Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 56 - DE MENSA ABBATIS 56 - LA TABLE DE L’ABBÉ
Mensa abbatis cum hospitibus et peregrinis sit semper. Quotiens tamen minus sunt hospites, quos vult de fratribus vocare in ipsius sit potestate. Seniore tamen uno aut duo semper cum fratribus dimittendum propter disciplinam. L’ABBÉ aura toujours à sa table les hôtes et les pèlerins. Cependant chaque fois qu’il n’y a pas d’hôtes, il pourra faire venir ceux des frères qu’il voudra, pourvu qu’il laisse toujours avec les frères un ou deux anciens pour le bon ordre.
Il est peu de chapitres plus courts et, semble-t-il, plus clairs que celui-ci : il en est peu néanmoins qui aient suscité tant de controverses. On s’est demandé comment saint Benoît avait pu prescrire à l’Abbé d’avoir régulièrement sa table avec les hôtes en général et spécialement avec les pèlerins : cum hospitibus et peregrinis . N. B. Père ayant dit ailleurs que les hôtes ne manquent jamais au monastère, il suit que l’Abbé devra sans cesse déserter .sa maison. A priori, a-t-on dit, cela est impossible : car, au point de vue de la discipline, comme au point de vue financier, ce serait le désordre et un sérieux danger de décadence monastique ; quant à la vertu de l’Abbé, elle est en singulier péril, s’il doit prendre ses repas, et bientôt passer ses journées, en marge de sa communauté, avec les séculiers ! Quis enim exprimere valeat, s’écrie D. Martène, quanta inde tum in spiritualibus, tum in temporalibus, orientur mala, dum fervet olla Abbatis et alget congregationis cacabus ?
De fait et à posteriori, toutes les anciennes Règles placent l’Abbé au réfectoire commun. La plupart des Commentaires, à commencer par celui d’Hildemar, les coutumiers des monastères fervents de toutes les époques, protestent contre l’interprétation littérale du texte de saint Benoît. Des conciles même, comme celui d’Aix la Chapelle de 817, défendent à l’Abbé d’avoir table à part. A Cluny, dit Pierre le Vénérable, nos Abbés mangent toujours avec nous, sauf lorsqu’ils sont malades et, exceptionnellement, lorsqu’ils reçoivent certains hôtes . Partout où l’on a voulu s’en tenir pratiquement au sens littéral de la Règle, des abus se sont produits. Et par esprit de réaction, avec une indignation d’ailleurs trop justifiée, les commentateurs du dix-septième siècle, D. Martène ; D. Mège, D. Hugues Ménard, protestent contre une interprétation aussi redoutable. Pour eux, le texte ne peut signifier que ceci la table de l’Abbé accueillera les hôtes, mais au réfectoire commun, et à une place d’honneur spéciale. Et tous s’ingénient pour résoudre les difficultés qu’on leur oppose.
Car l’interprétation contraire a ses tenants. Bernard du Cassin, Haeften. Perez, Calmet, ne consentent pas à torturer le texte de la Règle, qui est fort clair, et que corroborent d’ailleurs d’autres prescriptions de N. B. Père. Il est dit, par exemple, au chapitre Llll : Coquina Abbatis et hospitunt per se sit, ut incertis horis supervenientes hospites, qui numquam desunt monasterio, non inquietent fratres. Ne semble-t-il pas, d’après ces paroles, que l’Abbé et ses hôtes ont réellement leur cuisine à part et un réfectoire particulier ? Le motif que donne saint Benoît pour justifier cette mesure, c’est que l’heure de l’arrivée des hôtes étant incertaine et variable, il n’y aurait point coïncidence entre le repas qu’on doit leur servir, et celui, toujours à heure fixe, de la communauté. Il faut donc, pour les hôtes, des cuisiniers spéciaux et table à part. L’Abbé prendra place à celle-ci, non pas, bien entendu, à tout moment du jour, mais aux heures où auront lieu les repas principaux des hôtes, la communauté gardant son régime et son horaire. Aussi bien, on ne saurait faire attendre aux hôtes leur dîner jusqu’à none, pendant le Carême monastique. Et c’est pourquoi N. B. Père a prescrit, toujours au chapitre Llll, que l’Abbé ou celui qui préside la table des hôtes, prior, rompe le jeûne, nisi forte praecipuus sit ille dies jejunii, qui non possit violari : car, dans cette dernière hypothèse, les hôtes comme les moines doivent attendre l’heure canonique. ll faut bien admettre, en tout cas, que les jours où l’Abbé rompt le jeûne régulier propter hospitem, il mange à un autre moment que les frères, et - à moins qu’il ne fasse un second repas !- n’apparaît point au réfectoire ,commun ce jour-là... Mais alors, les hôtes ne manquant jamais au monastère, l’Abbé est, en bloc, dispensé du jeûne depuis le 14 septembre jusqu’au Carême ?...Nous ne devons pas prendre d’une façon matérielle et absolue cette réflexion de saint Benoît que les hôtes ne manquent jamais ; et, tandis qu’il la formulait, il prévoyait sans doute que l’Abbé serait libre quelquefois. Ce qui ne peut être entendu qu’à la lettre, ce sont les prescriptions suivantes : Jejunium a priore frangatur... et encore : Mensa Abbatis cum hospitibus sit semper.
Pourtant, au prix de bien des subtilités, les tenants de l’hypothèse du réfectoire commun ont réponse à tout, même à la difficulté que leur crée cette remarque de N. B. Père : Quoties tamen minus sunt hospites, quos volt de fratribus vocare, in ipsius sit potestate. Elle s’entend très bien d’un réfectoire séparé, auquel l’Abbé pouvait appeler, lorsqu’il n’y avait pas affluence de convives, tel ou tel frère peut-être connu des hôtes ou plus apte à les édifier. Mais pourquoi, dans un réfectoire commun, appeler quelques frères près de soi et des hôtes ? Afin de leur procurer l’aubaine d’un bon dîner ? Afin de ne pas laisser l’Abbé et ses convives dans un isolement, d’ailleurs relatif ? Notez que dans ce réfectoire commun on est silencieux et attentif à la lecture : mensis fratrum edentium lectio deesse non debet (chap. XXXVlll) ; les frères qu’on appellera à la table des hôtes et de l’Abbé causeront-ils donc pendant que les autres se taisent et suivent la lecture ? Non, sans doute ; autrement, ce serait le pur désordre. Rien, dans la description de l’accueil fait aux hôtes, au chapitre Llll, ne laisse entrevoir que les hôtes prennent leur repas en silence, dans le réfectoire des moines.
Et s’il pouvait encore demeurer un doute sur la réalité des deux réfectoires, il suffirait de lire la troisième et dernière phrase du présent chapitre, qui nous semble décisive. C’est là, dit D. Martène après Hildemar, que triomphent le Abbates carnales ! En effet, et il n’est vraiment que le préjugé honorable ou le parti pris résolu qui puissent contester. Si l’Abbé et les anciens n’ont cessé d’être présents au réfectoire commun, à quoi bon recommander de laisser un ou deux anciens avec les frères dans l’intérêt de la discipline ? Mais voici un dernier argument qu’on nous oppose : au chapitre XXXVIII, N. B. Père suppose le cas où le supérieur voudrait, dans un dessein d’édification, prononcer quelques parole. L’hypothèse de saint Benoît devient vaine, dit-on, si l’Abbé n’est jamais avec les moines, mais bien avec les hôtes “ qui ne manquent jamais au monastère Nous avons répondu déjà que ces derniers mots doivent être pris au sens large, et qu’en fait l’Abbé pouvait se trouver quelquefois avec la communauté : par exemple si les hôtes se présentaient après le repas de l’Abbé et des frères. Il faut observer aussi que le terme prior ne désigne pas exclusivement l’Abbé dans la Règle, mais un supérieur, quel qu’il soit ; et ici il peut s’appliquer à celui qui préside, en l’absence de l’Abbé, le repas monastique.
Nous devons dire un mot des motifs auxquels obéissait saint Benoît en prescrivant à l’Abbé de s’asseoir à la table des hôtes. Il se souvenait que saint Paul avait recommandé aux chefs de communautés ecclésiastiques d’être hospitaliers. L’hospitalité était un exercice de charité et une preuve de fraternité chrétienne très nécessaires à cette époque ; elle était surtout un excellent procédé d’évangélisation. La conversation de l’Abbé, que saint Benoît veut homme de doctrine et de vertu, devenait, avec le spectacle de la vie monastique, une prédication aimable. Le recrutement du monastère s’opérait en partie grâce à ces relations de l’hôtellerie. Et ainsi l’Abbé, tout en s’occupant des hôtes, ne désertait aucunement sa maison et, travaillait pour elle. Aussi bien, la physionomie de la vie conventuelle était-elle alors un peu différente de ce qu’elle est devenue depuis. Aujourd’hui, si un Abbé n’était pas au réfectoire et en récréation avec ses moines, il ne serait jamais avec eux, puisque, sauf l’office divin et la conférence spirituelle, toute la journée est employée dans des travaux où nous sommes seuls. Mais chez N. B. Père, on travaillait ensemble aux champs, ensemble on revenait au monastère, et l’Abbé qui partout, même au dortoir, accompagnait les siens, pouvait plus facilement distraire une part de son temps en faveur des hôtes.
Réserve faite des motifs qui ont déterminé la teneur du chapitre LVl, nous n’avons qu’à nous féliciter des modifications introduites par l’usage et par l’autorité de l’Église. Désormais la mense abbatiale ne doit plus être séparée de la mense commune. Et sans qu’il faille prendre contre les hôtes des précautions ridicules, il est trop certain qu’un contact perpétuel avec eux pourrait devenir préjudiciable au recueillement et au travail de l’Abbé. Les hôtes et lui se rencontrent d’ordinaire immédiatement après les repas ou à d’autres moments déterminés. Dans des cas exceptionnels, justifiés aussi par la tradition monastique, l’Abbé mange à part avec eux ; mais, le plus souvent, ils sont introduits au réfectoire commun.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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