Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 54 - SI DEBEAT MONACHUS LITTERAS VEL ALIQUID SUSCIPERE 54 - UN MOINE PEUT-IL RECEVOIR DES LETTRES OU QUELQUE OBJET ?
Nullatenus liceat monacho neque a parentibus suis neque a quoquam hominum nec sibi invicem litteras, eulogias vel quælibet munuscula accipere aut dare sine præcepto abbatis. Quod si etiam a parentibus suis ei quicquam directum fuerit non præsumat suscipere illud, nisi prius indicatum fuerit abbati. Quod si iusserit suscipi, in abbatis sit potestate cui illud iubeat dari, et non contristetur frater cui forte directum fuerat, ut non detur occasio diabolo. Qui autem aliter præsumpserit, disciplinæ regulari subiaceat. IL EST absolument interdit à un moine de recevoir de ses parents ou de qui que ce soit, pas même d’un autre moine, lettres, offrandes ou petits cadeaux quelconques, ni d’en donner, sans la permission de l’abbé. Dans le cas où ses parents lui adressent quelque chose, il ne se permettra pas de le recevoir avant que l’abbé ait été informé. Si l’abbé dit de l’accepter, il lui appartiendra encore de décider à qui le donner ; et le frère à qui l’objet avait été adressé ne s’en attristera pas, pour ne pas donner prise au diable. Celui qui se permettrait d’agir autrement subira les sanctions de règle.
Il est difficile d’apercevoir le lien qui rattache au chapitre de l’hospitalité celui qui traite des dons adressés aux moines. De même que .certaines portions des chapitres LV et LVll, ce chapitre LlV complète plutôt l’enseignement des chapitres XXXlll et XXXlV sur la pauvreté ; le LVle est un codicille du Lllle.
Le moine, nous le savons déjà, est incapable de recevoir, de donner d’aliéner quoi que ce soit sans la permission de l’Abbé . Tel est le principe rigoureux. Et saint Benoît range en trois classes toutes les personnes de qui les dons nous pourraient venir : les parents, les amis de l’extérieur, les frères en religion. Puis, c’est l’énumération des choses qui pourraient être données : lettres, eulogies ou cadeaux pieux, petits présents quelconques .
Les lettres. Notre séparation d’avec le monde, pour être effective, doit être extérieure : celle, qui est constituée par la retraite, par la clôture, par notre habit, par le silence ; elle doit être intérieure aussi : et tant que la communion avec le dehors est assidûment maintenue par les visites et par les lettres, il est. clair que notre pensée demeure avec le siècle : Nemo militans Deo implicat se negotiis saecularibus ut ei placeat cui se probavit (II TIM., lI, 4) . Nous écrivons peut-être trop de lettres. Pourquoi ne pas nous réduire à celles qui sont exigées par la politesse, par la charité, Par l’utilité réelle ? Ne serait-il pas un peu étrange qu’il sortît d’un monastère plus de lettres qu’il n’y en est entré ? Il faut laisser tomber, non seulement toute correspondance frivole, mais encore celle qui aurait un caractère purement mondain. Rappelons-nous aussi le danger des lettres “ de direction”. Et lorsque nous écrivons, que ce soit toujours avec sobriété, avec mesure et dans un esprit surnaturel. Il y a des anecdotes qui peuvent se raconter en récréation, mais dont il serait ridicule d’entretenir nos correspondants. Il est aussi tels détails, tels événements de notre vie familiale qui n’ont aucun titre à être livrés même à nos parents ou à des religieux. C’est une sécurité pour le moine d’avoir à solliciter de son supérieur la permission d’écrire ; de plus nos Constitutions nous obligent à lui remettre et à recevoir de lui, décachetées, toutes les lettres que nous envoyons ou qui nous arrivent .
Les eulogies. L’usage d’envoyer à un ami quelque chose de sa propre table existait chez les anciens païens ; il subsista dans le christianisme. Le morceau de pain bénit que l’on distribue aux fidèles au cours de la Messe solennelle, comme une marque de communion entre eux, est l’eulogie par excellence. Au quatrième siècle, nous voyons saint Paulin de Nole envoyer des petits pains à ses amis, par exemple à saint Augustin . On offrait aussi des fruits, des images, des médailles, des reliques, toutes choses qui reçurent le nom générique d’eulogies .
La sainte Règle suppose que les cadeaux viennent surtout du dehors ; pourtant elle pressent qu’il peut y avoir entre religieux, du même monastère ou de monastères différents, certains échanges de lettres ou d’eulogies. “ Les petits cadeaux entretiennent l’amitié ” : sans doute ; mais, en dehors même des motifs de pauvreté, il en est d’autres qui interdisent aux moines ces gracieusetés, aussi longtemps qu’elles restent clandestines. La défense prononcée par saint Benoît est formelle et complète ; elle embrasse tous les cas et ruine à l’avance toutes les vaines excuses. Nous avons rompu avec le monde et nous sommes pauvres par profession.

Quod si etiam a parentibus suis ei quidquam directum fuerit, non praesumat suseipere illud, nisi prius indibatum fuerit abbati
Dans le cas où ses parents lui adressent quelque chose, il ne se permettra pas de le recevoir avant que l’abbé ait été informé.


Saint Benoît, après avoir posé le principe, revient sur l’hypothèse d’un cadeau spontanément offert par les parents : on ne saurait se l’approprier sans l’autorisation de l’Abbé. Nous ne pouvons être constitués propriétaires malgré nous et malgré la Règle par les gens de l’extérieur. Il serait donc bien superflu de protester : “ Mais on me l’a donné ! mais c’est à moi personnellement que l’on a songé ! mais c’est un souvenir ! mais cela n’a rien coûté au monastère ! Quand des cadeaux quelconques viennent à l’adresse d’un frère, ils doivent d’abord être remis à l’Abbé. Souvent l’Abbé ne les regarde pas et les fait distribuer tels quels : mais sa pensée n’est aucunement de les mettre ipso facto à l’usage du frère à qui il les. fait parvenir. Une permission demeure requise pour que le frère puisse utiliser une partie ou la totalité de l’envoi. Ce qui n’est pas concédé doit aller sans délai au religieux qui est officiellement le gardien de la catégorie d’objets dont il. s’agit. Rappelons-nous ce qui a été dit au chapitre XXXlll sur la vigilance extrême qu’il nous faut apporter dans tout ce qui touche à la pauvreté il n’y a jamais là de petits détails.

Quod si jusserit suscipi, in abbatis sit potestate cul illud jubeat dari ; et non contristetur frater cul forte di rectum fuerat, ut non detur occasio diabolo. Qui autem aliter praesumpserit, disciplinas regulari subjaceat ,
Si l’abbé dit de l’accepter, il lui appartiendra encore de décider à qui le donner ; et le frère à qui l’objet avait été adressé ne s’en attristera pas, pour ne pas donner prise au diable. Celui qui se permettrait d’agir autrement subira les sanctions de règle.


Un cadeau quelconque est arrivé ; on l’a présenté à l’Abbé ; l’Abbé l’a reçu, puis transmis au moine destinataire (quod si jusserit suscipi) mais en ajoutant, sur l’heure ou un peu plus tard, cette clause inattendue :
Vous remettrez cela à tel frère S’attrister, dans la circonstance, serait d’un fort petit esprit. Vous avez donc de l’attachement à quelque chose ? Votre bonheur consiste donc à posséder Dieu et cet objet ? Une telle tristesse est révélatrice de ce qu’il y a au fond de l’âme. Et, en même temps, elle est périlleuse, car elle nous désarme, et c’est à sa faveur que le diable sème en nous toutes sortes de dispositions ridicules : le regret du monde, le dégoût de notre vie, l’hostilité contre un Abbé qui ne nous aime pas, l’envie contre le frère à qui ce cher objet est dévolu.
Qui autem aliter praesumpserit... Dans la pensée de saint Benoît, disent la plupart des commentateurs, les sévérités de la discipline régulière sont dirigées contre celui-là seulement qui s’attribue indûment un objet, non contre celui qui s’attriste d’avoir été frustré, à moins peut-être que cette tristesse ne l’amène à des excès scandaleux.
Il faut nous souvenir qu’en cette matière de la pauvreté trois choses sont à distinguer : le vœu, la vertu, l’esprit de pauvreté. Je suis en règle avec le vœu, lorsque je m’abstiens des actes qui me sont interdits, ou mieux que je me suis interdits en émettant le vœu : ne rien posséder, ne disposer de rien, ne rien détruire. Mais le vœu est bien menacé si nous n’allons pas jusqu’à la vertu : celle-ci nous porte non pas seulement à, exécuter tant bien que mal, mais à réaliser avec facilité, avec promptitude et avec joie les renoncements et les privations. A son tour, la vertu n’est complète qu’à la condition d’être rattachée à son motif le plus élevé et à son premier anneau. L’esprit de la pauvreté, c’est de nous considérer comme unis à Dieu, comme devant ressembler à Dieu. Nous ne sommes pas sortis du monde pour entrer dans la solitude, mais bien dans la société de Dieu. Nous ne sommes pas pauvres pour être pauvres, mais pour être riches de Dieu riches comme Dieu. Dieu aussi est pauvre : il n’a que lui ; il est pourtant l’opulence infinie ; puisqu’il possède en soi toute plénitude C’est le dernier mot de notre pauvreté. Et, à cette hauteur, les trois vœux de religion se rejoignent, comme les trois vertus théologales se rencontrent dans l’union avec Dieu.
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