Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 64 - DE ORDINANDO ABBATE (b) 64 - LA NOMINATION DE L’ABBÉ (b)
Ordinatus autem abbas cogitet semper quale onus suscepit et cui redditurus est rationem vilicationis suæ, sciatque sibi oportere prodesse magis quam præesse. Oportet ergo eum esse doctum lege divina, ut sciat et sit unde proferat nova et vetera, castum, sobrium, misericordem, et semper superexaltet misericordiam iudicio, ut idem ipse consequatur. Oderit vitia, diligat fratres. In ipsa autem correptione prudenter agat et ne quid nimis, ne dum nimis eradere cupit æruginem frangatur vas; suamque fragilitatem semper suspectus sit, memineritque calamum quassatum non conterendum. In quibus non dicimus ut permittat nutriri vitia, sed prudenter et cum caritate ea amputet, ut viderit cuique expedire sicut iam diximus, et studeat plus amari quam timeri. Non sit turbulentus et anxius, non sit nimius et obstinatus, non sit zelotipus et nimis suspiciosus, quia numquam requiescit; in ipsis imperiis suis providus et consideratus, et sive secundum Deum sive secundum sæculum sit opera quam iniungit, discernat et temperet, cogitans discretionem sancti Iacob dicentis : Si greges meos plus in ambulando fecero laborare, morientur cuncti una die. Hæc ergo aliaque testimonia discretionis matris virtutum sumens, sic omnia temperet ut sit et fortes quod cupiant et infirmi non refugiant. Et præcipue ut præsentem regulam in omnibus conservet, ut dum bene ministraverit audiat a Domino quod servus bonus qui erogavit triticum conservis suis in tempore suo : Amen dico vobis, ait, super omnia bona sua constituit eum. Une fois nommé, l’abbé considérera toujours quelle charge il a reçue et à qui il devra rendre compte de sa gestion. Il saura qu’il lui faut servir et non asservir. Il doit donc être docte dans la loi divine pour savoir où puiser « le neuf et l’ancien ». Qu’il soit chaste, sobre, miséricordieux, et que toujours il fasse prévaloir la miséricorde sur la justice, pour être traité lui-même pareillement. Qu’il haïsse les vices, qu’il aime les frères. Dans la cor - rection même, il agira prudemment et « sans rien de trop », de peur qu’à trop vouloir racler la rouille, le vase ne se brise ; il aura toujours devant les yeux sa propre fragilité et se souviendra qu’il ne faut pas broyer le roseau fendu. En quoi nous ne disons pas qu’il laisse croître les vices. Non, il les retranchera avec prudence et charité, de la manière qui lui semblera expédiente pour chacun, comme nous l’avons déjà dit ; et il cherchera plus à être aimé qu’à être redouté. Il ne sera pas agité et anxieux, ni excessif et obstiné, ni jaloux et soupçonneux, car il ne serait jamais en repos. Dans les ordres qu’il donne, il sera prévoyant et circonspect ; et dans ce qu’il prescrit, qu’il s’agisse de choses de Dieu ou de choses du monde, il usera de discernement et de mesure, pensant à la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : « Si je faisais peiner davantage mes troupeaux à marcher, ils périraient tous en un jour. » Attentif à ces témoignages et à d’autres encore sur la discrétion, la mère des vertus, il équilibrera si bien toutes choses que les forts aient à désirer et que les faibles n’aient pas à s’enfuir. Surtout, qu’il garde en tout la présente Règle, afin qu’après avoir bien servi, il entende le Seigneur lui dire comme au bon serviteur qui avait distribué en temps voulu le froment à ses compagnons : « En vérité, je vous le dis, il l’a établi sur tous ses biens. »
Saint Benoît adresse à l’Abbé élu et institué des conseils, qui rappellent souvent ceux du chapitre second et nous invitent nous-mêmes à des redites. Avant de descendre aux applications pratiques, il pose le principe général qui doit régler toute la conduite de l’Abbé. On lui demande de prendre conscience non pas tant de l’honneur qui lui est fait que du fardeau placé sur ses épaules : il est l’intendant du Seigneur, il tient sa place auprès des âmes ; qu’il y songe sans cesse et qu’il n’oublie jamais à quel maître souverainement perspicace et équitable il devra rendre compte de sa gestion.
Les paroles qui suivent sont graves : l’Abbé doit savoir qu’il lui faut bien plutôt servir que commander, être utile aux siens que faire figure. Le Seigneur avait dit de lui-même, avec la même assonance élégante : Filius hominis non venit ministrari, sed ministrare (MATTH., XX, 28). Mais N. B. Père s’est. souvenu aussi textuellement de saint Augustin disant aux fidèles, en l’anniversaire de sa consécration épiscopale : Adjuvate nos, et orando et obtemperando, ut nos vobis non tam praesse quam prodesse delectet ; et ailleurs : Ut intelligat non se esse episcopum qui praeesse dilexerit, non prodesse . Et, en effet, de combien de manières un Abbé ne pourrait-il pas envisager sa charge ! “ Me voilà arrivé, pourrait-il se dire ; j’ai mon bâton de maréchal ; je n’ai rien de plus à espérer : reposons-nous ! ” Non : un Abbé est un homme qui travaille. Ou bien il ferait ce raisonnement : “J’ai des occupations nombreuses, des visites à faire et à recevoir, des lettres à écrire, des relations à cultiver, des intérêts matériels à sauvegarder : il ne m’est vraiment plus possible de faire face aux exigences de la Règle. On me verra de loin en loin aux offices pontificaux : pour tout le reste, la vie monastique se développera sans moi.” Il est sûr que l’Abbé, à raison de ses occupations et pour le service même de sa communauté, ne peut toujours être avec elle et suivre toutes les observances ; mais ne semble-t-il pas qu’un Abbé qui s’appuie sur sa charge pour se soustraire à la Règle, - sauf te cas d’infirmité ou de vieillesse, - se prive lui-même d’une grande force et frustre ses moines d’un très bon exemple ? Il existe un autre écueil : aux termes du Cérémonial, un Abbé a rang après les évêques, et il en possède certains droits extérieurs : aequiparatus episcopis. Par conscience de sa dignité, et pour le bon renom de son monastère, il pourrait se croire tenu de multiplier les pontificaux au dedans comme au dehors, de se montrer dans toutes les cérémonies et réunions ecclésiastiques, dans les congrès, de revendiquer privilèges et honneurs. Tout cela serait parfaitement indigne d’un homme sérieux et très opposé au texte de la Règle. L’Abbé est moine, il est humble et simple ; et il réside chez soi.

Oportet ergo eum esse doctum in lege divina, ut sciat unde proferat nova et vetera : castum, sobrium misericordem et semper superexaltet misericordiam judicio, ut idem ipse consequatur. Oderit vitia, diligat fratres.
Il doit donc être docte dans la loi divine pour savoir où puiser “ le neuf, et l’ancien ”. Qu’il soit chaste, sobre, miséricordieux, et que toujours il fasse prévaloir la miséricorde sur la justice, pour être traité lui-même pareillement. Qu’il haïsse les vices, qu’il aime les frères.


L’Abbé n’existe que pour le bien de ses moines : il faut donc, oportet ergo, qu’il possède la doctrine de la foi, de la vie spirituelle, des saintes Écritures. C’est la première recommandation précise adressée à l’Abbé, et nous nous souvenons comment N. B. Père a insisté autrefois sur ce point. Du trésor acquis déjà et grossi chaque jour par l’étude et la prière, l’Abbé tirera, comme un bon père de famille, “ les choses anciennes et les choses nouvelles (MATTH., XllI, 52 ; CANT., VIl, 13) : les enseignements qui ne changent pas et les applications qui varient chaque jour, les règles qui sont éternelles et les avis qui se proportionnent à chaque nature individuelle. C’est le rôle du père de donner la lumière, comme c’est le devoir des fils de se laisser affectueusement pénétrer par elle :
Et erunt omnes docibiles Dei (JOANN., Vl, 45). Un monastère doit être une école de doctrine surnaturelle. Lorsque les hommes ne sont pas encouragés et soutenus, alimentés quotidiennement par un apport d’intelligence, ils vieillissent avant l’âge, et réduisent de jour en jour le nombre et’ l’étendue de leurs idées ; ils s’occupent de leur santé, de leur moi, de mille riens qu’ils grossissent, et deviennent ingouvernables. Et si, par malheur, l’Abbé n’enseignait pas du tout, ou se bornait à dire des futilités, il ne prendrait jamais un vrai contact avec ses moines et ignorerait à jamais les meilleures joies de la vie.
Mais à côté de l’enseignement théorique : ce que nous devons penser et croire, il y a l’enseignement pratique : ce qu’il faut vouloir et ce qu’il faut accomplir. C’est en vue de cette seconde prédication que saint Benoît signale rapidement les vertus qui sont propres à donner autorité aux paroles de l’Abbé. Il sera chaste et sobre. Toute insistance est superflue il serait simplement monstrueux qu’il en fût autrement et qu’il descendît de la vie de l’Abbé sur ses enfants d’autres exemples que ceux-là. Sobriété et chasteté n’ont pas d’ailleurs chez les anciens que leur sens restreint et négatif : elles impliquent la parfaite délicatesse morale, l’esprit de détachement’ dans l’usage des biens créés, l’adhésion à Dieu qui est le fruit de ce sacrifice.
Saint Benoît ajoute : “ miséricordieux , parce qu’il commence à nous conduire sur un autre terrain, celui de la correction, de la répression active. Platon s’est demandé quelque part ce que c’est que gouverner : gouverner, dit-il, c’est échanger des lumières avec ses sujets. La réponse est belle et bien conforme à la théorie socratique, d’après laquelle nul ne fait le mal que malgré lui : si le coupable savait, il ne pécherait. pas. La formule est malheureusement trop idéale pour des êtres déchus ; et l’autorité doit se résigner souvent à corriger et à punir. Béni soit N. B. Père pour nous avoir donné à imiter le procédé de Dieu même et pour y avoir incliné l’Abbé, non pas seulement par son titre de père, mais encore par la considération de son propre intérêt :
“Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. Saint Odilon disait : Malo damnari de misericordiu quam de severitate. Si Dieu, au dernier jugement, nous reproche un excès de miséricorde, le plus respectueusement qu’il nous sera possible, à genoux devant lui, ne pourrons-nous pas lui dire : “ Mais vous, Seigneur ? Que l’Abbé fasse donc toujours passer la miséricorde avant la justice, lorsque la rigueur ne paraît pas indispensable (JAC.,ll, 13) ! Il est un miséricordieux, il n’est pas un justicier. Sans doute il ne peut aimer le mal et les habitudes dangereuses : mais du moins qu’il aime les frères ! C’est le double principe qui le guidera dans la correction .

In ipsa autem correctione prudenter agat et ne quid nimis ; ne dum nimis eradere cupit aeruginem frangatur vas ; suaque fragilitate semper suspectus sit memineritque calamum quassatum non conterendum. In quibus non dicimus ut permittat nutriri vitia, sed et prudentes cum caritate ea amputet, prout viderit cuique expedire, sicut jam diximus ; et studeat plus amari quam timeri.
Dans la correction même, il agira prudemment et “ sans rien de trop ”, de peur qu’à trop vouloir racler la rouille, le vase ne se brise ; il aura, toujours devant les yeux sa propre fragilité et se souviendra qu’il ne faut pas broyer le roseau fendu. En quoi nous ne disons pas qu’il laisse croître les vices. Non, il les retranchera avec prudence et charité, de la manière qui lui semblera expédiente pour chacun, comme nous l’avons déjà dit ; et il cherchera plus à être aimé qu’à être redouté.


Comment se comporter dans la correction même, lorsqu’elle est devenue nécessaire ? Avec prudence et avec mesure, sans excéder jamais : ne quid nimis . Et d’abord que les réprimandes soient rares. Lorsqu’elles tombent trop dru et périodiquement, chacun s’y accoutume et elles cessent de faire impression. Puis, qu’elles soient vraiment justifiées : il y a des points qui sont considérables et d’autres qui le sont moins ; il est tel détail crue, par habitude ou par tempérament, l’Abbé n’aime pas, et qu’il n’est pas pour autant obligé d’extirper. Enfin, que les corrections viennent à propos et qu’elles soient appropriées au caractère et à la situation morale de chacun : il est des trempes dociles et il en est ci autres qui se cabrent ; il existe même, pour des âmes habituellement soumises, des moments de tentation aiguë où il serait imprudent et peut-être cruel d’ajouter encore à leur fardeau. Il faut éviter d’exaspérer les âmes : de même que s’il s’agit de racler la rouille d’un vase en métal, on ne le fera pas au point de le briser. C’est affaire de doigté et de délicatesse.
Pour incliner l’Abbé à la miséricorde, saint Benoît lui fournit un double motif : qu’il se considère lui-même, qu’il considère le Seigneur. Songeant toujours à sa .propre faiblesse, se substituant en esprit à celui qui est corrigé, il sera porté à l’indulgence et à la compassion. Il le sera surtout, si, demeurant uni au Seigneur et n’agissant que de concert avec lui, il se souvient des termes employés par Isaïe (XLll, 3) et saint Matthieu (XIl, 20) pour décrire le caractère du Messie : Calamum quassatum non confringet. Et, tandis que la Règle s’efforce de retenir l’Abbé sur les pentes de la sévérité, il serait étrange que des frères se crussent la mission de gourmander, d’aiguillonner l’autorité, lorsqu’elle ne s’emploie pas à corriger aussitôt tout ce que leur judiciaire leur dénonce comme ne pouvant être toléré plus longtemps : Comment l’Abbé ne voit-il pas cela ? Cela crève les yeux, pourtant. Serait-il donc complice ?.. Patience ! Il n’est pas de bon goût d’appeler ainsi la foudre sur tout ce qui n’est pas exactement conforme à notre appréciation personnelle vers Dieu des âmes qui obéissent d’autant mieux qu’elles aiment davantage.

Non sit turbulentus et anxius, non sit nilnius et obstinatus, non zelotypus et nimis suspiciosus, quia num quam requiescet
Il ne sera pas agité et anxieux, ni excessif et obstiné, ni jaloux et soupçonneux, car il ne serait jamais en repos.


Après avoir parlé de l’enseignement, puis de la correction, qui en est le complément obligé, N. B. Père insiste sur cette disposition foncière qu’il appelle la ; discrétion. Elle apparaîtra tout d’abord dans le caractère de l’Abbé. Or, le caractère d’un homme, c’est la forme morale de son tempérament. Mieux vaudrait peut-être qu’il n’eût pas de tempérament, pas de caractère, pas de personnalité : qu’il ressemblât parfaitement au Seigneur et que l’influence de Dieu tînt en lui la place de son moi ! Mass ce n’est pas toujours possible, l’Abbé et ses moines en prendront leur parti. Du moins saint Benoît réclame-t-il que l’Abbé s’efforce de n’être ni brouillon, ni inquiet, ni excessif, c’est-à-dire exalté, emporté, ni opiniâtre, ni jaloux, ni trop soupçonneux : car il n’y a aucun repos, dit-il, pour un homme de cette trempe. Et c’est chose remarquable à quel point le calme est devenu impossible dans une maison dont le chef est remuant et passionné. Gardons-nous de passer légèrement sur ces paroles et de les considérer comme une sorte de remplissage verbal. Elles semblent, au contraire, définir une fois de plus, et par contraste, la physionomie générale de notre vie. Ce n’est pas seulement la doctrine, c’est encore la paix qui vient d’en haut et se communique hiérarchiquement. Le monastère doit être le séjour de la paix ; et c’est de la personne de l’Abbé qu’on s’attend à la voir rayonner. Répétons-le encore, il n’est nullement question chez saint Benoît d’obtenir de chacun, en éperonnant, en poussant, en aiguillonnant, le maximum de rendement surnaturel dans le minimum de durée. Ces procédés outranciers peuvent réussir : ils ont surtout chance d’échouer ; même lorsqu’ils réussissent, ils donnent à la vie surnaturelle quelque chose d’inquiet et de tendu.

In ipsis imperiis suis sit providus et consideratus, sive secundum Deum, sive secundum saeculum sint Opera quae ; injungit, discernat actemperet cogitans discretionem sancti Jacob dicentis : Si greges meos plus in ambulando fecero laborare morientur cuncti una die. Haec ergo aliaque testimonia discretionis matris virtutis sumens, sic omnia temperet, ut sit quod et fortes cupiant et infirmi non refugiant
Dans les ordres qu’il donne, il sera prévoyant et circonspect ; et dans ce qu’il prescrit, qu’il s’agisse de choses de Dieu ou de choses du monde, il, usera de discernement et de mesure, pensant à la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait : “ Si je faisais peiner davantage mes troupeaux à marcher, ils périraient tous en un jour. ” Attentif à ces témoignages et à d’autres encore sur la discrétion, la. mère des vertus, il équilibrera si bien toutes choses que les forts aient à désirer et que les faibles n’aient pas à s’enfuir.


Il s’agit maintenant de la discrétion de l’Abbé lorsqu’il commande, lorsqu’il impose les obédiences : car il ne peut, sous prétexte d’éviter les défauts qu’on lui signalait à l’instant, s’abstenir de donner des ordres. Mais que, dans ses ordres mêmes, in ipsis imperiis suis, il soit attentif et mesuré, prévoyant et pondéré, soit qu’il s’agisse des choses de Dieu, comme l’office divin et l’oraison, ou bien des choses temporelles, comme le travail et le régime alimentaire. Toujours il doit user du procédé de dédoublement et vivre en quelque sorte dans la personne des faibles. Quand l’Abbé distribuera le travail, dit saint Benoît, qu’il fasse donc preuve de discernement et de modération, le mesurant avec soin à la taille et aux forces de chacun. Dieu ne lui a point donné comme mission d’écraser ses serviteurs. Il se souviendra de la discrétion du saint patriarche Jacob (GEN., XXXIII, 13), et recueillera attentivement, dans ses lectures, tous les autres exemples de cette discrétion qui est la mère des vertus .
Nous avons encore dans ces quelques mots, et sous forme positive, tout l’esprit de saisit Benoît. La discrétion n’est autre chose qu’une forme de la prudence, reine et maîtresse des vertus morales, selon l’exposé du Docteur angélique . Les vertus doivent être pondérées et intelligentes, et se tenir toutes in medio : or, c’est à la prudence qu’il appartient de déterminer ce medium virtutis, d’après la considération attentive des circonstances de l’action. Là où elle se trouve, se trouvent aussi les autres vertus morales ; de même que toutes les vertus théologales se rencontrent dans la charité. Nous pourrions dire de la discrétion qu’elle est la prudentia regnativa, c’est-à-dire la vertu qui, consciente de la fin à obtenir et des moyens dont elle dispose, ordonne tous les actes vers cette fin désirée, s’applique à doser tontes choses, à n’excéder en rien, à calculer l’effort selon le travail et selon l’individu. Comme habitude, comme tonalité de la vie, elle est la mesure sage, l’exquis tempérament de l’action. Elle ordonne harmonieusement les vertus et les forces de l’âme, de telle sorte que soit atteint le but supérieur de la vie qui est la contemplation des choses divines.
Sic omnia temperet, ut sit quod et fortes copiant, et infirma non refugiant.
Voilà le dessein de N. B. Père : rallier à la vie parfaite, conduire à l’union divine toutes les âmes de bonne volonté. Mais, s’il en est ainsi, il faut donc prendre son parti de ne pas demander à tous et à toute heure le summum de tension continue. Ce serait, sous couleur de perfection, courir à l’inobservance. Combien peu durent ces enthousiasmes ! Le danger de la tiédeur n’est pas pire. Saint Benoît établit une certaine moyenne sage, facilement abordable ; au delà on n’exigera rien de plus. Mais une marge est laissée à la .délicatesse et à la générosité personnelles. Saint Benoît lui-même, au dernier chapitre de sa Règle et en d’autres passages, ouvre aux vaillants les horizons d’une perfection ultérieure. Et c’est encore la prudence qui suggère au moine désireux de parvenir à la sainteté de ne pas s’endormir sur la route et de placer très haut son idéal pratique.

Et praecipue, ut praesentem Regulam in omnibus conservet ; ut dum bene ministraverit, audiat a Domino quod servus bonus qui, erogavit triticum conservis suis in tempore suo : Amen dico vobis, ait, super omnia bona sua constituet eum.
Surtout , qu’il garde en tout la présente Règle, afin qu’après avoir bien servi, il reçoive du Seigneur la, qui récompense du bon serviteur qui avait distribué en temps voulu le froment à ses compagnons : En vérité, je vous le dis, il l’établit sur tous ses biens.


Une dernière et grave recommandation est adressée à l’Abbé : “ Et surtout qu’il conserve en tout la présente Règle ”. Tout le long de ce chapitre, on ne lui a guère parlé que de miséricorde, de discrétion, d’adaptation aux besoins des siens. Afin d’éviter toute méprise, saint Benoît lui rappelle qu’il ne lui est nullement loisible de modifier la Règle, de l’adoucir ou de l’aggraver, de lui substituer ses propres idées et ses dispositions d’au jour le jour. La. volonté de l’Abbé a été souvent, en effet, jusqu’à N. B. Père, la règle unique de bien des monastères : mais les cénobites de saint Benoît ont besoin d’une Règle écrite, stable et précise dans sa largeur. Elle est confiée à l’Abbé. Saint Benoît lui. demande de la conserver intacte, - esprit et lettre, - de la faire observer, sans doute aussi de l’observer lui-même. Ni l’Abbé ne saurait se passer de la Règle, nui est pour lui une lumière et un frein ; ni la Règle ne se suffit sans l’Abbé, à raison de son caractère abstrait et général. L’union étroite doit exister entre l’un et l’autre. Et là se trouve l’explication toute naturelle de l’embarras qui se crée entre un moine et son Abbé, lorsque le moine commence à transiger avec la Règle. C’est en même temps et d’une même allure que l’on s’éloigne de Dieu, de la Règle, de son Abbé ; et à demeurer fidèle à l’un ou à l’autre de ces éléments, on gagne d’être fidèle à tous, et l’on est heureux.
Les dernières paroles du chapitre, qui sont un encouragement à l’Abbé, lui répètent aussi une dernière fois qu’il est le serviteur des serviteurs de Dieu, conservis suis, qu’il est l’intendant chargé de leur distribuer ici-bas, avec conscience et désintéressement, le pur froment surnaturel. A ce prix, il entendra le Père de famille le mettre quelque jour en possession de toue ses biens (MATTH., XXIV, 45 Sq.).
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