Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 4: Quæ sunt instrumenta bonorum operum (a) 4 - LES INSTRUMENTS À METTRE EN OEUVRE POUR LE BIEN (a) In primis Dominum Deum diligere ex toto corde, tota anima, tota virtute. Deinde proximum tamquam seipsum. Deinde non occidere. Non adulterare. Non facere futum. Non concupiscere. Non falsum testimonium dicere. Honorare omnes homines. Et quod sibi quis fieri non vult, alio ne faciat. Abnegare semetipsum sibi ut sequatur Christum. Corpus castigare. Delicias non amplecti. Ieiunium amare. Pauperes recreare.Nudum vestire. Infirmum visitare. Mortuum sepelire. In tribulatione subvenire. Dolentem consolari. Sæculi actibus se facere alienum. Nihil amori Christi præponere. AVANT TOUT, aimer le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces ; ensuite le prochain comme soi-même. Puis ne pas commettre de meurtre, ni d’adultère, ni de vol. Pas de convoitise, ni de faux témoignage. Honorer tous les hommes, et ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse. Renoncer à soi-même pour suivre le Christ. Châtier le corps ; ne pas s’attacher aux plaisirs ; aimer le jeûne. Soulager les pauvres, vêtir celui qui est nu, visiter le malade, ensevelir le mort. Secourir celui qui est dans l’épreuve, consoler l’affligé. Se faire étranger aux agissements du monde. Ne rien préférer à l’amour du Christ.
QUELS SONT LES INSTRUMENTS DES BONNES ŒUVRES
Tout ce qui précède nous a fait connaître la constitution organique de la société monastique. Dorénavant, jusqu’au chapitre VIll, il sera parlé de l’individu et de son programme de perfection surnaturelle : c’est la portion de la Règle qui forme ce qu’on peut appeler la spiritualité de saint Benoît ; c’est la constitution spirituelle des moines. Nous nous rappelons avec quelle insistance N. B. Père marquait dans le Prologue que le développement de la vie chrétienne se réalise par la pratique des bonnes œuvres et l’exercice constant de toutes les vertus : il décrit maintenant cette activité ordonnée. La longue énumération du chapitre IV cataloguera les principales formes sous lesquelles elle se traduit ; et de petits traités seront consacrés ensuite aux dispositions fondamentales d’obéissance, de recueillement et d’humilité.
Instrumenta bonorum operum. La sagacité des commentateurs s’est exercée à préciser la signification de ces trois mots. L’apôtre saint Paul ayant parlé deux fois de l’armure du chrétien, N. B. Père voudrait-il indiquer ici les qualités intérieures dont nous devons être munis -habitus activi quibus instruimur - pour accomplir en effet toutes bonnes œuvres ? Ou bien saint Benoît considère-t-il les textes scripturaires dont sont formés presque tous les versets de ce chapitre comme de vrais instruments, des procédés d’une efficacité assurée, destinés à nous faire pratiquer les bonnes œuvres ? comme si, pour réaliser le bien, nous n’avions besoin que d’entendre les sollicitations divines. D’une façon moins subtile, on pourrait donner au mot instrumenta son sens de textes authentiques, qui ont valeur juridique, et traduire : les règles des mœurs, les formules pratiques du bien. Il signifie encore outils, attirail, appareil, ressources, et, dans l’espèce, les outils avec lesquels s’opère le bien, tous les procédés, tout l’appareil des vertus, en définitive les vertus et les bonnes œuvres elles-mêmes. Tel est, semble-t-il, le sens le plus conforme à la pensée de saint Benoît ; il parlera, en terminant ce chapitre, des “ instruments de l’art spirituel , et présentera le monastère comme “ l’atelier ” où l’on apprend à les manier  ; c’est parce. qu’il s’agit réellement des bonnes œuvres qu’on pourra les dire adimpleta.
Un mot sur les sources du chapitre IV. La série presque entière des instruments se trouve dans la seconde partie de la première Épître Décrétale de saint Clément  ; mais on a reconnu depuis longtemps que cette seconde partie était apocryphe et I’œuvre d’Isidore Mercator. Il existe sûrement des analogies entre le chapitre de saint Benoît et le début de la Doctrine des .Apôtres (reproduit dans le livre Vll des Constitutions apostoliques) ; l’un et l’autre, par exemple, commencent par l’énoncé du double commandement de la charité ; D. Butler estime :pourtant qu’on ne saurait trouver la preuve certaine d’un emprunt On pourrait rapprocher aussi le passage de la sainte Règle des quarante-neuf sentences publiées par le cardinal Pitra sous le titre :
Doctrina Hosii episcopi ( 397)  ; ou bien des Monita de Porcaire, abbé de Lérins (fin du cinquième siècle)  ; ou encore de la Doctrina d’un évêque Séverin, qu’or. n’est pas encore parvenu, que je sache, à identifier . Chez les philosophes païens eux-mêmes, nous trouvons des formulaires analogues : voir, par exemple, les Sentences attribuées aux Sept Sages de la Grèce , les Sentences en prose qui précèdent les Disticha Catonis, et les Sentences de Sextus, dont saint Benoît citera un fragment au chapitre Vll . Toutes les civilisations nous ont laissé des spécimens de littérature gnomique : c’est à ce genre que se rattachent les Proverbes et l’Ecclésiastique. Nous sommes naturellement portés à mettre notre vie morale en devises, à la traduire en axiomes pratiques ; il nous semble qu’il y a facilité plus grande pour le bien, lorsque nous arrivons à une formule brève, pleine, bien frappée, qui porte comme une gracieuse invitation dans sa perfection même. Les vieilles règles monastiques s’exprimaient d’ordinaire sous cette forme sentencieuse et sobre . Et c’est chez elles, c’est dans la sainte Ecriture, c’est un peu partout, que N. B. Père semble avoir glané ses soixante-douze instruments des bonnes œuvres : il n’est pas prouvé, jusqu’ici, qu’il n’ait fait que copier, en les modifiant plus ou moins, une ou plusieurs collections antérieures.
Il serait superflu de vouloir ramener les instruments à une distribution méthodique et au développement d’un plan unique, saint Benoît n’ayant songé à rien de semblable. Il se borne à placer en tête ce qu’il y a de plus considérable et d’élémentaire ; il groupe les sentences qui se rapportent à un même but et sont reliées par quelque analogie. Nous remarquerons que les maximes de la perfection surnaturelle voisinent avec les préceptes essentiels du christianisme : c’est que ceux-ci renferment dans leur simplicité même toute la doctrine morale et qu’ici, comme dans le Prologue, comme dans les chapitres qui vont suivre, N. B. Père conçoit la sainteté monastique sous la forme d’un épanouissement régulier, normal, tranquille du baptême.

Primum instrumentum  : In primis, Dominum Deum diligere ex toto corde, tota anima, tota virtute : Avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme et. de toutes ses forces.

In primis : oui, à tous points de vue, c’est bien le premier des instruments. D’abord, le précepte est universel. Il se trouve déjà tout entier dans la loi mosaïque (DEUT., Vl, 5) ; et le Seigneur n’a eu besoin que de le rappeler (MARC., Xll, 30). On ne saurait méconnaître toutefois que le Nouveau Testament lui ait donné une place de plus grand honneur. Il y a eu sous la loi nouvelle une plus large et plus intime effusion de l’Esprit de Dieu : Caritas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum qui datus est nobis ; et la charité filiale est, selon l’enseignement de l’Apôtre, la caractéristique de la nouvelle alliance.
C’est un précepte compréhensif et complet. Il nous est agréable de voir concentrer en une obligation unique tous les devoirs de la vie chrétienne. L’esprit est plus attentif lorsqu’il n’a qu’une chose à regarder, la volonté plus décidée lorsqu’elle n’a qu’un but à poursuivre, l’âme plus sereine et plus joyeusement persévérante lorsqu’elle a tout ramené à l’unité. On ne nous demande que d’aimer. Toute vie morale se résume là. Ama, et fac quod vis, disait saint Augustin ; et avant lui, l’Apôtre, attribuant à la charité les actes de toutes les vertus particulières, avait établi que la charité suffit à elle seule, mais qu’en dehors d’elle rien ne suffit (I COR., XIll).
C’est un précepte facile, et du côté de son acte et du côté de son objet. Il n’est besoin ni d’être grand, ni d’être riche, ni d’être en santé, ni d’être intelligent pour aimer. C’est l’acte le plus spontané et le plus simple ; c’est un acte premier auquel nous avons été préparés dès l’enfance, grâce aux sourires et à la tendresse qui ont accueilli notre vie Dieu l’a provoqué ainsi de manière à se l’assurer. L’acte est facile du côté de son objet : car il est aussi naturel d’aimer Dieu que de le connaître, et à cela suffisent les seules facultés de l’homme. Sans doute un tel amour, tant qu’il n’a point pour racine une faculté sur naturelle, ne saurait nous porter jusqu’à Dieu ; mais il reste que Dieu est naturellement aimable. Surnaturellement, il l’est à bien des titres ; il s’est fait connaître à nous parles bienfaits généraux du christianisme et par cette révélation d e sa bonté qui est impliquée dans chacune de nos existences. Il nous a donné ce qu’il faut pour l’aimer surnaturellement, pour lui rendre une tendresse égale à la sienne. Et il a ajouté le précepte : diliges ; or, le précepte a son efficacité propre pour nous faire connaître et aimer Dieu ; car, enfin, celui-là seulement qui aime, celui-là seulement qui est bon et beau a le droit d’exiger d’être aimé, celui-là seulement qui aime sans partage a le droit d’exiger un amour sans partage. C’est vraiment chose aisée et douce que d’aimer notre Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, la tendresse, la beauté et la pureté infinie.
La seule objection que l’on puisse élever est celle-ci : “ Je le veux, aimer est nécessaire et suffit ; mais enfin, aimer est-il si facile ? Moi, je n’ai jamais rencontré Dieu nulle part. Puis, j’ai vécu longtemps étranger et inattentif à lui. Je ne conteste la réalité ni de sa beauté .ni de son amour pour moi, mais tout cela est d’un monde très spirituel où je n’ai guère accès. Et je suis, d’ailleurs, de trempe positive, plutôt sèche et froide, le surnaturel n’éveille chez moi nulle émotion. ” Il y a, à la base de cette objection, une fausse définition de la charité. La charité, selon saint Thomas, est amitié entre l’homme et Dieu ; et un païen nous avertit qu’une amitié vraie s’applique à vouloir et à écarter les mêmes choses : Eadem velle, eadem nolle, ea demum firma amicitia est. Aimer Dieu, c’est vouloir ce que Dieu veut et faire ce que Dieu demande, c’est unir pratiquement notre volonté à la sienne. N’est-ce pas la doctrine du Seigneur lui-même en saint. Matthieu (VIl, 20 sq.) : Ex fructibus eorum cognoscetis eos. Non omnis qui dicit mihi : Domine, Domine, intrabit in regnum caelorum, sed. qui facit voluntatem Patris mei qui in caelis est. Ni l’exaltation des premières heures de la vie spirituelle, ni même le plaisir épuré et très noble qui est le rejaillissement -sur tout l’être d’une charité éprouvée déjà’ ne sont nécessaires et ne constituent des indices infaillibles de notre intimité avec le Seigneur. Toutes ces formes de joie sont simplement surajoutées à la charité comme un encouragement ou comme une avance de salaire et d’hoirie. Il est même constant que, pour parvenir, sinon encore à la sainteté, du moins à un certain degré d’amour véritable, il faut savoir être fidèle sans plaisir, dans l’aridité et jusqu’au milieu des bourrasques intérieures qui font frémir la sensibilité entière.
Nous n’avons qu’à continuer la lecture du primum instrumentum pour reconnaître le caractère et la mesure de notre charité. Il faut aimer “ avec son cœur ”, c’est-à-dire non pas nécessairement d’un amour affectif et ressenti, mais enfin avec l’intime de soi-même. Nulle difficulté, semble t il. Pourtant, il y a toujours danger, dans une vie régulière et liturgique, de n’aimer Dieu qu’avec ses lèvres, dans la routine des prestations matérielles. C’est la tendance judaïque, dénoncée maintes fois et flétrie par les Prophètes et par le Seigneur. Elle peut naître d’une occupation très chère, qui draine à son profit le meilleur de notre attention et ne laisse à Dieu que le maigre hommage d’un ritualisme obligé. Aimer “ avec tout son cœur ”, ce sera faire rayonner en nous la charité, incliner devant Dieu l’intelligence et la volonté, et par elles les forces inférieures elles-mêmes ; et c’est précisément afin de mieux embrasser le tout que l’amour se ramasse au centre et au nœud vital
Deus meus, volui, et legem tuam in medio cordis mei.
Tota anima. Sans prétendre donner une valeur exclusive et souveraine à ces exégèses, peut-être pourrait-on considérer ici l’âme comme principe de la vie et de la continuité de la vie, puisque, l’âme se retirant, la vie cesse. Aimer Dieu de toute son âme suggérerait alors la loi de continuité dans l’adhésion à lui, qui doit régir notre activité surnaturelle. Cette continuité a ses degrés. On rencontre des grâces extraordinaires, des grâces de présence intellectuelle et de contemplation infuse ; mais elles sont accordées le plus souvent à ceux qui usent bien de la grâce commune. Il est normal que notre pensée soit. tournée d’une façon assidue vers celui à qui nous avons fait profession d’appartenir. Non sans doute que nous puissions à chaque instant formuler un acte de charité, mais nous pouvons vivre habituellement sous son influence. Dieu est simple, il est souple comme un parfum et peut pénétrer toute notre vie. Le meilleur travail intellectuel n’est-il pas celui qui s’accomplit sous son regard ? Avec un peu d’entraînement, le contact avec Dieu devient familier : “ Notre cœur est là où est notre trésor ” ; et notre esprit revient à lui de façon formelle, aussitôt qu’une autre occupation ne le confisque plus. Toute vie est une adaptation à des conditions de milieu : l’atmosphère où se développe la vie surnaturelle est la charité, la paisible et perpétuelle attention au Seigneur.
Nous devons aimer tota virtute, c’est-à-dire avec toutes nos puissances, de telle sorte qu’elles s’emploient sans réserve au profit de l’amour et de Dieu. Ceci est la condition même de l’amour : toute dilection réelle est absolue et sans limites ; dès lors qu’on aime, on ne discute pins, on se donne entièrement, on tente au besoin l’impossible. La charité n’excepte rien. Elle veut s’emparer de tous nos instants, diriger toutes nos démarches, ordonner toutes nos affections. Et lorsque nous avons épuisé la longue série des sacrifices, lorsque nous avons courageusement fait disparaître l’une après l’autre les idoles qui encombraient notre âme, il reste ordinairement une idole dernière, non pas la plus grossière, ni peut-être la plus aimée, une idole quelquefois toute petite et ridicule, mais c’est la dernière ; et c’est là que le moi, débusqué de partout, s’est réfugié tout entier. Si nous ne voulons pas demeurer éternellement sur place, il faut nous armer de beaucoup de résolution et. de délicatesse et couper l’amarre.

2. Deinde proximum tamquam seipsum - Ensuite le prochain comme soi - même.

Avec la charité envers Dieu, la charité envers le prochain : In his duobus mandatis universa lex pendet et prophetae. Nous pouvons donc nous arrêter aussi devant le précepte de la charité fraternelle ; il est d’application constante, et la moitié des instruments des bonnes œuvres ne font qu’en formuler les différentes modalités et n’en sont que le morcellement.
L’objet de notre charité, c’est le prochain, c’est-à-dire notre frère, quel qu’il soit ; et, selon la définition du Seigneur, c’est tout homme à qui nous pouvons faire du bien, fût-il Samaritain. Là où l’on excommunie, là où il y a tel de ses frères qu’on ne voit. pas, en face de qui on se tient dans l’attitude d’une neutralité boudeuse, irritée, ou même de l’hostilité violente, on est un fuyard et un hérétique de la charité. C’est soi-même qu’on excommunie. Si vous cultivez une inimitié contre un seul de vos frères, la charité n’est plus en vous ; ce qui vous détermine à demeurer en bons termes avec les autres, c’est l’amour de vous-même, c’est un attrait naturel, une sympathie humaine, quelquefois infra humaine, peut-être purement animale. Pourquoi les communions produisent elles parfois si peu de fruit ? parce que nous y mettons un obstacle, et, d’ordinaire, l’obstacle est là. D’où viennent certaines apostasies ? du mépris de la fraternité. Il est sûr que chez des religieux les fautes contre la charité, par éloignement ou par détraction, sont celles où se rencontre le plus facilement gravité de matière.
Le motif de notre charité c’est Dieu. Nous aimons parce que Dieu aime que nous aimions. Nous aimons parce que le prochain est à Dieu et que l’amour que nous avons pour Dieu se répand naturellement sur tout ce qui le touche. Nous aimons parce que Dieu aime, et nous inclinons certaines répugnances personnelles devant la souveraine appréciation de Dieu. Nous aimons parce qu’il y a de Dieu dans le prochain ; comme l’Eucharistie est une extension de l’Incarnation, de même le prochain est une extension de l’Eucharistie : Dieu a été jaloux que nous ne rencontrions que lui dans toutes les avenues de notre vie. Le Seigneur se considère lui-même comme le bénéficiaire réel de notre charité :
Quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis (MATTH., XXV, 40). Il n’y a vraiment qu’un seul acte de charité qui, invisiblement, embrasse Dieu et nous-mêmes et le prochain : Dieu parce que c’est lui, et nous pour lui, et le prochain parce qu’il est à lui et en lui.
Et, de peur que nous ne demeurions parfois indécis sur l’étendue de notre charité, on nous a fourni un critérium facile : l’amour surnaturel que nous avons pour nous-même : tamquam seipsum. Tout le bien que nous nous souhaitons, que nous travaillons à nous procurer, nous -devons le ménager au prochain par notre désir, notre prière, nos efforts. toutes les fois que vous traitez avec votre frère, nous dira le neuvième instrument, et alors surtout qu’il s’agit de réclamer de lui un service ou d’exercer à son endroit le devoir de la correction, usez d’un affectueux dédoublement : selon l’expression vulgaire mais bien exacte, mettez-vous à sa place.
Saint Jean a parlé toujours de charité. Mais, au chapitre IV de sa première Épître il expose doctrinalement quelle place elle occupe dans l’économie de la vie surnaturelle. Dieu, dit-il, est charité : il nous l’a prouvé par l’Incarnation et la Rédemption ; ceux qui vraiment le connaissent ne le connaissent que comme tel. Et ceux qui sont réellement nés de lui, qui sont ses fils légitimes, ne peuvent avoir que son tempérament, ils ne peuvent être que charité. La charité est un être, une nature, un caractère. A ce titre, elle est une disposition universelle : ceux qui sont nés de Dieu ne peuvent qu’aimer, et cette tendresse doit se porter spontanément sur les deux objets de la tendresse divine, Dieu et le prochain. Mais notre communion à la vie divine demeure, comme Dieu même, de l’ordre des choses cachées. La preuve que nous sommes nés de Dieu ne saurait donc être fournie que du côté où le terme de notre charité est visible : c’est le prochain seulement qui nous donne occasion de manifester que nous aimons Dieu et sommes bien de sa race. Lorsque notre charité ne s’exerce pas envers le prochain, il est permis de conclure qu’elle n’existe pas. Qui enim non diligit fratrem suum quem videt, Deum quem non videt, quomodo potest diligere ? Cette théologie profonde de saint Jean n’est que le développement de la parole du Seigneur : In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si dilectionem habueritis ad invicem

3. Deinde non occidere. Puis ne pas commettre de meurtre.
4. Non adulterare. Ni d’adultère.
5. Non facere furtum. Ni de vol.
6. Non concupiscere. Pas de convoitise.
7. Non falsurn testimonium dicere Ni de faux témoignage.
8. Honorare omnes homines. Honorer tous les hommes.
9. Et quod sibi quis fieri non vult, alii non faciat Et ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse.

Du troisième au septième instrument nous avons l’analyse négative du précepte de la charité. Aimer le prochain, c’est le respecter dans sa personne et dans sa vie, dans la personne de qui lui est uni par le mariage’ c’est le respecter dans ses biens ; le désir même de lui nuire est interdit et il est moins légitime encore de mettre en mouvement contre lui la force sociale au moyen de faux témoignages. On pourrait se demander comment de tels avertissements peuvent convenir à des religieux. Mais il faut se souvenir que saint Benoît énumère simplement les points élémentaires de la morale chrétienne ; qu’un moine n’est jamais dispensé d’y être attentif ; qu’il peut se rencontrer, même dans un monastère, des formes diminuées de ces vices odieux, et qu’après tout l’histoire monastique a enregistré quelques forfaits du genre de celui dont N. B. Père lui-même faillit être la victime à Vicovaro.
Les instruments huitième et neuvième nous donnent l’analyse positive du précepte. Mais alors que la loi mosaïque et l’Évangile, auxquels sont empruntés les cinq instruments qui précèdent, ajoutaient la recommandation d’honorer son père et sa mère, saint Benoît, qui s’adresse à des moines séparés de leurs parents, emprunte à saint Pierre la formule plus générale d’honorer tous les hommes. Il nous rappelle ensuite quelle doit être la mesure de notre charité ; c’est la Règle d’or , qu’il citera de nouveau aux chapitres LXl et LXX, et toujours sous forme négative. Nous la trouvons exprimée sous forme positive dans saint Matthieu (Vll, 12) et dans saint Luc (Vl, 31) ; mais elle est de forme négative dans Tobie (IV, 16), dans certains manuscrits anciens des Actes (XV, 20 et 29), dans la Doctrine des Apôtres et chez plusieurs Pères de l’Église. Il semble que saint Benoît cite plutôt d’après le texte des Actes ou d’après les Pères que d’après Tobie, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’un proverbe, gravé dans la mémoire de tous et d’usage courant .

10. Abnegare semetipsum sibi, ut sequatur Christum Renoncer à soi-même pour suivre le. Christ.
11. Corpus castigare. Châtier le corps.
12. Delicias non amplecti . Ne pas s’attacher aux plaisirs.
13. Jejunium amare. Aimer le jeûne.

Après avoir parlé de la charité envers Dieu, de la charité envers le prochain, saint Benoît pouvait dire quelques mots de l’amour de nous mêmes. Dans l’état de sa justice originelle, l’homme s’appuyait sur Dieu d’une façon consciente et voulue ; la dignité et la force consistaient pour lui à rapporter à Dieu toute cette image divine qu’était son être. En se détachant de Dieu dans le fol espoir de monter plus près de lui et de devenir son égal, l’homme retomba d’abord sur lui même, puis bientôt au dessous de lui même, et jusqu’à la ressemblance de la bête. C’est la doctrine de saint Augustin Nous avons été touchés au cœur, à cette attache première, à cet amour initial qui ordonne toute la vie. Désormais, prévaut le culte du moi, l’égoïsme sous toutes ses formes adoration de son corps par la luxure, la gourmandise, la vanité, adoration de sa pensée, de sa volonté. Et ce que l’on aime, personnes ou choses, on ne l’aime que pour soi. L’égoïsme est le vestige unique et universel de notre déchéance ; il est l’antagoniste unique de notre charité et de notre salut.
Nous comprenons maintenant pourquoi le Seigneur demande à ceux qui veulent revenir vers lui de renoncer aux choses extérieures, aux choses personnelles, de sortir de tout le créé et, selon la formule expressive de I’Évangile telle que la lisait saint Benoît de se refuser soi-même à soi-même. C’est le principe général, dont les instruments qui suivent signalent trois applications. Elles combattent l’animalité qui est le fond de tout égoïsme. Châtier le corps et le forcer à n’être plus qu’un serviteur docile ; ne pas chercher avidement le bien-être, les douceurs d’une vie sensuelle ; avoir de l’estime pratique pour le jeûne, ce procédé classique de la mortification chrétienne.

14. Pauperes recreare . Soulager les pauvres.
15. Nudum vestire . Vêtir celui qui est nu.
16. Infirmum visitare. Visiter le malade.
17. Mortuum sepelire. Ensevelir le mort.
18. In tribulatione subvenire. Secourir celui qui est dans l’épreuve
19. Dolentem consolari.. Consoler l’affligé.

Dans la mesure même où nous réduirons nos appétits égoïste, nous serons en état de pourvoir aux nécessités diverses du prochain. Si l’occasion d’exercer les deux premières œuvres de miséricorde, c’est-à-dire d’assister le pauvre, ne s’offre guère qu’à l’Abbé ou au cellérier, les moines auront parfois celle de visiter les malades et d’ensevelir les morts ; tous pourront secourir ceux qui sont dans l’épreuve et consoler les affligés.

20. A saeculi actibus se facere alienum Se faire étranger aux agissements du monde.
21. Nihil amori Christi praeponere. Ne rien préférer à l’amour du Christ.

Peut-être le voisinage du précepte contenu dans le vingtième instrument avec ceux qui précèdent immédiatement a-t-il été suggéré à saint Benoît par le texte de saint Jacques (I, 27) : Religio munda et illamacu.lata apud Deum et Patrem, haec est : Visitare pupillos et viduas ira tribulatione eorum, et immaculatum se custodire ab hoc saeculo. Ce qui est sûr, c’est que les instruments vingtième et vingt et unième ont une portée générale, qu’ils sont liés étroitement et se complètent l’un l’autre, qu’ils ont pour dessein d’orienter la vie, en montrant de quel pôle elle se doit détourner, vers quel pôle il lui faut tendre. Nous retrouvons l’alternative signalée dès le Prologue : le siècle ou Jésus-Christ, dans un antagonisme absolu ; on ne peut demeurer neutre, il faut appartenir, tout entier à l’un ou tout entier à l’autre.
Les paroles de saint Benoît sont énergiques : se faire étranger aux actes du siècle. Les actes du siècle, c’est le mal sous toutes ses formes : Corrumpere et corrumpi saeculum vocatur, corrupteur et corrompu, voilà le monde. Dès lors que nous sommes entrés dans le Christ par le baptême et par la profession monastique, nous devons nous tenir le plus loin possible du monde, n’avoir aucun rapport avec lui ; il n’y aura pas plus de relations entre nous qu’il n’y en a entre deux cadavres : Olihi mundus cruci fixas est, et ego mundo (GAL., Vl, 14). Gardons-nous de penser qu’il soit opportun quelquefois d’atténuer les dissemblances, de diminuer la distance qui nous sépare. L’Apôtre nous avertit que nous ne pouvons plaire à Dieu qu’à la condition de garder l’intégrité de ce que nous sommes :
Nemo militans Deo implicat se negotiis saecularibus, ut ci placeat cui se probavit (Il TIM., Il, 4). Le monde lui-même se scandalise de nos condescendances à son égard, et la parole de l’Imitation se vérifie toujours Putamus aliquando aliis placere ex conjunctione nostra, et incipimus magis displicere ex morum improbitate in no bis considerata (I, VIll).
Pourtant nous ne nous sommes pas voués à la solitude : si nous nous éloignons du monde, ce n’est que pour nous rapprocher de Dieu. Nul amour créé pour une beauté créée ne l’emportera sur l’amour qui nous lie au Christ. Cette sentence plaisait à N. B. Père, qui la répète au chapitre LXXIl. Les commentateurs indiquent saint Matthieu (X, 37-38) comme source de ce passage, mais l’inspiration en est plutôt patristique. Il est dit dans la. Vie de saint Antoine : Sermo ejus sale eonditus consolabatur moestos, docebat inscios, concordabat iratos : omnibus suadens nihil amori Christi anteponendum . Et saint Cyprien avait écrit déjà : Christo nihil omnino praeponere .