Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 60 - DE SACERDOTIBUS QUI FORTE VOLUERINT IN MONASTERIO HABITARE 60 - LES PRÊTRES QUI VOUDRAIENT HABITER AU MONASTÈRE
Si quis de ordine sacerdotum in monasterio se suscipi rogaverit, non quidem citius ei assentiatur. Tamen, si omnino persteterit in hac supplicatione, sciat se omnem regulæ disciplinam servaturum, nec aliquid ei relaxabitur, ut sit sicut scriptum est : Amice, ad quod venisti ? Concedatur ei tamen post abbatem stare et benedicere aut missas tenere, si tamen iusserit ei abbas; sin alias, ullatenus aliqua præsumat, sciens se disciplinæ regulari subditum, et magis humilitatis exempla omnibus det. Et si forte ordinationis aut alicuius rei causa fuerit in monasterio, illum locum adtendat quando ingressus est in monasterio, non illum qui ei pro reverentia sacerdotii concessus est. Clericorum autem si quis eodem desiderio monasterio sociari voluerit, loco mediocri collocentur; et ipsi tamen si promittunt de observatione regulæ vel propria stabilitate. SI UN PRÊTRE demande à être reçu au monastère, on ne se pressera pas d’y consentir. Si toutefois il persiste absolument dans sa requête, qu’il sache qu’il lui faudra observer la Règle dans toute sa rigueur et qu’on n’en relâchera rien pour lui, afin de réaliser ce qui est écrit : « Ami, pourquoi es-tu venu ? ». On lui accordera néanmoins de prendre rang après l’abbé, de bénir et de célébrer la messe, si du moins l’abbé le lui ordonne ; sinon, il ne se permettra rien du tout, sachant qu’il est assujetti à la rigueur de la Règle, et il donnera à tous plus que les autres l’exemple de l’humilité. Et si jamais il est question dans le monastère d’une nomination ou d’autre chose, il considérera comme sien le rang de son entrée au monastère et non celui qui lui a été concédé par déférence pour son sacerdoce. Si un clerc exprime le même désir d’être agrégé au monastère, on le placera à un rang moyen, 9à condition toutefois qu’il promette, lui aussi, l’observance de la Règle et sa propre stabilité.
Primitivement, les moines appartenaient, nous l’avons remarqué déjà, à l’ordre laïc. Il y avait pourtant quelques prêtres et quelques clercs dans chaque monastère ; et N. B. Père leur consacrera tout le chapitre LXll, qui complète les enseignements de celui-ci. Bien loin de s’exclure l’un l’autre, les deux ordres peuvent se coordonner harmonieusement, les deux vies se combiner ; des moines entrent dans la cléricature, et des clercs embrassent la vie monastique ; cette alliance des. deux états honore la religion et sanctifie le sacerdoce : ... Monachis et clericis, quorum et sacerdotium proposito et propositum ornatur sacerdotio . Il ne s’agit pour l’instant que de prévoir l’accueil qu’on doit faire à ceux de l’ordre sacerdotal : évêques, prêtres, diacres , et à ceux du clergé inférieur (N. B. Père distingue les deux catégories de clercs, dans ce chapitre comme à la fin du suivit), lorsqu’ils demandent à être agrégés au monastère.
La vie monastique est distincte de la vie sacerdotale par son but, par son programme, par ses grâces. Nous ne contesterons aucunement que le prêtre séculier doive travailler à sa perfection : ne lui a-t-on pas dit, en lui conférant la dignité sacerdotale : Agnosce quod agis, imitare quod tractas ? Et, pour attester que la perfection réalisée n’est pas un monopole des cloîtres, qu’il nous suffise de rappeler ici l’exemple du saint curé d’Ars. Nous n’instituerons pas davantage la comparaison fameuse, et souvent final comprise, entre l’état de perfection acquise, celui des évêques, - et l’état de perfection à acquérir, celui des religieux. Nous ne songeons pas plus à établir des parallèles entre les personnes. Nous parlons doctrine. Or il est certain que la vie religieuse est la vie parfaite organisée, assurée par la pratique des conseils et des vœux, et que le prêtre lui-même y entre sans déchoir. Il est incontestable aussi que l’Église est soucieuse de maintenir et de sauvegarder le droit sacré qu’ont tous ses clercs d’entrer, dès qu’ils le veulent, dans un Ordre actif ou contemplatif. Les évêques, à raison du lien spirituel qui les attache à leur église, ont besoin, pour se faire religieux, de la permission du Souverain Pontife. Quant aux clercs dans les ordres sacrés, ils doivent s’adresser filialement à leur Ordinaire et se concerter avec lui, afin que les âmes ne restent pas en souffrance et sans pasteur . Même lorsqu’il y a pénurie de prêtre, les évêques ont trop d’esprit surnaturel et trop le sens de la communion des saints pour ne pas favoriser les vocations religieuses.
S’il est toujours permis à un clerc, à celui qui est déjà ad clericatum conversus, selon l’expression d’anciens conciles, de solliciter son admission dans le monastère pour une “ conversion ” nouvelle et plus complète : il est loisible aussi au monastère de s’abstenir de toit empressement et de toute hâte à l’accueillir : Non quidem ci citius assentiatur. Il faut donc se garder de prendre les devants, et ne céder qu’à de longues et pressantes instances : Si omnino perstiterit in hac petitione. Sans se laisser éblouir par l’honneur ou le profit qu’une telle démarche apporte au monastère, il est sage d’éprouver cette vocation tout comme les autres, - plus que les autres, disait Hildemar. Et le même commentateur ajoute, avec Paul Diacre, qu’en faisait passer le prêtre par les mêmes stades qu’un laïc, y compris l’humiliant séjour devant la porte. Mais il est permis de croire que N. B. Père, si attentif à honorer le prêtre, n’entendait pas le soumettre aux vexations et aux injures qui précédaient ordinairement l’entrée .
Il est facile de justifier, aujourd’hui encore, les appréhensions de la sainte Règle. Dans un grand séminaire, en vie des fonctions et des devoirs de la vie sacerdotale, ce que l’on inculque très habituellement, c’est l’incomparable dignité du sacerdoce.. Le prêtre soutient une relation spéciale avec la maternité virginale de Notre-Dame ; le fait d’avoir sur la personne du Seigneur autorité et juridiction l’élève au dessus des rois et même des anges... C’est exact. Mais nous savons bien aussi que, lorsqu’une dignité surnaturelle nous est conférée, nous avons une singulière facilité à nous établir, non dans l’élément responsabilité et obligation, mais dans l’élément grandeur et privilège. Les religieuses ne manquent jamais de paroles pour se proclamer les épouses de Jésus Christ : il serait téméraire de dire qu’elles font toujours la volonté de leur Époux. Une conscience trop exclusive de notre dignité personnelle incline peu à une vie dont la caractéristique est l’humilité et l’obéissance.
Et puis, le prêtre, surtout s’il est un peu âgé, arrive avec une âme toute formée, un caractère nettement dessiné, des habitudes mentales, parfois même un système. Il est difficile, dans ces conditions, qu’il soit largement et tranquillement hospitalier à des idées et à des pratiques qui lui sont peu familières et lui paraîtront inopportunes, peut-être inexactes.. Une tendance bien humaine le portera aux critiques ; et il semblera, étant donnée son expérience, n’être entré que pour corriger ses frères et pour réformer l’abbaye. La, condition du prêtre séculier est de se tenir à distance du monde et dans une attitude de défense : mais la plus lourde faute que l’on puisse commettre dans la vie monastique est de se garder. Quiconque a le dessein de devenir moine doit consentir à cette complète réédition de soi-même qui réclame l’effacement de la volonté propre. Un long exercice de l’autorité, même très légitime, même surnaturelle, a peut-être fait du prêtre, et à son insu, l’homme qui commande et qui dirige ; ou bien l’habitude d’une vie facile, sans gêne, intellectuellement désœuvrée, a peut-être amolli le caractère. Et pourtant, il faut, pour réussir, qu’un côté de notre cœur soit demeuré naïf, simple, affectueux ; il faut retrouver une part de jeunesse et de vaillance joyeuse.
Mais enfin, si le candidat n’est pas de la trempe de ceux que nous venons de décrire, ou si du moins sa bonne volonté est telle qu’il y ait chance de réussite, il n’est pas imprudent de le recevoir. Toutefois saint Benoît ne mentionne pas cet accueil, mais fait remarquer aussitôt que le prêtre doit bien savoir, en entrant, qu’il sera tenu à garder toute la discipline de la Règle, sans qu’on la relâche aucunement en sa faveur ; il devra méditer la parole évangélique : “Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ici ? ” N’est-ce pas pour vous sanctifier et pour obéir ? Sans doute nous lisons ces paroles en saint Matthieu (XXVl, 50), et elles ont été adressées par le Seigneur à Judas ; mais on peut croire que sous la plume de N B. Père le rapprochement et la citation sont purement matériels. Une formule équivalente était employée par les Pères du désert lorsqu’ils voulaient se rappeler à eux-mêmes la réalité de leur vocation :Propter quid existi ? se demandait souvent saint Arsène . Saint Bernard, à qui l’on rapporte communément cette apostrophe, n’a donc fait qu’imiter les anciens

Concedatur ei tamen post abbatem stare et benedicere aut missam tenere, si tamen jusserit ei abbas ; sin alias, nullatenus aliqua praesumat, sciens se disciplinae regulari subditum et magis humilitatis exempla omnibus det
On lui accordera néanmoins de prendre rang après l’abbé, de bénir et de célébrer la messe, si du moins l’abbé le lui ordonne ; sinon, il ne se permettra rien du tout, sachant qu’il est assujetti à la rigueur de la Règle, et. il donnera à tous plus que les autres l’exemple de l’humilité.


L’intégrité de la vie monastique étant sauvegardée par les mesures qui précèdent, N. B. Père en propose d’autres qui ont pour dessein d’honorer le sacerdoce : tout est laissé, du reste, à l’appréciation de l’Abbé. Celui-ci petit donner au prêtre (et probablement, dans la pensée de saint Benoît, dès son entrée) une place supérieure :après l’Abbé, peut-être même avant le Prieur et les doyens du monastère, s’ils ne sont pas prêtres ; s’il y a d’autres prêtres plus anciens, le nouveau vend prend évidemment son rang d’ancienneté monastique .Benedicere, c’est donner les bénédictions régulières au cours de l’office (ou au réfectoire pour le repas et la lecture). Missam (ou Missas) tenere, c’est célébrer la Messe ; selon D. Calmet, qui a toute une petite dissertation sur le sujet, ce pourrait être aussi “ présider au chœur et réciter la, dernière collecte ”. Pour le reste, les prêtres suivaient le régime de leurs frères du noviciat : car on ne les dispensait pas, sans doute, du noviciat régulier ; et il est à noter que saint Benoît ne signale que des préséances liturgiques. Selon les coutumes monastiques postérieures, les prêtres étant d’ailleurs plus nombreux, les novices prêtres étaient parfois réduits à la communion laïque ; et lorsque, après leur profession, on les admettait à l’honneur de célébrer, ce n’était pas sans un sérieux examen préalable.
Quand l’Abbé, dit saint Benoît, ne jugera pas à propos d’autoriser ces exceptions, il ne restera au prêtre que le droit de demeurer dans le rang, sans tenter de rien exercer des fonctions sacrées. Il s’appellera, qu’il est soumis à la loi commune ; il possédera dans l’humilité la grâce de son sacerdoce, lui que le sacrifice de l’autel a si souvent mis en face de l’humilité de Dieu même. N’est-il pas notoire que ceux qui reçoivent bien la grâce, la reçoivent de telle sorte qu’elle leur souligne davantage leur néant ? Chaque bienfait de Dieu les surprend. C’est à l’heure même où la maternité divine élève Notre-Dame au-dessus de toute créature, qu’elle se reconnaît seulement la petite servante du Seigneur. Plutôt que le spectacle attristant d’une ridicule suffisance, tous attendent donc du prêtre des exemples d’humilité.

Si forte ordinationis aut alicujus rei causa fuerit in monasterio, ilium locum attendat, quando ingressus est in monasterium, non ilium qui ei pro reverentia sacerdotii concessus est
Et si jamais il est question dans le monastère d’une nomination ou d’autre chose, il considérera comme sien le rang de son entrée au monastère et non celui qui lui a été concédé par déférence pour son sacerdoce.


Ce passage est un peu énigmatique et a été très diversement interprété. On peut l’entendre comme il suit : si une charge importante du monastère devient vacante, s’il est question par exemple d’instituer, d’ordonner (au sens où saint Benoît prend ce terme) l’Abbé ou le Prieur, le prêtre ne s’imaginera pas que la place lui revient de droit. De même, si quelque autre décision importante doit être prise dans le monastère, ou si le Chapitre délibère sur un point proposé par l’Abbé, le prêtre ne se croira pas l’homme indispensable, ni ne proposera son avis avec le ton d’un maître, sous prétexte qu’il est plus cultivé, plus expérimenté que les autres. Saint Benoît calme d’un moi ces mouvements de nature : le prêtre regardera comme sien le rang qu’il aurait dû occuper, au chœur et partout dans la communauté, à raison de la date de son entrée, et non pas le rang que l’Abbé lui a librement accordé par respect pour son sacerdoce, et qu’il peut toujours lui retirer. Hormis ces privilèges prévus, il gardera son rang d’ancienneté monastique. N. B. Père le répétera presque dans les mêmes termes au chapitre LXll : Locum vero ilium semper attentat,, quo ingressus est monasterium, praeter officium altaris, et si forte electio congregationis et voluntas Abbatis pro vitae merito cum prom,vere voluerit. Le conseil n’a pas cessé d’être opportun : se tenir à son rang de profession ; n’est-ce pas même comme une règle générale de spiritualité ? Au cours de toute notre vie, et quelques distinctions qui nous honorent, nous devons nous replacer, en face de Dieu, dans la situation qui nous appartient de droit et que nous connaissons bien
la dernière, le néant.
Tout ce qui vient d’être dit du prêtre s’applique, proportion gardée, aux autres clercs. L’Abbé pourra leur donner un rang moyen, c’est-à-dire moins élevé que celui des prêtres et en rapport avec leur situation hiérarchique. Mais saint Benoît note encore que l’accueil des clercs, tout comme celui des prêtres, est subordonné à leur promesse d’observer la Règle et (vel) de se stabiliser. Il n’est pas nécessaire que nous comprenions cette dernière phrase selon l’exégèse, trop matérielle, de Bernard du Cassin : d’après lui, saint Benoît laisserait ici entendre qu’une place de choix n’était accordée aux clercs qu’après leur profession formelle.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
Aidez-nous à traduire les textes du latin dans votre langue sur : www.societaslaudis.org
Télécharger au format MS Word