Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 4: Quæ sunt instrumenta bonorum operum (d) 4 - LES INSTRUMENTS À METTRE EN OEUVRE POUR LE BIEN (d)
Præcepta Dei factis cotidie adimplere. Castitatem amare. Nullum odire. Zelum non habere. Invidiam non exercere. Contentionem non amare. Elationem fugere. Et seniores venerare. Iuniores diligere. In Christi amore pro inimicis orare. Cum discordante ante solis occasum in pacem redire. Et de Dei misericordia numquam desperare. Ecce hæc sunt instrumenta artis spiritalis. Quæ cum fuerint a nobis die noctuque incessabiliter adimpleta et in die iudicii reconsignata, illa mercis nobis a Domino reconpensabitur quam ipse promisit: Quod oculus non vidit nec auris audivit, quæ præparavit Deus his qui diligunt illum. Officina vero ubi hæc omnia diligenter operemur claustra sunt monasterii et stabilitas in congregatione. Accomplir chaque jour effectivement les préceptes de Dieu. Aimer la chasteté. Ne haïr personne. Ne pas avoir de jalousie ; ne pas agir par envie. Ne pas aimer la dispute. Fuir la prétention, et vénérer les anciens. Aimer les jeunes. Par amour du Christ, prier pour ses ennemis. En cas de discorde, rétablir la paix avant le coucher du soleil. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Tels sont les instruments de l’art spirituel. Quand nous les restituerons au jour du jugement, si nous les avons mis en oeuvre sans relâche, jour et nuit, en retour nous recevrons alors du Seigneur le salaire que lui-même a promis : « Ce que l’oeil n’a pas vu, ni l’oreille entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. » Quant à l’atelier où nous oeuvrons diligemment à tout cela, c’est l’enceinte du monastère avec la stabilité dans la communauté.
62. Praecepta Dei factis quotidie adimplere Accomplir chaque jour effectivement les préceptes de Dieu.

et, dans cette intention, songeons chaque jour à établir une absolue conformité de nos œuvres aux commandements de Dieu.

63. Castitatem amare. Aimer la chasteté.
64. Nullum odire. Ne haïr personne.
65. Zelum et invidiam non habere Ne pas avoir de jalousie, ne pas agir. par envie.
66. Contentionem non amare. Ne pas aimer la dispute.
67. Elationem fugere. Fuir la prétention.
68. Seniores venerari. Vénérer les anciens.
69. Juniores diligere . Aimer les jeunes.
70. In Christi aurore pro inimicis orare Par amour du Christ, prier pour ses ennemis.
71. Cum diseordantibus ante solis occasum in pacem redire En cas de discorde, rétablir la paix avant le coucher du soleil.

Castitatem amare. C’est le seul endroit de la Règle où il soit fait mention formelle de la chasteté ; peut-être parce que cette vertu est tellement impliquée dans le concept de la vie religieuse qu’il était superflu d’insister. Les anciens législateurs monastiques sont pourtant, d’ordinaire. plus explicites ; et alors qu’au cours de sa Règle saint Benoît se borne à mettre en garde contre les pensées perverses et les désirs de la chair, ses prédécesseurs ne dédaignaient pas d’entrer parfois dans le détail des occasions qu’il faut éviter et des vices qu’il faut punir . Aimer la chasteté, dite simplement N ; B. Père, comme il a dit plus haut : jejunium amare. Mais, tandis qu’on ne nous demande d’aimer le jeûne que d’un amour d’appréciation et comme une industrie utile, il faut aimer la chasteté pour elle même et d’une vraie dilection. Chez un prêtre, chez un moine, la chasteté fait partie de la charité ; elle est la délicatesse et la perfection de la charité. Avec elle, l’holocauste est complet, et notre corps lui-même collabore à l’œuvre d’adoration et d’union à Dieu : Obsecro vos ut exhibe corpora vestra hostiam viventem, sanctam, Deo placentem (ROM, Xll, l). Et l’Apôtre conseillait l’état de continence parce qu’il est beau et bon, et parce qu’il assure du loisir pour entretenir un commerce assidu avec la Pureté divine, ad id quod honestum est, et quod facultatem praebeat sine impedimento Dominum obsecrandi (I COR., VIl, 35). Dans l’énumération des fruits de l’Esprit, où la charité est première, la chasteté termine et semble tout résumer en elle : Caritas, gaudium, pax .... continentia, castitas (GAL., V, 22-23). L’exercice de la charité, selon saint Thomas, est le plus spontané, parce que, plus que toute autre habitude, la charité a une puissante .inclination vers son acte ; et c’est à son trésor que les autres vertus elles-mêmes empruntent leur facilité. La garde de la chasteté devient chose aisée et aimable dès lors qu’elle appartient à la catégorie de la charité. Est-il besoin toujours de lutte héroïque pour demeurer pur loin du monde, avec le contact de Dieu, avec la prière et l’étude, et moyennant une prudence de détail qui se mesure à la valeur du bien que nous voulons sauvegarder ?
Les sentences soixante-quatrième à soixante et onzième reviennent encore sur la charité fraternelle. Nous n’avons le droit d’entretenir ni éloignement, ni aversion contre qui que ce soit. L’animosité, l’envie, la jalousie sont proscrites. La discussion elle-même est rarement opportune : Contentionem non amare ; elationem fugere. Dans les disputes ou controverses un peu vives, il se glisse habituellement une estime exagérée de notre pensée et une préoccupation de la galerie. La discussion est souvent sans fin et en pure perte, parce qu’il s’agit beaucoup moins de principes que de simples contingences.
La charité fraternelle connaît jusqu’aux nuances. Dans toute communauté se coudoient des anciens et des jeunes. Les premiers ont l’expérience de l’âge, les seconds ont la vigueur et l’entrain ; les uns aiment le calme, les autres sont remuants ; et il n’est pas très rare qu’ils forment deux groupes à tendances opposées. Le dessein de N. B. Père est de prévenir les rivalités et les petits chagrins, de réunir ces deux âges par une affection mutuelle, de rassembler toutes les âmes autour de l’Abbé et, par lui, auprès de Dieu. On aura donc du respect et de la vénération pour les anciens ; ceux-ci useront envers les plus jeunes d’affection et de condescendance. La même formule est répétée au chapitre LXlll .
En dépit de toutes les industries de notre charité, s’il est des frères qui se constituent nos ennemis, la ressource suprême qui nous reste est de prier pour eux, en union avec le Christ qui a suggéré cette maxime de perfection évangélique et l’a lui-même pratiquée sur la croix. Il faut savoir aussi se remettre en bons termes avec ceux qui auraient eu avec nous quelque désaccord. Les réconciliations virtuelles, non formulées, mais impliquées dans notre attitude, suffisent souvent et sont les meilleures. Faisons la paix sur l’heure, ou du moins ante solis occasum ; c’est la dernière limite. Même, il vaudrait mieux faire attendre. un peu le Seigneur que reculer la réconciliation : Vade prius reconciliari fratri tuo, et tune veniens offeres munus tuum (MATTH., V, 24).

72. Et de Dei misericordia numquam desperare Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu.

Cette recommandation suprême a presque, dans une vie chrétienne, la valeur de la première, à laquelle elle semble faire écho : n’est-ce pas, en effet, aimer Dieu vraiment qu’être assuré toujours de sa tendresse et quoi qu’il advienne : Speravi in misericordia Dei in aeternum et in saeculum saeculi (Ps .I l, 10). En faisant de cet instrument le dernier ,de toute la série, N. B. Père semble nous dire : alors même que vous auriez négligé les autres, ressaisissez votre âme, replacez-vous en face du devoir. Toute faute, toute erreur de détail doit provoquer chez nous un double mouvement : de regret, et aussi de confiance. Le premier est indispensable ; il doit être rapide pourtant, et jamais seul. Ce qu’il y a de plus redoutable dans nos défaillances quotidiennes, c’est peut-être moins la faute elle-même que l’impression d’ennui, de lourdeur, de découragement, de désillusion où elle nous laisse. On avait promis la fidélité parfaite, et voici qu’on a manqué à la perfection de la fidélité ! Le charme est rompu, c’est fini, c’est casé, comme les larmes bataviques qui s’en vont en poussière dès qu’on en brise la : fine pointe. Et jusqu’à la confession prochaine ou bien jusqu’à une secousse de grâce, l’âme demeurera dans la morne contemplation de sa faiblesse.
Il est vrai, c’est chose douloureuse de nous heurter toujours à la même pierre, de nous souiller de la même boue ; il serait bien plus doux de s’attacher pour jamais au Seigneur, comme les anges, par un seul acte. Il y a pourtant un bon côté, même dans ces à-coups et ces oscillations perpétuelles. Car enfin, revenir vers Dieu, lorsqu’il y a eu surprise, renouer avec lui, replacer devant lui toute notre âme, c’est l’occasion d’un acte de charité parfaite. Il n’est pas impossible que ces chutes nous aient fait grandir beaucoup. Elles nous invitent en tout cas à plus de vigilance et nous apprennent le peu et le rien que nous sommes. Quelle qu’ait été notre faiblesse, Dieu n’a point changé, ses bras sont toujours ouverts. Souvenons-nous du père de l’enfant prodigue, et du bon Samaritain, et des autres paraboles évangéliques où est fixée pour l’éternité, l’expression de la miséricorde divine.

Tels sont les instruments de l’art spirituel. Quand nous les restituerons au jour du jugement, si nous les avons mis en œuvre sans relâche, jour et nuit, en retour nous recevrons alors du Seigneur le salaire que lui-même a promis : “ Ce que l’œil n’a pas vu, ni, l’oreille entendu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. ” Quant à l’atelier où nous œuvrons diligemment à tout cela, c’est l’enceinte du monastère avec la stabilité dans la communauté.

Cette conclusion contient des conditions et une promesse. La promesse, c’est que le Seigneur donnera à son ouvrier le salaire convenu : une récompense que l’œil de l’homme n’a point vue, que son oreille n’a jamais entendu décrire, dont les secrets pressentiments de son cœur n’ont pu lui faire soupçonner le prix (Is., LXlV, 4 ; I COR., Il, 9).. Ce sera Dieu même. Nous achetons Dieu, nous faisons la conquête de la Beauté éternelle au moyen de ces quelques bonnes œuvres ; nous n’aurons pas travaillé en vain ! Encore faut-il travailler et utiliser comme il convient les instruments de l’art spirituel Le Père de famille nous les a confiés tous et en bon état ; il en garde la liste dans sa mémoire infaillible ; il sait ce que chacun d’eux est apte à réaliser ; il exigera de nous des comptes sévères au jour du jugement, lorsque nous les remettrons entre ses mains : in. die judicii reconsignata. Saint Benoît fait peut-être allusion à ce qui se passait dans les grandes propriétés romaines où le fermier recevait tous les instruments nécessaires pour mettre une terre en valeur : le maître en gardait un inventaire exact . Le labeur qui nous est demandé doit être persévérant et sans négligence : die noctuque incessabiliter adimpleta..., haec omnia diligenter operemur ; car l’art spirituel est le plus délicat de tous et ne souffre pas d’ouvriers lâches et capricieux.
Comme tout métier et tout art, il ne s’exerce bien que dans un atelier spécial, dans un milieu déterminé et approprié. Les meilleurs outils deviennent inutiles, si le métayer est un coureur de grands chemins. Villicus enint..., ambulator esse non debet, nec egredi terminos, nisi ut addiscat ah quani culturain ; et hoc si ita in vicino est, ut cito remeare possit . De même, aux yeux de N. B. Père, l’œuvre de la perfection religieuse ne se poursuit heureusement qu’à l’intérieur d’un monastère où l’on demeure, au sein d’une famille que l’on ne quitte jamais : claustra monasterii et stabilitas in congregatione. La clôture et la stabilité réalisent notre séparation d’avec le siècle : grâce à la clôture, le monde ne pénètre pas ; grâce à la stabilité, nous n’allons pas vers lui. Jusqu’au sixième siècle, la grande plaie de la vie monastique avait été l’instabilité et le contact avec le monde ; et l’on voit bien que la préoccupation constante de saint Benoît est de réagir contre cette dangereuse coutume .
La stabilité est caractéristique de la Règle bénédictine ; tenons-y comme à un bien de famille. Nous ne sommes libres et heureux que dans notre clôture : aimons-la comme la garantie de notre vocation même. La clôture monastique idéale ne serait-elle pas celle des religieuses ? elles ont l’intégrité du privilège. nous pouvons le leur envier et, au lieu de trouver des motifs de sortir, chercher les moyens de ne sortir pas. Sans doute l’interprétation de la stabilité, comme celle de la pauvreté, appartient à l’Abbé, et c’est l’obéissance filiale qui donne la mesure et le sens des obligations monastiques ; mais nous devons garde au cœur l’amour de la clôture, alors même qu’une obédience régulière nous la fait franchir matériellement. Il est des œuvres extérieures qui demeurent compatibles avec les exigences essentielles de la stabilité ; mais, à mesure que ces œuvres nous retirent davantage des conditions normales de notre vie, il faut pour nous y obliger une intervention de plus en plus formelle et résolue du pouvoir abbatial. Sauf les exceptions nécessaires, et que les supérieurs s’efforcent avec prudence de réduire, nous n’avons pas de titre à intervenir dans les travaux apostoliques, dans les questions sociales, dans la politique. Saint Benoît nous a prescrit seulement de mettre en œuvre, et dans la clôture, les instruments de l’art spirituel.
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