Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (b) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (b) Ergo cum aliquis suscipit nomen abbatis, duplici debet doctrina suis praeesse discipulis ; id est, omnia bona et sancta factis amplius quam verbis ostendere, ut capacibus discipulis mandata Domini verbis proponat ; duris vero corde et simplicio ribus, factis suis divina pracepta demonstret. Omnia vero quae discipulis docuerit esse contraria, in suis factis indicet non agenda ; ne aliis praedicans, ipse reprobus inveniatur Nequando illi dicat Deus peccanti Quare tu enarras justitias meas et assumis testamentum meum per os tuum ? Tu vero odisti disciplinam et projecisti sermones meos post te Et : Qui in fratris tui oculo festucam videbas, in tue, trabem non vidisti ? « Celui qui a reçu le nom d’abbé doit diriger ses disciples par un double enseignement, c’est-à-dire montrer tout ce qui est bon et saint par des paroles et plus encore par des actes ; en paroles il proposera aux disciples réceptifs les commandements du Seigneur, tandis qu’à ceux qui sont durs de coeur ou plus frustes, il manifestera par ses actes les préceptes divins. Tout ce qu’il aura déclaré aux disciples leur être interdit, il montrera par ses actes qu’il ne faut pas le faire, de peur qu’après avoir prêché aux autres il ne soit lui-même condamné et que Dieu ne lui dise un jour, à lui qui est en faute : janv. mai sept. « Pourquoi proclamer mes lois et avoir mon alliance à la bouche ? Toi, tu haïssais la discipline et rejetais derrière toi mes paroles. » Et : « Toi qui voyais une paille dans l’oeil de ton frère, tu n’as pas vu la poutre dans le tien. »
L’Abbé n’a donc point reçu de Dieu sa dignité et son nom pour y trouver les satisfactions de la vanité ou de la paresse : il est à la tête des siens, le début du chapitre nous en avertissait déjà, pour leur être utile et les mener à Dieu, prodesse magis quam praeesse, dira N. B. Père au chapitre LXlV. Nous savons aussi que la responsabilité de l’Abbé est engagée doublement : sur sa doctrine et sur l’obéissance de ses disciples. Saint Benoît examine maintenant plus à loisir ces deux points. Il donne au mot doctrine sa signification la plus étendue : c’est à la fois l’enseignement proprement dit et le gouvernement des âmes : tout ce qui forme des “ disciples ”, tout le programme de l’Abbé qui est un père et un maître. Dans la suite du chapitre, il sera question successivement et de l’enseignement et du gouvernement de l’Abbé ; N. B. Père terminera en lui rappelant qu’il rendra compte à Dieu de l’obéissance de tous ses moines comme de sa propre fidélité.
Son premier devoir est d’enseigner ; par conséquent il doit étudier. et il doit savoir. Les chrétiens et les moines sont fils de lumière. On ne se sanctifie pas mécaniquement, mais par l’épanouissement de l’intelligence surnaturelle. Tout va bien dans un monastère où règne l’amour de la doctrine. Mais encore que chaque religieux puisse s’appliquer à cultiver lui-même sa foi, il reste pourtant que la vie de chacun et l’unité conventuelle ont besoin de la doctrine de l’Abbé. Les livres, par cela même qu’ils parlent à tout le monde, ne s’adressent à personne en particulier : il faut la parole vivante d’un maître. Et saint Benoît indique d’un mot la matière de l’enseignement abbatial : omnia bona et sancta, tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, tout ce qui est apte à conduire à Dieu ; cela seulement nous intéresse ; on étudie le reste dans d’autres écoles. C’est une science dont le dessein est moral et pratique.
Il s’agit si peu de science humaine ou de spéculation sèche en matière théologique ou scripturaire, que N.B. Père demande à l’Abbé de distribuer sa doctrine en même temps par des paroles et par des actes, et plus encore par l’exemple que par la parole . Il est d’expérience commune que nous enseignons plus par notre vie que par nos discours, et l’exemple, quel qu’il soit, impressionne d’autant plus profondément qu’il tombe de plus haut. Aussi le motif pour lequel N. B. Père réclame cette double forme de doctrine, est-il précisément de rendre la vérité accessible à toutes les âmes dont se compose ordinairement une communauté, y compris celles que l’enseignement didactique tout seul ne parviendrait pas à atteindre efficacement.
Il est des âmes ouvertes, capaces, chez qui l’intelligence est absolument droite, confiante, d’accord par avance avec la doctrine, chez qui la volonté -est résolue, active, tellement conjuguée avec l’intelligence qu’elle va spontanément dans le sens de la lumière. A ces trempes fines, élevées et fortes, il suffit de proposer le bien, de dire la pensée de Dieu, pour qu’elles s’y rangent d’elles-mêmes avec aisance et avec joie. Elles réalisent un peu l’homme idéal de Platon, chez qui le souverain, la lumière toujours efficace, la vérité toujours décisive, qui ne fait le mal que malgré lui et par ignorance ; elles rappellent plutôt encore le type angélique. Et, sans vouloir faire un ange de chacun de nous, il est clair pourtant que dans une communauté d’aujourd’hui ces âmes accueillantes sont le plus grand nombre, parce que nous bénéficions d’un long passé de christianisme, de l’éducation, des conditions de la vie sacerdotale. Mais, au temps de N. B. Père, on rencontrait des trempes frustes et des esprits bornés, duri corde et simpliciores. Pour ceux-là, s’il en est encore, la dignité de vie et la régularité de l’Abbé, le contact assidu de sa piété vaudront toutes les exhortations. Même il est nécessaire d’ajouter que l’Abbé agit sur sa communauté non seulement par sa doctrine parlée et par ses exemples, mais encore par ses tendances, par son esprit, par le motif profond de son action. C’est une sorte d’aimantation secrète, un entraînement auquel les âmes ne résistent pas ; et c’est ainsi que peu à peu un monastère prend la physionomie de son Abbé. Saint Benoît ne dit rien explicitement du devoir de la résidence ; mais il est bien évident que, l’Abbé ne saurait enseigner et édifier s’il est sans cesse à courir les chemins.
La question de savoir si le législateur est soumis à sa propre loi ne se pose pas ici ; l’Abbé n’est pas législateur, il est le gardien de la Règle, et envers elle il est deux fois redevable : pour l’observer en tant que moine, pour la faire observer en tant qu’Abbé. Quelle autorité aura son enseignement le jour où sa parole sera d’un côté et ses actes de l’autre ? Il n’y a pas seulement, dans cette contradiction flagrante, détriment et danger pour les religieux : saint Benoît ajoute qu’il y a pour lui un grave péril Alors qu’il prêche aux autres le salut, ne va-t-il pas, lui-même, méritera la réprobation (I COR., IX, 27) ? Dieu soulignera, en prononçant la sentence ; tout ce qu’il y a d’odieux dans l’écart voulu entre les sévérités du moraliste et le relâchement scandaleux de sa propre conduite.