Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 53 - DE HOSPITIBUS SUSCIPIENDIS (a) 53 - LA RÉCEPTION DES HÔTES (a)
Omnes supervenientes hospites tamquam Christus suscipiantur, quia ipse dicturus est : Hospis fui et suscepistis me; et omnibus congruus honor exhibeatur, maxime domesticis fidei et peregrinis. Ut ergo nuntiatus fuerit hospis, occurratur ei a priore vel a fratribus cum omni officio caritatis, et primitus orent pariter, et sic sibi socientur in pace. Quod pacis osculum non prius offeratur nisi oratione præmissa, propter illusiones diabolicas. In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas omnibus venientibus sive discedentibus hospitibus : inclinato capite vel prostrato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur qui et suscipitur. Suscepti autem hospites ducantur ad orationem et postea sedeat cum eis prior aut cui iusserit ipse. Legatur coram hospite lex divina ut ædificetur, et post hæc omnis ei exhibeatur humanitas. Ieiunium a priore frangatur propter hospitem, nisi forte præcipuus sit dies ieiunii qui non possit violari; fratres autem consuetudines ieiuniorum prosequantur. Aquam in manibus abbas hospitibus det; pedes hospitibus omnibus tam abbas quam cuncta congregatio lavet; quibus lotis, hunc versum dicant : Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui. Pauperum et peregrinorum maxime susceptioni cura sollicite exhibeatur, quia in ipsis magis Christus suscipitur; nam divitum terror ipse sibi exigit honorem. TOUS LES HÔTES qui se présentent seront reçus comme le Christ, car lui-même dira : « J’ai été votre hôte, et vous m’avez reçu » ; et à tous on rendra les égards qui s’imposent, surtout aux proches dans la foi et aux pèlerins. Lors donc qu’un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères iront au devant de lui avec tout le dévouement de la charité. Ils commenceront par prier ensemble et ensuite ils se donneront le baiser de paix. Ce baiser de paix ne s’échangera qu’après une prière préalable, à cause des ruses du diable. Dans la salutation elle-même, on témoignera la plus grande humilité à tous les hôtes qui arrivent ou qui s’en vont : la tête inclinée ou le corps prosterné à terre, on adorera en eux le Christ lui-même qu’on reçoit. Une fois accueillis, les hôtes seront conduits à la prière, puis le supérieur, ou celui qu’il en aura chargé, s’assiéra avec eux. On lira devant l’hôte la loi divine pour son édification, et après cela on lui offrira tout ce dont il a besoin. Le jeûne sera rompu par le supérieur à cause de l’hôte, sauf si c’est un jour de jeûne important qu’on ne peut enfreindre ; les frères, eux, garderont les jeûnes accoutumés. L’abbé versera l’eau sur les mains des hôtes, et, avec la communauté entière, il lavera les pieds à tous les hôtes. Après les avoir lavés, on dira le verset : « Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton temple. » C’est surtout en accueillant les pauvres et les pèlerins qu’on montrera un soin particulier, parce qu’en eux on reçoit davantage le Christ ; pour les riches, en effet, la crainte qu’ils inspirent porte d’elle-même à les honorer.
Nous pouvons ramener à quatre chefs les déterminations régulières que contient ce long chapitre. Saint Benoît présente d’abord les bénéficiaires de l’hospitalité monastique. Il décrit ensuite le cérémonial usité pour la réception d’un hôte. Puis il prévoit certains détails de l’organisation claustrale qui intéressent l’hospitalité. Et il veille, en terminant, à ce que le recueillement du monastère ne soit jamais déconcerté par la présence des hôtes.
Saint Benoît commence par une parole de large accueillante et par l’indication du motif premier de l’hospitalité. C’est uni motif de foi et de charité : les hôtes seront reçus comme le Seigneur lui-même, afin qu’il puisse nous dire au jour dit jugement : “ J’ai été un hôte et vous m’avez reçu ” (MATTH., XXV, 35) . Ce n’est donc pas seulement un acte de philanthropie ou de courtoisie mondaine, ni le souci de la popularité ou de l’influence ; c’est la conviction que nous recevons le Christ dans la personne des hôtes ; c’est le motif d’honorer le Seigneur partout où il se cache ; c’est la certitude qu’il nous dira merci dans l’éternité. Et s’il est une chose remarquable dans le passage évangélique auquel N. B. Père a emprunté le texte qu’il allègue, c’est que la matière du jugement porté par le Seigneur ne concerne que la charité, et la charité se traduisant par les soins accordés aux hôtes et aux souffrants.
Avant même de devenir surnaturelle, l’hospitalité est œuvre profondément humaine . L’Oriental surtout y est fidèle, depuis la plus lointaine antiquité ; l’Arabe retrouve une conscience délicate lorsqu’il s’agit des hôtes introduits sous sa tente. Dans l’Ancien Testament, les Patriarches sont de grands hospitaliers. Et l’Église a recueilli avec un soin infini la loi du Seigneur sur l’hospitalité. L’apôtre saint Paul la rappelle souvent : Hospitalitatem nolite oblivisci : per hanc enim latuerunt quidam, angelis hospitio receptis (HEBR., XIII, 2). L’évêque doit être hospitalis (I Tim., III, 2) de même la veuve chrétienne (ibid., V, 10). Les plus anciens monuments de la littérature chrétienne régissent. l’hospitalité et déterminent les mesures de prudence dont elle devait s’entourer dans un monde païen . Les saints Pères la célèbrent et la pratiquent : qui ne connaît, par exemple, l’histoire de saint Grégoire et de son treizième pauvre ? Quant à l’ordre monastique, il se fait une gloire de garder, et presque lui seul, les traditions de l’hospitalité. Avant comme après N. B. Père, nous la trouvons ses doute exercée dans toutes les familles religieuses, mais le saint Patriarche en a tracé le code complet. Pour mieux comprendre son à-propos, rappelons-nous qu’au sixième siècle les hôtelleries étaient rares ; souvent même les chemins n’existaient pas ; et on peut lire dans les Dialogues de saint Grégoire les mésaventures auxquelles était exposé un voyageur surpris par la nuit Les monastères étaient précisément construits dans la solitude : il fallait bien s’y réfugier.
On recevra tous arrivant, dit la Règle. En principe, personne ne doit être exclu, puisque le motif de l’hospitalité, que rappellera tout aussitôt saint Benoît, vaut pour tous, puisqu’il y a du Seigneur dans toutes les âmes, puisque toutes sont aimées de lui. Néanmoins, et encore que la Règle ne le marque point explicitement, il est des réserves qui s’imposent. D’abord, tout ce que dit N. B. Père de la réception des hôtes dans le monastère exclut de sa pensée l’idée d’hospitalier les femmes. Pourtant il y eut des monastères, Cluny par exemple, qui installèrent hors du cloître des hospices où l’on recevait les femmes et les enfants en bas âge . Il fallait écarter aussi les malfaiteurs de profession et les gens notoirement dangereux. De même, les ennemis de l’Église et les hérétiques dénoncés ne pouvaient partager le pain des moines ; et n’est-ce pas à des catholiques seuls que s’applique tout le cérémonial de l’hospitalité ? En dépit de toutes les précautions, on peut introduire chez soi par surprise des personnages peu délicats. Aussi la Règle du Maître prescrit-elle que deux frères couchent dans le logis des hôtes et ferment bien la porte, afin que nul ne s’échappe nuitamment et n’emporte la literie ou d’autres objets ! Il est permis d’être même un peu plus regardant, aujourd’hui. Nous devons, pour accueillir les hôte. inconnus, songer non seulement à la charité individuelle, mais encore à la sécurité conventuelle. Et maintenant que les auberges et les hôtels ne manquent pas, il n’y a nulle cruauté à fermer sa porte aux gels douteux.
Remarquons-le, d’ailleurs : il est des institutions charitables qui ont l’hospitalité pour but exclusif ou partiel ; elles portent le nom que leur vaut leur office : on les appelle des établissements hospitaliers. Il en est. d’autres qui sont hospitalières, non plus par définition, mais par extension. Et c’est notre cas : l’hospitalité ne fait point partie essentielle de la vie bénédictine, mais seulement partie intégrante ; partie intégrante, susceptible par conséquent d’être étendue ou réduite d’après les besoins et les temps, d’être adaptée aux circonstances, proportionnée aux ressources, calculée selon les règles de la prudence, subordonnée enfin aux lois les plus hautes de la vie monastique.
Omnes supervenientes. Les hôtes peuvent arriver à toute heure et même sans être annoncés, ce qui’ au temps de saint Benoît, eût été souvent difficile : incertis horis supervenientes hospites. Depuis cette aimable création de Louis XI qui s’appelle la poste, il est plus naturel et plus sûr, afin de ne provoquer aucun étonnement et aucun désordre, d’avertir par un mot.. Pourtant il ne faudrait pas se montrer trop intransigeant sur ce point, et l’hospitalité monastique doit être prête à tout, même aux surprises.
Et omnibus... Ce n’est pas un homme que le moine reçoit dans la personne de l’étranger qui se .présente, disait saint Éphrem , mais Dieu lui-même : aussi ne faut-il faire aucune acception de personnes. Mais encore que la bienveillance et la disposition intérieure soient les mêmes pour tous, néanmoins l’expression extérieure de notre respect et de nos attentions doit être calculée selon la qualité des hôtes, et saint Benoît prescrit qu’on rende à tous l’honneur qui convient, congruus honor. Ce n’est que prudence et charité. Serait-ce traiter convenablement un particulier et le mettre à l’aise que de lui rendre les mêmes honneurs qu’à un prince ? Un laie s’attend-il à être accueilli comme un évêque ? Pauperi, sufficil panis grossus, olus et faba, dit Bernard du Cassin ; divito imero vero sufficit porcus, vel caro bovina, aut altilia delicata.
Il y a trois catégories d’hôtes pour lesquels N. B. Père réclame des soins spéciaux. D’abord les domestici fidei. Peut-être s’agit-il de nos frères dans la. foi, de ceux qui sont de la même maison, de la même famille surnaturelle, conformément aux paroles de l’Apôtre : “ Vous n’êtes plus des hôtes désormais ni des étrangers, mais vous êtes les citoyens du temple saint, et vous êtes de la famille de Dieu : cives sanctorum et domestici Dei ” (EPH., Il, 19). Operemur bonum ad omnes, maxime autem ad domesticos fidei (GAL., Vl, 10). On fera un accueil plus chaleureux j un chrétien qu’à un juif ou à un infidèle. Les domestici fideine seraient-ils pas plutôt les moines étrangers ou les clercs ? C’est pour ceux-là précisément que saint Pacôme recommandait d’avoir plus d’égards .
Peregrini. Les pèlerins appartiennent à Dieu à un titre tout particulier. Ils cherchent. Dieu : il faut les aider à le rencontrer ; là où ils s’arrêtent, il faut leur faire une petite patrie. Un peu plus loin, N. B. Père prescrira encore cette sollicitude extrême envers les pèlerins, et il demandera qu’on l’étende aux pauvres : Quia, in ipsis magis Christus suscipitur namdivitum terror ipse sibi exigit honorem. Il est superflu, dit finement saint Benoît, de réclamer pour les riches et les puissants des marque ; de respect et des égards qu’ils obtiendront sans peine. L’éclat imposant de leur personne et de leur équipage, l’honneur qu’ils procurent à ceux qu’ils visitent, l’espoir peut-être d’en obtenir quelque faveur tous ces sentiments nous aident à les bien accueillir. Mais avec les pauvres gens, il est difficile d’aller jusqu’à l’obséquiosité. Pourtant ils sont plus reconnaissants, parce qu’ils sont moins accoutumés aux attention. Et c’est en eux surtout qu’on reçoit le Christ ; ils sont les membres privilégiés de Notre Seigneur Jésus-Christ, de celui qui a vécu sur la terre comme un pèlerin, comme un pauvre, comme l’étranger toujours en quête d’un gîte : Vulpes foveas habent, et volucres caeli nidos ;.Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet (MATTH., Vlll, 20). Notons que saint Benoît ne parle jamais d’étrangers, mais d’hôtes : c’est la formule chrétienne.
Pour décrire le cérémonial de la réception d’un hôte, saint Benoît prend celui-ci à la porte du monastère et l’accompagne tout le., cours de sa visite. - Les moines d’Orient avaient parfois l’habitude de se porter tous à la rencontre des hôtes . Matis il y a lieu pour les cénobites d’être un peu moins empressés que les solitaires de Nitrie et de Scété. Saint Pacôme et saint Basile veillent à ce que toute arrivée d’hôtes n’évoque point la communauté entière : et saint Benoît, bien lu, ne prescrit pas le contraire. A l’arrivée d’un hôte, la communauté pouvait être occupée à l’office divin, ou dispersée çà et là, s’employant aux travaux divers. De plus, on conçoit l’embarras qu’aurait pu causer à certains visiteurs une levée en masse de tout le convent. Surtout quel désordre dans le monastère que cette nécessité pour tous de se rendre à la porte pour chaque arrivant, et à toute heure ! Nous devons donc admettre que le cérémonial indiqué ici - et les coutumes monastiques l’ont interprété dans le même sens - était appliqué avec plus ou moins de solennité selon les circons¬tances de temps, de lieu et de personne. Sans doute, il arrivait souvent que le portier et l’hôtelier intervenaient seuls. D’autres fois, la réception était conventuelle, et on avertissait probablement les frères par un signal déterminé. Malgré son laconisme, la Règle distingue les cas où c’est le supérieur (prior) qui reçoit, et les cas où cet office revient “ aux frères ”, c’est-à-dire non-pas nécessairement à la communauté entière, mais aux frères chargés des hôtes, ou bien aux doyens, ou bien à ceux qui se trouvent libres.
Avant toute chose, on priera ensemble, et dans l’oratoire, comme le spécifiera bientôt saint Benoît. Les premiers chrétiens n’accueillaient personne qu’à coup sûr. Le fidèle d’un diocèse n’était admis à la communion d’une autre église que moyennant des lettres de recommandation (litterae commendatitiae, litterae formatae) . Le “ Symbole ” eut primitivement cette fonction de discerner les catholiques de ceux qui ne l’étaient pas : c’était le mot de passe. A l’époque arienne, les catholiques se distinguaient des hérétiques par une cédule qui portait les initiales . grecques du Père du Fils et du Saint-Esprit : Il. T. A. Il. La même pensée a pu incliner saint Benoît à faire de la prière commune le prélude de toute réception : dès lors que l’hôte y consent, c’est donc qu’il est en paix avec l’Église. On n’entre ainsi en communion avec un visiteur qu’après s’être assuré qu’il est lui-même en communion avec Dieu.
Mais N. B. Père, insistant pour que cette prière se fasse tout d’abord,,, suggère un autre motif : propter illusiones diabolicas. Les Pères d’Orient, dont s’inspire immédiatement la Règle, sont plus explicites. Il arrivait parfois que le diable prenait forme humaine pour s’introduire dans les monastères et molester les religieux : la prière préalable était le moyen le plus efficace pour neutraliser toute influence diabolique. Il était de règle, dit Rufin, que la prière précédât toujours la salutation . D’ailleurs se prémunir contre un contact avec les hérétiques ou avec d’autres pervers, c’est encore déjouer les “illusions diaboliques ” ; il est trop certain que des êtres corrompus et viciés portent avec eux, en même temps que leurs habitudes et leurs souillures, une atmosphère malsaine.
Après la prière, le baiser de paix. C’est le rite antique de salut entre chrétiens : Salutate invicem in osculo sancto, disait l’Apôtre. Rufin mentionne encore le baiser fraternel des moines et de leurs hôtes.
In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas. Omnibus venientibus sive discedentibus hospi tibus, inclinato capite, vel prostrato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur, qui et suscipitur Dans la salutation elle-même, on témoignera la plus grande humilité à tous les hôtes qui arrivent ou qui s’en vont : la tête inclinée ou le corps prosterné à terre, on adorera en eux le. Christ lui-même qu’on reçoit.


Nous pourrions voir dans cette phrase une sorte de parenthèse, déterminant la physionomie générale de l’accueil fait aux hôtes et comme l’accent des salutations qu’on leur adresse. Déjà N. B. Père a prescrit d’aller vers eux en tout empressement, “ avec tous les bons offices qu’inspire la charité ” ; il nous dit maintenant de les saluer“ en toute humilité ” ; bientôt nous serons invités à les traiter “ en toute humanité ”. Ce n’est point de politesse mondaine qu’il est question : il s’agit de courtoisie et d’humilité surnaturelles. Nous savons que l’humilité monastique se manifeste dans la soumission à Dieu et à toute créature pour l’amour de Dieu : et puisque c’est uniquement le Christ que nous reconnaissons dans les hôtes, nous ne rougirons pas de le vénérer profondément en eux. Devant tous ceux qui arrivent ou qui partent, on fera l’inclination ou la prostration, probablement selon la dignité de l’hôte . Nous avons dû abandonner l’usage de la prostration.
Suscepti auteur hospites ducantur ad orationem et postea sedeat cum eis prior, sut cui jusserit ipse gatur coram bospite lex divina, ut aedificetur, et post haec omnis ei exhibeatur humanitas
Une fois accueillis, les hôtes seront conduits à la prière, puis le supérieur,. Le ou celui qu’il en aura chargé, s’assiéra avec eux. On lira devant l’hôte la loi divine pour son édification, et après cela on lui offrira tout ce dont il a besoin.


La parenthèse fermée, saint Benoît reprend la description du cérémonial de l’hospitalité. L’hôte accueilli dans le monastère sera donc conduit tout d’abord à l’oratoire, comme il a été dit précédemment, puis salué et embrassé. Les frères, qui peut-être s’étaient réunis pour le recevoir, retournent à leur travail ; et pour demeurer auprès de lui, pour l’accompagner, il restera l’Abbé ou celui que l’Abbé aura désigné.
L’intention de saint Benoît est qu’on lise immédiatement aux hôtes, selon la coutume des anciens Pères, “ la loi divine ” c’est-à-dire un passage de la sainte Écriture ou des écrivains catholiques, quelque chose de ce qui est pour le moine lui-même matière de lecture spirituelle, lectionis
divinae : on traite vraiment l’hôte comme quelqu’un de la famille. Cette lecture l’édifie et le prépare à bénéficier de son séjour dans la maison de Dieu. On a conservé au Mont Cassin un recueil de petites exhortations à l’usage des hôtes : elles sont extraites de saint Grégoire. Tandis que l’âme
reçoit la nourriture spirituelle, le repas matériel s’apprête à la cuisine. Mais les mœurs ont changé. Peut-être les voyageurs se sont-ils plaints qu’on les fît attendre trop longtemps le dîner et le repos... Toujours est-il que la coutume s’est introduite de ne leur lire la loi divine qu’au réfectoire. Après la lecture, poursuit N. B. Père, qu’on traite l’hôte avec toute “ l’humanité ” possible, qu’on lui procure tous les soulagements dont il a besoin. Saint Benoît prend ici le mot humanitas dans le sens de soins et secours affectueux, comme l’ont fait Rufin et Cassien , à qui cette expression est empruntée. Et la Règle indique toute une série d’attentions délicates, elle décrit la petite fête qu’on fera pour l’hôte .

Jejunium a priore frangatur propter hospitem ; nisi forte praeci puus sit ille dies jejunii qui non possit violari. Fratres auteur consuetudines jejuniorum prosequantur
Le jeûne sera rompu par le supérieur à cause de l’hôte, sauf si c’est un jour de jeûne important qu’on ne peut enfreindre ; les frères, eux. garderont. les jeûnes accoutumés.


La plupart des hôtes étaient chrétiens : ils savaient ce que c’est qu’un jeûne ecclésiastique ; ni eux ni l’Abbé ne pouvaient s’en dispenser. Mais le supérieur pouvait enfreindre le jeûne régulier, moins sévère- La charité vaut mieux que le jeûne. Et peut-être l’hôte aurait-il mis un peu de timidité à user de la table monastique, si son commensal n’avait consenti à prendre que peu de chose . Au reste, saint Benoît note que l’exception du jeûne régulier ne concerne que les hôtes et le supérieur, et encore, selon le chapitre LVl ceux des religieux qui l’assisteront à cette table ou qui l’y remplaceront. Les autres frères demeureront fidèles aux coutumes qui régissent le jeûne, de telle sorte qu’à l’occasion des hôtes le relâchement ne s’introduise jamais dans le monastère. Du reste, nous verrons bientôt comment l’organisation intérieure du service de l’hospitalité permettait de concilier la charité et l’observance.
Dans la formule omnis humanitas, certains commentateurs, par exemple Bernard du Cassin et Jean de Torquemada, ont cru reconnaître la permission de servir de la viande aux hôtes. Mais la pratique contraire était presque partout en vigueur, et les Cisterciens s’y tiennent habituellement. On ne vient pas dans un monastère pour y trouver bonne chère ; un repas somptueux scandaliserait plutôt. les hôtes . Néanmoins, sans blesser les lois de la pauvreté et de la frugalité monastiques, nous ne devons pas leur imposer la sévérité de notre menu.

Aquam in manibus abbas hospitibus omnibus tam abbas quam cuncta congregatio det ; pedes hospitibus lavet ; quibus lotis, hunc versum dicant : Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio. templi tui Pauperum autem et peregrinorum maxime susceptio omni cura sollicite exhibeatur, quia in ipsis magis Christus suscipitur . Nam divitum terror ipse sibi exigit honorem
L’abbé versera l’eau sur les mains des hôtes, et, avec la communauté entière, il lavera les pieds à tous les hôtes. Après les avoir lavés, on dira le verset : “ Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton temple. ” C’est surtout en accueillant les pauvres et les pèlerins qu’on montrera un soin particulier, parce qu’en eux on reçoit davantage le Christ ; pour les riches,. en effet, la crainte qu’ils inspirent porte d’elle-même à les honorer.


L’Abbé versera l’eau sur les mains des hôtes et leur lavera les pieds. Parce que l’Abbé tient la place du Christ dans le monastère, c’est à lui qu’est réservée une fonction qui rappelle la condescendance du Seigneur envers ses Apôtres, à la dernière Cène, et qui est expressive de l’humilité et de la charité chrétiennes. Verser l’eau sur les mains de ceux qui vont se mettre à table était, chez les anciens, le geste d’un serviteur ou d’un disciple ; il devint, pour saint Martin , le geste d’un moine qui veut honorer ses hôtes ; et saint Benoît en fit une règle. Cette pratique s’observe aujourd’hui encore, à la porte du réfectoire, lorsqu’un hôte y est introduit pour la première fois. Quant au lavement des pieds, tel qu’il figurait assez communément au programme de l’hospitalité antique, il ne convient plus à nos mœurs occidentales, et il est supprimé depuis longtemps : il s’agit d’honorer les hôtes, non de les gêner.
Comprenons bien dans quel sens la Règle veut que la communauté entière procède avec l’Abbé au lavement des pieds de tous les hôtes. Selon la remarque de D. Mège, les hôtes seraient fort à plaindre “ s’ils devaient souffrir d’être lavés et relavés autant de fois qu’il y a de religieux ! ” Le texte signifie probablement que tous les religieux devront remplir à tour de rôle, cet office charitable ; c’est ainsi que les choses se sont passées autrefois dans beaucoup de monastères . On n lavait pas les pieds de tous les hôtes, mais de quelques-uns seulement ; et cette faveur était réservée de préférence aux pauvres, comme y invitaient les mots qui, dans là Règle, suivent immédiatement le cérémonial de l’ablution. Il n’est pas impossible non plus que la vraie pensée de N. B. Père soit que toute la communauté assiste habituellement à ce qu’on a appelé depuis le Mandatum et qu’elle y prenne part, comme nous le faisons le Jeudi saint ou la veille de la vêture d’un novice. Cette interprétation peut se réclamer elle aussi, d’anciens usages. Il y avait chaque jour pour le Mandatum un moment déterminé : car on ne lavait pas ainsi, conventuellement, les pieds de chaque hôte dès l’instant de son arrivée, ce qui eût singulièrement troublé le bon ordre et déconcerté l’horaire. Dans les monastères du moyen âge on réunissait les hôtes, ordinairement au chapitre, avant ou après le repas’ ou bien le soir après Complies. Saint Benoît prescrit qu’après le Mandatum on récite une petite prière empruntée au psaume XLVll, Afin de témoigner à Dieu de la gratitude pour la visite qu’il faisait au monastère dans la personne des hôtes.
Ainsi accueillis dans la famille, les hôtes se conformaient le plus possible à son régime et prenaient part à sa prière comme à ses travaux mais de tout cela saint Benoît ne dit rien. Chez les moine de Nitrie, on laissait les hôtes se reposer pendant une semaine ; puis on occupait les uns à la cuisine ou à la boulangerie, ou au jardin, les autres à la lecture et à l’étude. Jusqu’à midi, ils gardaient le silence dans l’hôtellerie, mais ils pouvaient parler ensuite . L’Abbé Isaïe invite les hôtes à rendre tous les services dont ils sont capables . La Règle du Maître veut que l’hôte qui prolonge son séjour au delà de quarante-huit heures soit contraint de travailler.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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