Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Prologus III Prologue III Et quaerens Dominus in multitudine populi, cui haec clamat operarium suum, iterum dicit : Quis est homo qui vult vitam, et cupit videre dies bonos ? Quod si tu audiens respondeas : Ego, dicit tibi Deus : vis habere veram et perpetuam vitam, prohibe linguam tuam a malo et labia tua ne loquantur dolum Diverte a malo, et fac bonum inquire pacem et sequere eam. Et cum haec feceritis, oculi mei vos, et aures meae ad preces vestras et antequam me invocetis, dicam Ecce adsum. Quid dulcius nobis hac voce Domini invitantis nos, fratres carissimi ? Ecce pietate sua demonstrat nobis Domintis viam vitae. Suceinetis ergo fide vel observantia bonorum actuum lumbis nostris, perducatum Evangelii pergamus itinera ejus, ut mereamur eum qui nos vocavit, in regno suo videre. Et le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la foule à qui il lance ces appels, reprend : « Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? » Si, ayant entendu, tu réponds : « Moi », Dieu te dit : « Veux-tu avoir la vraie vie, la vie éternelle ? Alors garde ta langue du mal et tes lèvres du mensonge. Détourne- toi du mal et fais le bien ; recherche la paix et poursuis-la. » « Faites ainsi et mes yeux seront fixés sur vous, je prêterai l’oreille à vos prières et, avant même que vous ne m’invoquiez, je vous dirai : Me voici. » Quoi de plus doux, frères bien-aimés, que cette voix du Seigneur qui nous invite ? Voyez avec quelle tendresse le Seigneur nous indique la route de la vie ! Sanglés du ceinturon de la foi et de la pratique des bonnes actions, sous la conduite de l’Évangile, suivons donc ses chemins pour obtenir de voir dans son royaume celui qui nous a appelés.
Et le Seigneur, cherchant son, ouvrier dans la foule à qui il lance ces appels, reprend : “ Quel est l’homme qui veut la vie et désire voir des jours heureux ? ” Si, ayant entendu, tu réponds Moi ” , Dieu te dit : Veux-tu avoir la vraie vie, la vie éternelle ? Alors garde ta langue du. mal et tes lèvres du mensonge. Détourne-toi du mal et fais le bien ; recherche la paix et poursuis-la. ” “ Faites ainsi et mes yeux seront fixés sur vous, je prêterai l’oreille à vos prières et, avant même que vous ne m’invoquiez, je vous dirai : “ Me voici. ”



L’âme a pris contact avec N. B. Père, elle a prié avec lui, elle a été secouée par la crainte, réveillée par les paroles divines de l’Écriture ; mais il faut à l’invitation quelque chose de plus personnel encore, de plus décisif, de plus dramatique aussi. Le Père de famille, le Maître de la vigne (MATTH., XX, 1-16), descend lui-même sur la place publique pour recruter des ouvriers ; et l’appel qu’il jette à la multitude du peuple chrétien s’adresse réellement à chacun ; c’est un accord qu’il veut conclure avec chaque âme individuelle. Nous avons là dessinée la vraie situation de l’âme en face de Dieu : toute âme est ouvrière, Dieu aussi. Dieu, qui n’a besoin de rien, a pourtant voulu quelque chose : la manifestation de ses attributs au moyen de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel surtout. Le grand effort de Dieu, c’est l’Incarnation et la Rédemption. Il s’y est employé sérieusement, mais il n’a pas consenti à y travailler seul. Il a voulu s’associer des coopérateurs, et volontairement il a laissé son œuvre inachevée, se persuadant que ce serait une joie pour nous de travailler après lui, avec lui, et de mettre notre effort là où il a mis son sang (I COR.,III, 9 ; COL.,I, 24).
L’invitation, d’ailleurs, est accompagnée d’une amorce : Quis est homo qui vult vitam, et cupit videre dies bonos ? (Ps. XXXIII,13) Dieu ne dédaigne pas de nous prendre par notre intérêt, ni de s’appuyer sur cet amour premier et foncier que nous avons du bonheur. Aussi bien, sa propre gloire et notre bonheur sont-ils conjugués. Lorsque l’on offre à l’homme le bonheur et la vie, il ne se récuse jamais : Nonne omnis in vobis respondet Ego ? dit saint Augustin. Moi, Seigneur, je veux bien ! Seulement qu’il n’y ait pas de malentendu entre nous, ajoute le Seigneur, à qui N. B. Père fait préciser d’un mot le sens et la portée de sa promesse. Notre idéal n’est plus celui du Juif, qui se contentait trop souvent de la prospérité temporelle et de la longévité ; il s’agit pour nous oie la vie vraie et Plénière, de la vie éternelle. La vie de l’éternité est commencée ici-bas dans la grâce, et nous connaîtrons “ de bons jours ” chez saint Benoît ; alors même qu’il n’y aurait que la vie présente, ne serions-nous pas les heureux de la terre ? Mais, sans s’expliquer davantage sur le salaire réservé par Dieu à “ son ouvrier ”, N.B. Père indique brièvement d’abord, puis de façon plus étendue, les conditions qu’il doit accepter.
Il y a des éliminations qui s’imposent. Prohibe linguam tuam a malo...
(Ps. XXXIII 14-15) : s’agit-il de s’éloigner du mensonge et de renoncer à la fourberie proprement dite ? Oui, sans doute ; mais on peut donner à ces paroles de l’Ancien Testament une valeur qui soit en fonction de l’économie nouvelle, une signification plus générale. Il y a un mensonge d’action impliqué parfois dans toute notre vie, un démenti pratique donné à notre foi, une secrète dualité : la charité nous invite, et l’égoïsme nous emporte ; nous sommes écartelés et tiraillés en sens contraire ; et, de fait, ce sont les basses sollicitations qui trop souvent triomphent. Nous communions chaque matin, mass nous demeurons nous-mêmes. Si vraiment nous voulons la vie, il faut commencer à réaliser en nous l’unité, la loyauté profonde.
Diverte a malo. Prenons résolument notre âme et éloignons-nous de ce qui est mauvais. Éviter, se détourner, ce ne serait pas assez : il importe de créer entre le mal et nous un glacis étendu, que ni lui ni nous ne puissions plus franchir ; c’est prononcer contre lui une sentence de bannissement perpétuel. Ne soyons pas de ces hommes que saint François de Sales compare à des malades à qui leur médecin a interdit le melon, sous peine de mort ; ils ne mangeront donc pas de melon, mais ils s’inquiètent de s’en abstenir, ils en parlent et marchandent s’il se pourrait faire ; ils les veulent au moins sentir, et estiment bienheureux ceux qui en peuvent manger .
Et fac bonum. C’est l’élément positif de notre programme. Cette réflexion, si simple qu’elle paraît naïve, est pourtant bien souvent méconnue. Il en est trop qui dépensent le plus clair de leur intelligence et de leurs forces à prendre conscience des pièges dont est semée la vie et à les éviter ; il est des âmes toujours en arrêt, toujours ennuyées des résistances rencontres, toujours soucieuses des petits grains de poussière ; leur énergie s’emploie en plaintes ou s’épuise dans un regard constant sur elles-mêmes. Sans doute, la délicatesse est bonne, mais il est dangereux de trop se regarder et de se grossir : s’il faut se connaître, il est surtout indispensable de connaître Dieu. Au fond, notre vie n’a pas pour dessein de fuir le péché et le néant, mais plutôt de s’établir dans l’être, de faire le bien, de joindre Dieu.
Inquire pacem... La citation du psaume XXXlll n’a pas été choisie au hasard et ne se poursuit pas comme machinalement. Lorsque l’unité, l’harmonie et l’ordre ont été rétablis chez nous, grâce à cette loyauté dont nous parlions plus haut ; lorsque le désaccord avec Dieu, avec nos frères, avec nous-même a cessé, et que c’est une chose définitivement conquise et assise, alors nous avons la paix : tranquilitas ordinis. La paix n’est donc pas la paresse, ni un faux désintéressement ; c’est l’attitude que prend spontanément notre âme unie à Dieu dans la charité. La paix, comme la joie, n’est pas précisément une vertu, mais le fruit de la plus haute des vertus : la paix est la fille de la charité . Cherchez-la sur place, dit le Seigneur, comme un trésor caché ; poursuivez-la au besoin. Elle aura parfois l’air de fuir, ne vous découragez pas ; ne vous irritez pas de ses lenteurs, qui d’ailleurs ne sont peut-être que vos lenteurs à vous. Il n’y a jamais motif de sortir de cette paix : ni événements, ni souffrances, ni fautes même ; car on ne corrige pas des erreurs avec du désordre, et le repentir n’est pas le trouble. L’Apôtre envisage la paix comme la clôture spirituelle qui maintient notre âme près de Dieu :
Et pax Dei, quae exsuperat omnem sensum, custodiat corda vestra et intelligentias vestras in Christo Jesu (PHILIPP.,IV, 7). Retenons qu’elle est tout à la fois la récompense, le fruit, l’indice et le facteur de notre vertu ; et chacun sait qu’elle est devenue la devise de la famille bénédictine.
Le psaume continue, mais son verset 16 est rappelé, sans être cité formellement. Dès que notre âme s’est ainsi tournée vers Dieu et pacifiée, le regard bienveillant du Seigneur se repose sur elle et son oreille est toujours penchée pour recueillir notre prière ; il se complaît dans cette beauté qu’a créée la lumière de ses yeux. C’est l’intimité désormais : Qui adhaeret Domino anus spiritus est (I COR., Vl, 17). La prière sera encore dans notre cœur, nous n’aurons pas encore ouvert les lèvres, que le Seigneur dira : je suis là, me voici.

Quoi de plus doux, frères bien- aimés, que cette voix du Seigneur qui nous invite ? Voyez avec quelle tendresse le Seigneur nous indique la route de la vie ! Sanglés du ceinturon de la foi et de la pratique des bonnes actions, sous la conduite de l’Évangile, suivons donc ses chemins pour obtenir de voir dans son royaume celui qui nous a appelés.


N. B. Père laisse échapper une exclamation joyeuse. Voyez, mes frères bien-aimés ! Y a-t-il rien au monde qui soit plus caressant, plus doux, que cette invite du Seigneur, et formulée en de pareils termes ? C’est Dieu lui-même qui, dans sa tendresse, nous appelle à la vie et nous en montre le chemin.. Allons, partons en pèlerinage vers Dieu, marchons d’un pas alerte, la tunique retenue dans la ceinture, afin que ses plus flottants ne nous embarrassent pas et que nous gardions toute none vigueur : Sint lumbi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris (Luc., Xll, 35). Notre ceinture, c’est la foi, et la foi pratique, c’est-à-dire l’observance et l’habitude des bonnes œuvres : Et erit justitia cingulum lumborum ejus, et fides cinctorium renum ejus (Is., XI, 5). Conduits et guidés par les préceptes évangéliques , franchissons jusqu’au bout les étapes de ce divin voyage, afin de mériter de voir dans son royaume celui. qui nous a appelés.