité Alter alterius onera portate et sic adimplebitis legem Christi (GAL., Vl, 2).
Obéissez-vous à l’envi les uns aux autres, continue N. B. Père. Au lieu de poursuivre des fins qui satisfassent son égoïsme, que chacun recherche plutôt toutes les occasions d’obliger ses frères . C’est la grande loi du christianisme, c’est l’antipode de l’animalité, puisque l’animal et l’homme animal n’ordonnent toutes choses qu’à leur profit. L’Apôtre dessinait d’un trait une société qui n’était qu’à demi convertie : Omnes quae sua sunt quaerunt, non quae sunt Jesu Christi (PHILIPP., Il, 121) ; et, quelques lignes avant, il avait indiqué l’idéal d’une communauté chrétienne : Non quae sua sunt singuli considerantes, sed ea quae aliorum (Ibid., 4). Et saint Benoît termine la série des recommandations qui assurent la paix familiale par ce conseil tout gracieux, emprunté encore à l’apôtre saint Paul : qu’ils acquittent leur dette d’une chaste tendresse de frères (ROM., Xll, 10 ; I THESS., IV, 9 ; HEBR., XIII,I. Voir aussi I PETR., I, 22 sq.). D’un mot est souligné ce caractère de pureté surnaturelle qui fait le charme et la réalité durable des affections monastiques.

Deum timeant ; abbatem suum sineera et humili earitate diligant Christo omnino nihil pra ;ponant, qui nos pariter ad vitam oeternam per ducat
Ils craindront Dieu ; ils aimeront ; leur abbé d’une charité sincère et humble ; ils ne préféreront absolu- ment rien au Christ : Qu’il daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle !

Jusqu’ici, les conseils de N. B. Père ont porté spécialement sur nos relations avec nos frères et nos égaux, sur ce qu’on pourrait appeler la coordination sociale ; maintenant, semble-t-il, ils ont trait à nos relations avec ceux qui sont placés au-dessus de nous, à la subordination sociale : et c’est l’union de ces deux éléments qui constitue le lien d’une famille monastique.
Deum timeant. Qu’ils craignent Dieu, comme des serviteurs consciencieux, comme des fils. Nous la connaissons bien, cette crainte chaste, qui demeurera aux siècles des siècles. timor castus permanens in saeculum saeculi ; c’est la disposition bénédictine par excellence. Elle doit être perpétuelle en nous ; c’est l’aiguillon de notre zèle ; c’est l’expression pratique de notre charité. Et peut-être même le texte le plus autorisé est-il celui-ci : Caritatem fraternitatis caste impendant. Amore Deum timeant : nous retrouvons une formule identique au Pontifical romain dans la Préface si vénérable de la consécration des Vierges : Amore te timeant .
Qu’ils ne préfèrent au Christ absolument rien. ” C’est le vingt et unième instrument des bonnes œuvres, une devise empruntée à saint Cyprien et à saint Antoine. Il est simple en un jour de sincérité et de joie spirituelle d’affirmer au Seigneur qu’on ne lui préfère rien absolument : il est plus simple encore hélas ! de se dédire dans le détail de la vie. Et pourtant Dieu aime que nous lui répétions ces paroles d’élection. Elles sont riches de foi, d’espérance, de charité. Le Seigneur a pitié de notre désir et il fait que, peu à peu nous devenons vrais : il n’y a plus que lui en nous ; une réponse est donnée enfin à cette tendresse sans date, sans fond, sans bornes qui nous enveloppait à notre insu.
Et comme pour garantir l’autorité de l’Abbé, comme pour établir une dernière fois qu’elle découle bien de Dieu, qu’elle est le sacrement du Seigneur parmi nous, saint Benoît fait une place à l’Abbé entre Dieu le Père et son Christ. Et il demande encore à la charité la norme sûre de nos relations envers l’Abbé. Il dit : Abbatem suum : c’est le nôtre. Nous l’avons élu peut-être, c’est entre ses mains que nous avons fait profession. Nous aurons du respect pour tous les prélats qui sont au monde ; mais celui qui est le père de notre famille monastique et de notre âme a un titre spécial à notre affection. Elle sera “ sincère et par conséquent à l’épreuve d’une observation, d’une sévérité. Elle n’aura jamais le caractère de la flatterie ni de la mièvrerie : elle sera vraie, et d’âme, et de foi. Saint Benoît la veut “ humble ”’ et ceci doit être bien compris. Sans doute il est normal qu’une sainte et joyeuse liberté règne dans nos rapports avec celui dont la fonction, notait plus haut N. B. Père, est de servir, non de dominer : mais liberté n’est pas sans-gêne. Le fabuliste nous a décrit l’impertinence des grenouilles envers leur roi soliveau :
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi !

L’humilité consistera à garder son rang. Peut-être la vénération serait elle plus facile, si l’autorité se tenait à distance, se retirait dans une pénombre glorieuse et se faisait princière ; mais telle n’est point la famille de saint Benoît, où l’Abbé vit au milieu de ses moines. Il y a pourtant une nuance de mesure’ de discrétion, de respect filial dont nul ne doit se départir, et qui ne manque jamais dans une âme attachée au Seigneur.
Le chapitre se termine par un souhait. Aimant nos frères craignant Dieu d’une crainte d’amour, aimant notre Abbé, adhérant sans partage à celui qui s’est défini “ la Voie, la Vérité et la Vie ”’ puissions-nous tous ensemble, conventuellement, parvenu à la vie éternelle !
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
Aidez-nous à traduire les textes du latin dans votre langue sur : www.societaslaudis.org
Télécharger au format MS Word