Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 55 - DE VESTIARIO VEL CALCIARIO FRATRUM (a) 55 - LA FAÇON DONT LES FRÈRES SONT VÊTUS ET CHAUSSÉS (a)
Vestimenta fratribus secundum locorum qualitatem ubi habitant vel ærum temperiem dentur, quia in frigidis regionibus amplius indigetur, in calidis vero minus. Hæc ergo consideratio penes abbatem est. Nos tamen mediocribus locis sufficere credimus monachis per singulos cucullam et tunicam cucullam in hieme vellosam, in æstate puram aut vetustam et scapulare propter opera, indumenta pedum pedules et caligas. De quarum rerum omnium colore aut grossitudine non causentur monachi, sed quales inveniri possunt in provincia qua degunt aut quod vilius comparari possit. Abbas autem de mensura provideat ut non sint curta ipsa vestimenta utentibus ea, sed mensurata. Accipientes nova, vetera semper reddant in præsenti reponenda in vestiario propter pauperes. Sufficit enim monacho duas tunicas et duas cucullas habere propter noctes et propter lavare ipsas res; iam quod supra fuerit superfluum est, amputari debet. Et pedules et quodcumque est vetere reddant dum accipiunt novum. Femoralia hii qui in via diriguntur de vestario accipiant, quæ revertentes lota ibi restituant. Et cucullæ et tunicæ sint aliquanto a solito quas habent modice meliores; quas exeuntes in via accipiant de vestiario et revertentes restituant. DES VÊTEMENTS seront donnés aux frères selon la nature des lieux où ils habitent et les conditions du climat, car dans les régions froides il faut davantage que dans les régions chaudes. C’est à l’abbé d’en juger. À notre avis cependant, dans les régions tempérées, il suffit aux moines d’avoir chacun une coule et une tunique – coule épaisse en hiver, mince ou usée en été – ainsi qu’un scapulaire pour le travail, et, pour envelopper les pieds, des chaussettes et des souliers. De la couleur et de la qualité de tous ces effets, les moines ne se tracasseront pas ; elles seront telles qu’on peut les trouver dans la province où ils habitent et au plus bas prix. Que l’abbé veille cependant aux mesures, de façon que les vêtements ne soient pas trop courts pour ceux qui les portent, mais à leur taille. Ceux qui en reçoivent de neufs rendront toujours aussitôt les vieux, qui seront déposés au vestiaire pour les pauvres. Il suffit en effet à un moine d’avoir deux tuniques et deux coules, pour en changer la nuit et pour pouvoir les laver. Ce qu’il y aurait en plus est du superflu et doit être retranché. Que l’on rende aussi les chaussettes et tout ce qui est vieux, quand on reçoit du neuf. Ceux qui partent en voyage recevront du vestiaire des caleçons, qu’il rendront lavés à leur retour. Leurs coules et leurs tuniques seront un peu meilleures que celles qu’ils ont d’habitude ; ils les recevront du vestiaire quand ils s’en iront et ils les rendront au retour.
On a cru parfois que saint Benoît avait pressenti ou même connu prophétiquement la diffusion de sa Règle et l’accueil qui lui serait fait par l’Europe chrétienne : ce qui l’aurait porté à déclarer ici que le vêtement s’accommodera aux conditions climatériques et à leur variété. Peut-être ; mais il est certain que les différences de température qui existent entre la Sicile et la Sabine, entre le Mont Cassin et Terracine, suffisaient à justifier cette mesure de prudence. On se vêtira donc diversement selon les variations de latitude, selon les conditions du climat. Saint Benoît diffère en ceci de quelques fondateurs modernes, qui ont déterminé dans le plus grand détail la nuance, la coupe, l’étoffe du vêtement. Il ne commence même pas par un principe de pauvreté, mais par un précepte de discrétion, où se révèle une fois de plus sa largeur d’esprit. Dès lors, et aussi afin d’éviter le surcroît, la fantaisie ou le bariolage, c’est à l’Abbé, et à l’Abbé tout. seul, que reviendra le soin d’apprécier ce qui peut entrer dans le vestiaire d’un moine ; c’est lui qui dira s’il y a lieu d’ajouter certains éléments à la livrée commune, ou bien :d’en supprimer, d’en modifier d’autres.

Nos tamen mediocribus locis sufficere credimus monachis per singulos cueullam et tunieam : cucullam in hieme villosam, in aestate puram et vetustam ; et scapulare propter opera ; indumenta pedum, pedules et caligas
A notre avis cependant, dans les régions tempérées, il suffit aux moines d’avoir chacun une coule et une tunique coule épaisse en hiver, mince ou usée en été ainsi qu’un scapulaire pour le travail, et pour envelopper les pieds, des chaussettes et des souliers


Après avoir remis à l’Abbé le souci du vêtement, saint Benoît consent néanmoins à indiquer, et toujours avec une nuance de timidité discrète, ce que l’on doit permettre dans les régions tempérées.
Observons d’abord que N. B. Père entend bien assigner à ses religieux un habit spécial. Peut-être l’avertissement adressé aux moines, et que nous expliquerons dans un instant : De quarum rerum omnium..., a-t-il donné le change et fait supposer que le désintéressement de saint Benoît ne portait pas seulement sur la qualité et la couleur de l’étoffe, mais s’étendait jusqu’à la nature et à la forme distinctive de l’habit. Érasme, par exemple, a prétendu que saint Benoît et les siens étaient vêtus comme tout le monde. Mais Érasme a été déçu par des préjugés et par une lecture trop rapide et inattentive. Sans aucun doute, c’était bien un habit spécial que saint Benoît demanda et reçut de saint Romain : Sanctae conversationis habitum quaesivit . On resterait dans l’exactitude en disant que N. B. Père s’est inspiré de divers usages contemporains et que l’emploi exclusif de certains vêtements pouvait suffire à les rendre distinctifs. Pourquoi les moines se seraient-ils soustraits à la coutume antique selon laquelle chaque catégorie sociale avait son costume particulier ? Les soldats avaient le leur, de même ceux qui faisaient profession de philosophie et qui étaient reconnaissables au pallium, au bâton et à la longue barbe. On peut voir sur ce point l’obscur et difficile traité de Tertullien de pallio. Aussi bien, les motifs ne manquèrent point aux premiers moines pour se choisir un vêtement spécial.
L’habit monastique nous distingue, et c’est sa première raison d’être. Il nous rappelle aussi, et sans cesse, notre condition surnaturelle : par son austérité, pas sa forme, par tous ses détails, il nous avertit que nous ne sommes plus du siècle, et qu’il est mille choses mondaines auxquelles nous avons dit adieu. Les anciens moines se plurent à rechercher le symbolisme des vêtements religieux , et la Liturgie sainte nous y invite encore : il faut lire dans notre Rituel ce qui concerne la bénédiction et l’imposition de l’habit monastique. A raison même de cette bénédiction qui l’a fait devenir un sacramental, notre habit nous protège, il fait partie de notre clôture et il l’achève : il nous retient dans la douce captivité de Dieu. Et peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs le motif de la défaveur ou plutôt de la haine que l’habit religieux rencontre auprès du diable et de ses suppôts. C’est vraiment mauvais signe, lorsqu’il y a chez un prêtre ou chez un moine empressement et joie à revenir à ce que la Liturgie appelle “ l’ignominie de l’habit séculier ”. Il est vrai que “ l’habit ne fait pas le moine ” mais quels services il lui rend ! La relation est réelle entre l’habit et la condition ; il est des choses que nous sentons impossibles, des démarches que nous ne tenterons jamais, simplement parce que nous portons les livrées du Seigneur. Ayons de l’estime, de la vénération pour elles, spécialement pour notre coule, dont les larges plis nous envelopperont jusque dans la mort.
Cet habit monastique, N. B. Père ne l’a point créé de toutes pièces parmi tous les éléments que lui fournissait la tradition, il a fait un choix avec sa distinction accoutumée. Il va de soi qu’en pareille matière les usages ont varié grandement, selon les temps et selon les lieux, et que nous ne saurions tenter ici d’en retracer l’évolution. Il est même assez malaisé, souvent, de se faire une idée exacte, faute d’illustrations, des vêtements décrits par les coutumiers et les commentaires ; et il n’est pas toujours possible d’identifier certains éléments. Saint Benoît estime que dans les régions tempérées il suffira à chaque moine d’avoir une coule et une tunique. En hiver, la coule sera d’étoffe velue ou épaisse ; en été, d’étoffe plus légère ou devenue rase par l’usage. (On ne dit point que la tunique changeât selon la saison.) Pendant le travail, on remplacera la coule par un vêtement moins ample : le scapulaire. L’histoire de la coule et du scapulaire mérite certains développements qui sortiraient du cadre de ce commentaire ; nous devons nous borner à quelques indications.
La coule n’est, originairement, qu’un capuce, un capot (cucullus, cucullio) enveloppant la tête et la nuque, et dont la forme conique rappelait les cornets de parchemin - les cuculli, disait-on parfois - des épiciers et des droguistes. C’était la coiffure ordinaire des paysans et des petits enfants. Très populaire en Italie et en Gaule, le capuchon le fut sans doute aussi dans tout l’empire, car nous rencontrons une coiffure analogue et de même nom chez les premiers moines orientaux . Aux motifs pratiques qui le leur firent adopter se joignirent bientôt des considérations d’ordre symbolique. Le capuchon rappelle aux moines, dit Cassien , qu’ils doivent imiter l’innocence et la simplicité des enfants puisqu’ils sont revenus à l’enfance spirituelle. C’est l’idée de la profession second baptême ; comme on couvrait la tête aux néophytes du baptême, de même on la couvrait à ceux de la profession. Le capuchon était la partie la plus vénérable du vêtement monastique, et on le gardait jour et nuit.
La coule dont parle saint Benoît est certainement quelque chose de plus qu’un capuchon. C’est la vestis cuculata, le vêtement auquel est adapté un cuculus . Columelle recommande de protéger les ouvriers des champs contre les intempéries pellibus manicatis, ... vel sagis cucullis (ou cucullatis) ; et Palladius prescrit tunicas pelliceas cum cuculis . Chez les moines comme chez les laïcs, la coule pouvait être d’étoffe velue ou de peaux de bête : elle ressemblait alors, capuchon en plus, à la “ mélote ” des moines orientaux (de peau de mouton), vêtement de voyage ou de nuit et qui pouvait à l’occasion servir de besace . C’est peut-être de cette mélote à capuchon que N. B. Père était revêtu à Subiaco . Nous ne saurions décrire avec exactitude la forme d’une coule au temps de saint Benoît, car le capuchon pouvait être fixé à divers .vêtements (lacerna, canula, paenula, sagum) ; même, il n’est pas impossible que, dans sa pensée, cuculla désigne in genere un habit monastique à capuchon, quelles qu’en soient d’ailleurs et la forme très spéciale, et les dimensions, et la matière. Les plus anciennes coules monastiques que nous connaissions ont la forme d’une ample chasuble, descendant jusqu’aux pieds et sans ouvertures latérales . On s’explique qu’il fallût quitter la coule pour le travail manuel. Plus tard, afin de dégager les bras, on fendit latéralement là. casula, et on relia de distance en distance les deux pans par des attaches ou des bandes, que l’on appela dans la suite le point de saint Benoît. les “ tirettes ” : on rencontre cette forme de vêtement dans beaucoup de documents du neuvième au douzième siècle
Les coules avec manches sont en usage dès le dixième siècle ; ces manches semblent d’abord assez étroites . Le capuchon subit, pour sa part, une série de transformations : sous l’influence des coutumes cisterciennes et franciscaines, il s’allongea et s’effila ; il devint en certains endroits très ample, retombant sur les épaules comme un voile et formant deux fanons par devant : ce dernier usage subsiste dans la Congrégation anglaise.
Les origines du scapulaire sont assez obscures. Nulle part avant saint Benoît nous ne trouvons mentionné un vêtement de ce nom. Étymologiquement, il s’agit d’un habit destiné à protéger les épaules ou à s’adapter aux épaules : mais de quelle manière ? N. B. Père dit simplement : et scapulare propter opera, et c’est tout ; le scapulaire n’est même pas nommé file nouveau à la fin du chapitre, dans la petite liste des objets nécessaires au moine. Des érudits l’ont assimilé, mais sans grand fondement, à l’espèce de corset, aux bretelles dont se servaient les moines orientaux pour relever leurs vêtements et les empêcher de flotter pendant le travail ; plusieurs auteurs grecs ont décrit sous dès appellations diverses ce vêtement des épaules qui a la forme d’une croix. Il semble plus probable que le scapulaire primitif des moines Cassiniens était une coule réduite, une tunique ou blouse à capuchon, analogue à celle que portaient les paysans de la région. Théodemar, parlant du scapulaire, dit qu’on l’appelle ainsi parce qu’il couvre surtout les épaules et la tête : Quod vestimentum pene omnes in hac terra rustici utuntur ; pro quo tegumento nos e grossiori texte ad melotis similitudinem operimentum habemus, nisi quod manicae in hoc usque ad manus pertingentes habentur . Cette tunique est tantôt munie de courtes manches, tantôt elle en est dépourvue. Elle est souvent fendue latéralement et les deux pans sont réunis par un ou plusieurs points ou tirettes ; au cours des siècles, ces points tombent, les pans s’allongent, et le scapulaire devient tel que nous le portons maintenant . A Cluny, dès le onzième siècle, on ne connaissait que la coule, et le froc, qui se portait par-dessus ; il n’était pas question de scapulaire . La coule était formée de deux longues bandes d’étoffe descendant jusqu’à terre après avoir recouvert les épaules et une partie des bras ; on y adaptait le capuchon. Elle était réservée aux profès, tandis qu’on accordait aux novices le froc, ample robe à longues manches ;. sauf pour ces derniers, le froc n’avait pas de capuchon.
Cucullam et tunicam : la tunique est le vêtement de dessous ; rappelons nous que les anciens ne portaient pas de linge. La tunique était en usage chez les moines de tous pays ; elle était à manches courtes ou sans manches, et ordinairement de toile. Les anachorètes portaient souvent des tuniques en poils de chèvre, de bouc, ou de chameau, véritables cilices, dont Cassien veut laisser l’usage aux seuls religieux très fervents et qui ont vocation spéciale ; il préfère, pour le vêtement du moine, des étoffes moins singulières, grossières néanmoins et communes . C’est tout à fait, nous le verrons, la pensée de N. B. Père. La tunique n’était pas flottante, mais retenue par une ceinture de cuir ou de lin. Saint Benoît n’en parle pas ici, mais il mentionne un peu plus loin le bracile ; la nuit, les moines doivent dormir cincti cingulis eut funibus, a-t-il dit au chapitre XXll.
Pedules et caligas. Il est difficile d’identifier ces indumenta pedum ; les archéologues en disputent longuement, ce qui met D. Mège en belle humeur . Les moines de certains pays marchaient ordinairement pieds nus, comme les pauvres ; c’est une chaussure qui ne s’use pas, et que la vie renouvelle. Chez saint Pacôme, les solitaires recevaient des sandales. Les pedules prescrits par saint Benoît sont peut-être des bas, des chaussons, ou bien des chaussures légères et d’intérieur. Les caligae ne sont pas nécessairement ce que nous appelons des souliers, mais peut être la sandale militaire retenue par des courroies et serrant fortement le pied et la cheville, chaussure très commode et très saine. Le travail des champs exigeait évidemment des caliges plus solides que celles qu’on portait à la maison. Saint Grégoire le Grand nous parle des caligae clavatae, des souliers ferrés qu’on portait pendant le travail dans les monastères de saint Équitius .

De quarum rerum omnium colore aut grossitudine non causentur monachi, sed quales inveniri possunt in provincia qua degunt out quod vilius comparari potest. Abbas autem de mensura provideat, ut non sint curta ipsa vestimenta utentibus eis sed mensurata
De la couleur et de la qualité de tous ces effets, les moines ne se tracasseront pas ; elle seront telles qu’on peut les trouver dans la province où ils habitent et au plus bas prix. Que l’abbé veille cependant aux mesures, de façon que les vêtements ne soient pas trop courts pour ceux qui les portent, mais à leur taille.


Il n’y aura point de discussion parmi les moines, ou simplement dans le cœur de chacun, relativement à la couleur et à la qualité des vêtements. Le conseil est donné aussi par Cassien et par saint Basile . Rien pour la coquetterie, la vanité ou la mollesse. On prendra pour étoffe celle dont on se sert communément dans la région, celle qui peut être achetée au meilleur prix . Ce texte ne semble-t-il pas décisif pour montrer que saint Benoît n’a rien déterminé au sujet de la couleur de notre habit ? Spontanément, on devait rechercher une nuance austère et peu voyante. Le blanc et le noir, le gris et le brun furent adoptés de préférence : mais il y eut souvent mélange et bigarrure : tunique blanche, par exemple, avec coule et scapulaire noirs. On trouvera sur cette question un grand nombre de témoignages historiques, compilés dans les Commentaires de D. Martène et de D. Calmet. Le noir prévalut, au moins pour les habits de dessus, et Cluny le retint jalousement , tandis que Cîteaux se vouait au blanc, dont le choix était attribué à saint Albéric. La couleur des habits fut matière à discussion entre Cîteaux et Cluny, et Pierre le Vénérable prit la défense du noir, ainsi que de la charité et de la discrétion, dans plusieurs lettres à saint Bernard .
Dans la Règle de saint Basile, c’est au moine qu’est laissé le soin d’avertir si son habit “ est trop grand ou trop petit pour sa taille ”. Mais saint Benoît veut que l’Abbé songe à tout ; aucun détail n’est indigne de son affectueuse sollicitude. Il veillera donc à ce que les vêtements soient conformes à la taille de chacun ; sans exagération d’ampleur ou de longueur, ce qui serait orgueilleux et incommode ; sans exagération non plus de “ court-vêtu ”, ce qui serait facilement ridicule ; et saint Benoît ne spécifie même que ce second inconvénient.

Accipientes nova, vetera semper reddant in praesenti, reponenda in vestiario propter pauperes. Sufficit enim monacho duos tunicas et duas cucullas habere, propter noctes et propter lavare ipsas res. Jam supra fuerit superfluum est et ampu quod tari debet. Et pedules et quodcum que est vetustum reddant, dum accipiunt novum
Ceux qui en reçoivent de neufs rendront toujours aussitôt les vieux, qui seront déposés au vestiaire pour les pauvres. Il suffit en effet à un moine d’avoir deux tuniques et deux coules, pour en changer la nuit et pour pouvoir les laver. Ce qu’il y aurait en plus est du superflu et doit être retranché. Que l’on rende aussi les . chaussettes et tout ce qui est vieux, quand on reçoit du neuf.


Lorsqu’un moine reçoit du neuf, il ne lui est pas loisible de conserver chez lui, pour les utiliser encore à son gré, les vêtements hors d’usage ; ce serait un retour misérable au vice de propriété, puisque le nécessaire est seul permis et que tout superflu doit être retranché. De plus, sur notre pauvreté même, nous pouvons prélever de quoi donner à de plus pauvres que nous ; mais à la condition que l’aumône soit faite par l’Abbé ou parles frères chargés de ce soin, car à quel titre un moine distribuerait-il des biens, même des plus chétifs, qui ne lui appartiennent aucunement ? Aussi N. B. Père lui ordonne-t-il de tout déposer au vestiaire .
Il suffira à chacun d’avoir deux tuniques et deux coules. Saint Benoît ne dit rien des autres parties, moins importantes, du vêtement, et qui peut-être, notamment pour les pedules, dépassaient la paire. Avant lui, Cassien avait parlé de l’usage des deux tuniques, ad usum scilicet noctis ac, diei . Saint Basile n’en voulait qu’une, tandis que saint Pacôme donnait deux cuculli, deux tuniques, et unum jam attritum ad dormiendum tel operandum . Nous savons par saint Benoît lui-même que les moines couchaient habillés : ils conservaient leur tunique, ce qui était de simple décence, et probablement aussi leur coule. Les anciens moines avaient, semble-t-il, tunique, ceinture et coule spéciales pour la nuit ; on ne parle pas du scapulaire, qui n’avait de raison d’être que pour le travail. Peut être gardaient-ils ces vêtements de nuit même pendant les Nocturnes. Les moines du Mont Cassin recevaient donc, avec deux tuniques, deux cules plus ou moins épaisses selon la saison. N. B. Père donne un second motif de cette dualité des vêtements : la nécessité de s’en dépouiller pendant quelque temps pour les laver, ceux-là du moins qui pouvaient l’être, car les habits faits de peaux de bêtes supportent difficilement la lessive.

Femoralia hi qui diriguntur in via de vestiario accipiant ; qui revertentes Iota ibi restituant,
Ceux qui partent en voyage recevront du vestiaire des caleçons,. qu’il rendront lavés à leur retour.


Voici une pièce extraordinaire du vêtement monastique : les femoralia, les culottes, les braies, les hauts-de-chausses. Les moines, comme tous les anciens, qui étaient vêtus de long ; ne s’en servaient guère que par raison de santé ou bien en voyage. Les moines de saint Martin n’en portaient pas ; saint Fructueux les permet aux siens ; le Maître, de même ; mais en général les premiers moines semblent regarder comme un relâchement l’usage habituel des fémoraux. Paul Diacre s’en tient au texte de la Règle ; Théodemar dit qu’au Mont Cassin beaucoup préfèrent s’en passer, et Hildemar : Ubi generaliter accipiunt et portant femoralia fratres, debent in capitulo accipere, sicut alia vestimenta... Sed monasteria ubi omnes accipiunt et portant non sunt laudabilia. Cluny adopta l’usage des fémoraux, et Pierre le Vénérable le dut défendre contre les Cisterciens ; au dire d’Orderic Vital, saint Robert les avait retranchés aux moines de Molesmes A défaut de fémoraux proprement dits, on se servait souvent de ceintures et de caleçons.
Qui revertentes Iota ibi restituant. En rentrant de voyage, les frères remettront au vestiaire les fémoraux, après les avoir lavés. Ils faisaient eux-mêmes leurs lessives, sur lesquelles les coutumiers nous fournissent d’abondants détails. Nous n’avons pas à insister sur les soins que les moines donnaient à leur personne. Mais remarquons l’inclination de N. B. Père pour la propreté. Ermites, nous pourrions être vêtus à notre gré, avec le moins de frais possible ; même, nous pourrions ajouter avec saint Hilarion qu’il est superflu de nettoyer un cilice : Superfluum est munditias in cilicio quaerere ; “les moines, disait avec quelque emphase un Père du désert, doivent porter un manteau tel que, s’ils l’abandonnaient à terre, il pût y rester trois jours sans que personne s’inclinât pour le ramasser ”. Mais nous sommes cénobites, nous appartenons à une famille ; par respect pour elle et afin de n’être à charge à aucun de nos frères, nous devons avoir un souci constant de la propreté et de l’ordre : ce qui est l’indice habituel de la netteté et de la délicatesse de l’âme.
Souvenons-nous de l’esprit qui a guidé N. B. Père dans la détermination du costume monastique. Il n’a point prétendu mortifier par l’habit il a voulu le détachement parfait et la pauvreté ; il a voulu tout le nécessaire et même un peu au delà, afin de laisser à la vie monastique sa sainte joie, sa liberté grave, sa paix, et de prévenir tout murmure chagrin ; il a voulu une certaine distinction à l’intérieur du monastère, et surtout peut-être au dehors, comme va nous l’apprendre la prescription sui¬vante.

Et cucullae et tuniea ; sint aliquanto his quas habere soliti surit, modice meliores. ; quas exeuntes in viam accipiant de vestiario et revertentes restituant
Leurs coules et leurs tuniques seront un peu meilleures que celles qu’ils ont d’habitude ; ils les recevront du vestiaire quand ils sen iront et ils les rendront au retour.


Les moines qui partent en voyage recevront du vestiaire des coules et des tuniques un peu meilleures que celles dont ils se servent habituellement. Et certaines coutumes ont ajouté : lorsqu’une personne de qualité vient au monastère, le frère attaché à son service doit recevoir des vêtements plus convenables . C’est une condescendance pour les personnes de l’extérieur avec lesquelles nous entrons en rapport. Telle fut la conduite du Seigneur lui-même, qui dans ses relations avec les Juifs n’a point imité l’austérité de saint Jean-Baptiste : Venit filius hominis manducans et bibens. Saint Benoît ne veut pas avoir à rougir de ses fils, lorsqu’ils paraissent dans le monde. Mais la pauvreté ? mais l’édification ? On n’édifie pas avec de l’insouciance et de la sordidité. Nous ne sommes point chargés de faire montre de notre pauvreté. Il n’est pas prescrit à l’Abbé de ne donner jamais un nouvel habit sans y faire coudre une pièce afin que, même neuf, il semble fatigué. Et saint Benoît pensait, comme Cassien, “ qu’il faut éviter le défaut contraire à la superfluité et à la coquetterie “ et ne pas attirer les regards par une négligence affectée .
Si nous insistons sur de tels détails, c’est parce qu’ils intéressent non pas seulement notre physionomie extérieure, mais la forme même de la perfection monastique. Et c’est à bon escient que saint Benoît a fixé les traits caractéristiques de notre vie, lui qui avait commencé par être anachorète et qui avait connu la pauvreté extrême. Il y a des vertus et des saintetés prismatiques : telle ou telle âme aura l’outrance, soit de la pauvreté, soit de la mortification, soit du zèle et d’une sorte d’emportement surnaturel ; il y a une ligne d’un rouge vif dans le spectre de cette sainteté, une couleur tranchante : c’est là ce que les hommes voient le mieux et ce qu’ils imitent peut-être le moins difficilement, quitte à le faire grimacer un peu. Aussi bien, toutes les vertu, ont un caractère fragmentaire et relatif : fragmentaire, et notre attention ne devrait jamais se porter sur l’une d’elles de telle sorte qu’elle éclipsât les autres dans notre pensée ; relatif, parce que les vertus sont toutes dispositifs et se rapportent à la contemplation, à l’exercice constant et profond de la foi, de l’espérance et de la charité. A côté des saintetés prismatiques, il est quelques saintetés blanches, où les tons sont fondus dans une simplicité et une égalité parfaites ; cela fait moins d’effet, on s’en aperçoit moins, et les inattentifs ne s’aperçoivent même de rien du tout. Niais il suffit que Dieu y reconnaisse une ressemblance plus achevée avec le Seigneur et avec sa Mère.
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