Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 1: De generibus monachorum (b) 1 - LES GENRES DE MOINES (b)
Tertium vero monachorum teterrimum genus est sarabaitarum, qui nulla regula adprobati, experienta magistra, sicut aurum fornacis, sed in plumbi natura molliti, adhuc operibus servantes sæculo fidem, mentiri Deo per tonsuram noscuntur. Qui bini aut terni aut certe singuli sine pastore, non dominicis sed suis inclusi ovilibus, pro lege eis est desideriorum voluptas, cum quidquid putaverint vel elegerint, hoc dicunt sanctum, et quod noluerint, hoc putant non licere. Quartum vero genus est monachorum quod nominatur girovagum, qui tota vita sua per diversas provincias ternis aut quaternis diebus per diversorum cellas hospitantur, semper vagi et numquam stabiles, et propriis voluntatibus et guilæ inlecebris servientes, et per omnia deteriores sarabaitis. De quorum omnium horum miserrima conversatione melius est silere quam loqui. His ergo omissis, ad coenobitarum fortissimum genus disponendum, adiuvante Domino, veniamus. Le troisième genre de moines est détestable, c’est celui des sarabaïtes. N’ayant jamais suivi de règle, ils n’ont rien appris par expérience et n’ont pas été éprouvés comme l’or dans le creuset, mais, mous comme du plomb, ils restent fidèles au monde par leurs oeuvres et sont connus pour mentir à Dieu par leur tonsure. À deux ou trois ou même seuls, sans pasteur, ils s’enferment non dans les bergeries du Seigneur, mais dans leur propre bercail. Ils n’ont pour loi que la satisfaction de leurs désirs ; tout ce qu’ils ont imaginé et choisi, ils le déclarent saint, et ce qu’ils n’acceptent pas, ils le tiennent pour illicite. Le quatrième genre de moines est celui dit des gyrovagues. Ceux-là passent leur vie à circuler de province en province, se faisant héberger trois ou quatre jours dans les cellules des uns et des autres, toujours errants et jamais stables, asservis à leurs propres volontés et aux plaisirs de la bouche, pires à tous égards que les sarabaïtes. La conduite de tous ceux-là est des plus misérables et il vaut mieux se taire que d’en parler. Laissons-les donc de côté et venons-en, avec l’aide du Seigneur, à organiser la très forte classe des cénobites.
N. B. Père a éliminé la vie anachorétique, parce que la prudence l’interdit à la grande majorité des hommes ; il repousse, pour de tout autres motifs, le régime des sarabaïtes, qui est, dit-il, détestable. Cassien attribue au mot “ sarabaïte ” une origine égyptienne : Ab eo quod semetipsos a coenobiorum congregationibus sequestrarent ac singiilatim suas curarent necessitates, Aegyptiae linguae proprietate sarabaitae nuncupati sunt  ; peut-être vient-il plutôt du terme araméen sarab, qui signifie rebelle, réfractaire . Pour comprendre comment il a pu se rencontrer durant plusieurs siècles, des moines comme ceux que décrit maintenant saint Benoît, rappelons-nous que l’Église n’avait pas encore entouré l’accès de l’état religieux d’une série de précautions destinées à éloigner les indignes, les incapables, les instables. On pouvait se borner à prendre soi-même ou à recevoir un habit religieux, à se couper les cheveux ; puis, sans noviciat préalable, sans faire partie d’urne communauté régulièrement constituée, pourvu qu’on témoignât, par certains actes extérieurs, avoir renoncé au monde et s’être tourné vers Dieu, on était moine et, selon la langue du temps, converti On était tenu à la chasteté, à un certain degré de pauvreté ; mais où était l’obéissance ?
Les sarabaïtes auraient pu dire : Mais nous reconnaissons théoriquement que l’obéissance est impliquée dans le concept du monachisme ; nous sommes même tout disposés à obéir ; qu’ajouterait à la perfection de nos dispositions intérieures la prestation matérielle de l’obéissance ? Saint Benoît prévient et déjoue de tels sophismes. C’est seulement l’obéissance effective et pratique qui montre la réalité des dispositions intérieures ; et l’on n’obéit que si l’on est commandé, si l’on a une règle. Or, les sarabaïtes n’ont aucune règle pour les éprouver, pour les authentiquer vrais religieux : nulla regula approbati. C’est l’expérience qui sert de pierre de touche, qui enseigne au moine et aux autres ce qu’il vaut réellement, experientia magistrat. . Loin d’être cet or véritable qui se soumet volontiers à l’épreuve de la fournaise et qui en sort victorieux, pur de tout alliage, celui qui ne consent pas à passer au creuset d’une règle est convaincu d’avance d’être mou et vil comme le plomb. La vie des sarabaïtes est un mensonge patent. Ils mentent tout à la fois au siècle et à Dieu : au siècle, dont ils ont dépouillé la livrée extérieure et à qui néanmoins leurs œuvres restent fidèles ; à Dieu, qu’ils trahissent tout en professant lui être consacrés. Leur vie est séculière, alors que leur tête est rasée.
Mais encore, s’ils point pas de règle écrite, peut-être ont-ils une règle vivante dans la personne d’un Abbé ? Non : ils se réunissent deux ou trois, de telle sorte que nul ne s’arroge une autorité quelconque ; ou même, ce qui est plus commode encore, ils vivent seuls, dans un ermitage. Et ils constituent ainsi un bercail sans pasteur, un bercail qui n’appartient point à un maître, ni au Seigneur, mais qui est bien à eux : non dominicis sed suis inclusi ovilibus. Leur règle, c’est ce qui leur plaît, c’est leur désir, leur caprice du moment. Non qu’ils se proposent formellement d’appartenir à leur seule volonté propre : ils se persuadent peut-être obéir à une règle ; mais ils se créent à eux-mêmes la règle des mœurs. Ce qu’ils ont pensé et résolu, ils l’appellent saint , et ce qu’ils ne veulent pas, ils l’estiment illicite.
Nous avons là, et dans des termes d’urne énergie singulière, la description d’un état psychologique qui est trop commun et qui constitue le plus redoutable des périls. Si la race des sarabaïtes a disparu historiquement, l’esprit qui ranimait peut toujours renaître. L’homme a la triste facilité de voir les choses non comme elles sont, mais comme il est, de faire le monde à son image et ressemblance. Dans l’ordre moral et de la volonté, où l’erreur ne se traduit pas, comme dans une expérience de laboratoire, par le châtiment matériel et immédiat d’un insuccès ou d’une explosion, nous arrivons à colorer toutes nos décisions, à canoniser ce que nous faisons, à adorer ce qui nous plaît. C’est l’illusion . Grâce à elle, on en vient à motiver les actes les plus injustifiables par des considérations de bon ordre et à ériger en prescriptions de la conscience ce que suggèrent les pires passions. Quel est le révolutionnaire qui se propose simplement de troubler l’ordre social ? l’hérétique qui ne se persuade pas servir l’Église ? Et quand les moines de Vicovaro essayèrent d’empoisonner saint Benoît, leur bonne foi féroce dut s’appuyer sur de hautes considérations d’intérêt général. Nulle part on n’arrive plus aisément que dans la vie religieuse à se cautériser la conscience et à la retourner bout pour bout ; l’axiome antique se vérifie : Corruptio optimi pessima. Et c’est le résultat de tout un travail de diplomatie intérieure, d’une opération de chimie mentale : “ J’ai voué la perfection. Elle m’impose un joug que je n’ai plus le courage de porter : faudra-t-il donc abandonner le monastère ? Je suis un ancien maintenant ; cette obéissance menue est bonne pour la. période de formation. Après tout, n’y a-t-il pas des accommodements avec la loi, des interprétations légitimes ? Ceci encore n’est-il pas la perfection ? ” Et on convertit doucement la loi en sa volonté, jusqu’à ce que la fascination du moi occupe tout le champ de la vision intérieure ; l’apostasie complète arrivera à son heure. Sans doute, toute tendance à s’isoler de la communauté, toute culture irrégulière d’une idée personnelle n’aboutit pas à de pareils excès : mais il suffit de savoir de quels précipices est bordé le chemin des sarabaites et où il peut aboutir, pour que la prudence nous fasse un devoir de l’éviter. Si nous pouvions profiter des effroyables expériences d’autrui ! Il n’y a de sécurité que dans la voie de l’obéissance absolue et dans la vie conventuelle régie par un Abbé.

Le quatrième genre de moines est, celui dit des gyrovagues. Ceux-là passent leur vie à circuler de province en province, se faisant héberger trois ou, quatre jours dans les cellules des uns et des autres, toujours errants et jamais stables, asservis à leurs volontés et aux plaisirs de la bouche ,.pires à tous égards que les sarabaïtes. La conduite de tous ceux-là est des. plus misérables et il vaut mieux se taire que d’en parler.

Il semble qu’il soit difficile de trouver une forme de vie religieuse plus dégradée que celle des sarabaïtes : pourtant, il y avait pis encore. Après tout, les sarabaïtes pouvaient prier et travailler ; leur bercail n’était pas celui du bon Pasteur, mais enfin ils en avaient un, ils avaient un commencement de demeure monastique ; peut-être rencontrait-on çà et là de bonnes âmes parmi eux ; en tout cas, le spectacle de leur inobservance n’était. que pour quelques-uns. Mais les gyrovagues étalent au grand jour et en tous lieux leur misère morale, et elle est sans mesure.
Ils ont fait le seul vœu de pauvreté et avec intention de ne point s’enfermer dans une clôture, mais de s’en aller vivre, de par le monde, aux dépens d’autrui. Toute la vie se passe sur les chemins ; on voit du pays, on cause avec tons. On vient frapper dévotement à la porte des monastères et des ermitages, de telle sorte que le prétexte de la fatigue, le respect qu’inspire l’habit religieux, les soins attentifs que l’on accorde aux hôtes de passage, leur assurent une vie douce et une cuisine appétissante . Au bout de trois ou quatre jours, le gyrovague prend congé, la besace bien garnie de provisions. Il a grand soin de ne se fixer nulle part ; il aurait fallu prendre les murs de la “ celle ” qui offrait l’hospitalité. Il disparaît au bon moment, et avant d’être mis en demeure de prendre part au travail commun. C’est le parasite de la vie monastique, un vagabond plutôt qu’un moine . On devine le débraillé, la vulgarité, l’immoralité, le caractère redoutable de ces gens-là. Ils déconsidèrent la vie religieuse, et saint Augustin, dans un passage dont s’inspire N. B. Père, les dépeint comme étant suscités dans ce dessein par le diable :... Tam multos hypocritas sub habitu monachorum usquequaque dispersit, circumeuntes provincias, nusquam missos, nusquam fixos, nusquam stantes, nusquam sedentes. Alii membra martyrum, si tamen martyrum, venditant, etc. .
En résumé, ni recueillement, ni prière ni travail, ni mortification, ni stabilité, ni obéissance ; et, sur tous ces points, les gyrovagues sont inférieurs aux sarabaïtes : et per omnia deteriores sarabaitis. Saint Benoît, à la vue de ce spectacle, demande la permission de n’insister pas . (De quorum omnium, c’est-à-dire peut-être des sarabaïtes et des gyrovagues.) Imitons-le, mais à la condition de nous souvenir que les tendances à la gyrovagie peuvent réapparaître toujours. Il est facile d’aimer les sorties, les bons repas, la conversation des séculiers ; de se laisser glisser à prendre peu de soin de sa personne et à donner à une tenue sordide ou à des bavardages avec les gens du dehors le nom de “ la bonne simplicité ”.

Laissons-les donc de côté et venons-en, avec l’aide du Seigneur, à organiser la très forte classe des cénobites.

Saint Jérôme s’exprimait à peu près dans les mêmes termes : His igitur quasi quibusdam pestibus exterminatis, veniamus ad eos qui plures sunt et in commune habitant, id est quos vocari Coenobitas diximus. Laissons donc de côté ces caricatures de la vie monastique ; laissons même, et pour d’autres raisons, la vie érémitique, et commençons avec l’aide du Seigneur à organiser par une règle la race très saine et très forte des cénobites. Des exclusions seules qui font le thème de presque tout ce premier chapitre, se dégagent déjà les grandes lignes de la vie bénédictine : elle sera conventuelle, régie par l’obéissance, vouée à la stabilité.
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