Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 34 - SI OMNES ÆQUALITER DEBEANT NECESSARIA ACCIPERE 34 - TOUS DOIVENT-ILS RECEVOIR ÉGALEMENT LE NÉCESSAIRE?
Sicut scriptum est : Dividebatur singulis prout cuique opus erat. Ubi non dicimus ut personarum quod absit acceptio sit, sed infirmitatum consideratio; ubi qui minus indiget agat Deo gratias et non contristetur, qui vero plus indiget humilietur pro infirmitate, non extollatur pro misericordia; et ita omnia membra erunt in pace. Ante omnia, ne murmurationis malum pro qualicumque causa in aliquo qualicumque verbo vel significatione appareat; quod si deprehensus fuerit, districtiori disciplinæ subdatur. IL EST ÉCRIT : « On distribuait à chacun selon ses besoins. » Ici nous ne disons pas – Dieu nous en garde ! – de faire du favoritisme, mais de prendre en considération les faiblesses. Celui qui a besoin de moins rendra grâces à Dieu et ne s’attristera pas ; celui à qui il faut davantage s’humiliera de sa faiblesse et ne s’enorgueillira pas de la bonté qu’on a pour lui, et ainsi tous les membres seront en paix. Avant tout, que le mal du mécontentement n’apparaisse sous aucun prétexte, en quelque mot ou signe que ce soit. Si quelqu’un y était surpris, il subirait une sanction très sévère.
Ce chapitre est le complément du précédent ; il développe et commente la formule : Omnia vero necessaria a patre monasterii sperare. Nous retrouverons les dispositions de ces deux chapitres résumées à la fin du LVe . Elles sont vraiment caractéristiques de l’esprit de N. B. Père et font époque dans l’histoire du monachisme. La vie religieuse commença par une grande austérité et par l’uniformité dans l’austérité. C’était au lendemain des persécutions ; les âmes étaient tendues vers l’héroïsme, préparées et comme entraînées au martyre. Dieu voulait souligner avec force l’idée de renoncement et donner une impulsion vigoureuse au développement des institutions monastiques. Il fallait une élite et des trempes exceptionnelles ; ceux qui ne pouvaient suffire à ces exigences hautaines rentraient ou demeuraient dans la vie commune ; rappelons-nous les procédés de saint Antoine pour éprouver la vocation de saint Paul le Simple.
La pensée de saint Benoît est différente. Sans cesser de former une élite, et d’être peu nombreuse comme toutes les élites, la société religieuse se fera accessible à des natures très diverses et à des vigueurs très inégales. La perfection en sera le terme normal, mais non la condition. Il y aura discrétion. mesure et tempérament dans les observances. De plus, la vie monastique se modèlera sur la vie familiale, et non sur l’organisation militaire. Dans une armée, l’homme est une entité un peu anonyme, qui doit fournir la part accoutumée de travail et de service ; lorsque son endurance a diminué et qu’il est -devenu une non-valeur, on l’écarte et on le remplace par un autre qui prend son numéro. Dans une famille, au contraire, un surcroît d’attention est accordé à celui qui est plus faible ; et tandis que le chef militaire doit ignorer, de chacun, toutes les dispositions qui n’intéressent pas le métier, et demeurer presque exclusivement soucieux de l’ensemble ; le père de famille, lui, s’occupe de chacun de ses enfants en particulier, proprias oves vocat nominatim, et rien de ce qui les touche ne lui demeure étranger.
Saint Benoît ne prétend pas davantage faire passer comme un niveau rigoureux sur tous les siens. Sicut scriptum est... : une fois de plus, il emprunte aux conditions de l’Église primitive le dessin exact de la vie religieuse (ACT.,lV, 35). Pratiquement, chez les individus, ce n’est pas l’égalité, mais l’inégalité qui existe, et c’est par conséquent la proportionnalité qui devient la règle. Tous les efforts que l’on tente pour se soustraire à cette loi de nature n’entraînent que méprises et cruautés. Et, pour en revenir à l’Abbé, il donnera aux frères selon leurs besoins réels nous ne disons pas selon leurs caprices et leurs réclamations. Ce n’est pas à chacun qu’il appartient de définir ce qui lui est nécessaire : sinon, tout courrait le risque, pour certaines trempes, d’être nécessaire ; mais à tous appartient le droit de demander : et c’est humilité et simplicité que de savoir le faire. L’Abbé ne délègue ordinairement à aucun officier du monastère ses pouvoirs d’attribution en matière de pauvreté : à raison même de la gravité spéciale que nous avons reconnue à ces questions ; à raison aussi du désordre qui s’établirait s’il était loisible à un moine de solliciter ses permissions auprès de plusieurs et d’additionner ensuite les permissions variées ainsi obtenues.
Rien n’est plus simple que le système de l’égalité absolue, où le gouvernement est quelque chose de bureaucratique et de purement administratif, sans, âme et sans pitié. Mais tout devient très délicat, lorsqu’on entre dans le système de l’égalité proportionnelle et lorsqu’il faut tenir compte des personnes. Il y a danger pour l’Abbé, danger pour le bénéficiaire, danger pour les frères : saint Benoît nous met en garde contre ce triple péril dans la suite du chapitre .Il rappelle d’abord à l’Abbé le principe exposé déjà au chapitre Il, et d’après lequel son devoir est d’être attentif aux infirmités de chacun, sans faire acception de personnes, ni suivre ses inclinations particulières. Mais N : B. Père ajoute aussitôt que l’Abbé est en droit de compter sur la discrétion et sur le bon esprit des frères. Le gouvernement d’une maison deviendrait vite impossible, si tous s’appliquaient à contrôler jalousement, dans un sentiment d’égoïsme étroit et servile, les permissions et adoucissements que l’autorité paternelle accorde à l’un d’eux. L’attitude des moines en face des exceptions au régime commun est finement dessinée par saint Benoît : celui qui a moins de besoins doit rendre grâces à Dieu et non s’affliger de n’être point l’objet d’attentions spéciales ; celui à qui il faut davantage doit s’humilier de sa faiblesse et ne pas s’enorgueillir de la miséricorde qu’on lui témoigne. Moyennant cela, il n’y aura ni contestations ni rivalités au monastère, et tous les membres de ce corps mystique du Seigneur demeureront en paix.
La paix monastique est, aux yeux de saint Benoît, un bien qui prime tous les autres, comme le murmure lui paraît le pire des maux. Avant toutes choses, dit-il, que le mal du murmure ne se manifeste jamais pour quelque cause et sous quelque forme que ce soit, par une parole, un geste, une attitude impliquant le mécontentement : Je ne ferai pas d’inclination ; je n’irai plus chez lui ; je prendrai un masque de réserve ou de gravité offensée, de manière à laisser apercevoir à l’autorité qu’elle manque à son devoir. ” Or, cela s’appelle l’anarchie : un pouvoir ne saurait sans déchéance devenir le subordonné de ses sujets. Alors même que l’Abbé prendrait, sur le terrain des exceptions au régime commun, certaines mesures qui nous sembleraient injustifiables, le murmure est un mal plus redoutable encore : pro qualicumque causa, dit saint Benoît. Et il stipule que tout frère surpris à murmurer sera soumis à un châtiment très sévère.
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