Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 67 - DE FRATRIBUS IN VIAM DIRECTIS 67 - LES FRÈRES EN VOYAGE
Dirigendi fratres in via omnium fratrum vel abbatis se orationi commendent, et semper ad orationem ultimam operis Dei commemoratio omnium absentum fiat. Revertentes autem de via fratres ipso die quo redeunt per omnes canonicas horas, dum expletur opus Dei, prostrati solo oratorii ab omnibus petant orationem propter excessos, ne qui forte surripuerint in via visus aut auditus malæ rei aut otiosi sermonis. Nec præsumat quisquam referre alio quæcumque foris monasterium viderit aut audierit, quia plurima destructio est. Quod si quis præsumpserit, vindictæ regulari subiaceat. Similiter et qui præsumpserit claustra monasterii egredi vel quocumque ire vel quippiam quamvis parvum sine iussione abbatis facere. LES FRÈRES qui doivent prendre la route se recommanderont à la prière de tous les frères et de l’abbé, et à la dernière oraison de l’office divin, on fera toujours mémoire de tous les absents. Quant aux frères qui reviennent de voyage, le jour même où ils rentrent, à toutes les heures régulières, quand s’achève l’office divin, prosternés sur le sol de l’oratoire, 4ils demanderont la prière de tous pour les écarts auxquels ils ont pu se laisser entraîner, en voyant une chose mauvaise ou en entendant de vains propos. Que nul ne se permette de rapporter à un autre ce qu’il aura vu ou entendu hors du monastère, car cela cause beaucoup de dommage. Si quelqu’un osait le faire, qu’il soit soumis au châtiment de règle. Il en sera de même pour celui qui se permettrait de franchir la clôture du monastère, d’aller où que ce soit et de faire la moindre chose sans ordre de l’abbé.
Saint Benoît admet donc qu’un moine, sans violer pour cela ipso facto son vœu de stabilité, puisse entreprendre quelque voyage. Encore faut-il qu’il soit régulièrement envoyé : dirigendus. Les intérêts spirituels ou financiers du. monastère, l’apostolat, les messages à transmettre aux princes, aux évêques, aux Abbés, l’assistance aux conciles et, par exception, une visite à la famille : voilà quelques-uns des motifs qui pouvaient décider l’Abbé à imposer cette difficile obédience . Même aujourd’hui que les voyages s’exécutent plus rapidement, un homme qui a le sens monastique ne devrait jamais solliciter de lui-même et moins encore réclamer avec instances la. faveur, quelquefois périodique, de retourner dans son pays ou de passer quelques semaines à l’ombre d’une riche bibliothèque. Mais il n’est que filial d’exposer à l’Abbé certaines situations embarrassantes : sa prudence décidera.
D’ordinaire, l’Abbé donne au partant un ou plusieurs compagnons c’est la meilleure des sauvegardes, et ainsi la vie de communauté n’est pas complètement abandonnée. Encore que saint Benoît ne dise rien de cet usage (le pluriel fratres y fait peut-être allusion), il est probable qu’il existait chez lui, comme il existait chez les Pères d’Orient . Le concile d’Aix-la-Chapelle de 817 prescrivit que le moine en voyage eût toujours un compagnon.
Avant de sortir, les frères se recommandent aux prières de tous et de l’Abbé. Quelques commentateurs (Bernard du Cassin, Boherius) regardent ici la particule vel comme disjonctive : Saint Benoît, disent-ils, prévoit le cas où il faudra quitter le monastère sans pouvoir se présenter devant la communauté réunie, et alors la prière et la bénédiction de l’Abbé suffiront . C’est à l’oratoire que ceux qui partent viennent, en temps opportun, solliciter les prières du convent. .
Ainsi munis et fortifiés, les voyageurs s’en vont. Comme nous le disions au chapitre L, ils gardent tout ce qu’ils peuvent des observances monastiques. Surtout ils sont fidèles à l’office divin, à la lecture . La communauté, de son côté, ne manque jamais, à la fin de chaque Heure, d’avoir un souvenir pour les frères absents. Plusieurs commentateurs pensent que saint Benoît parle seulement de la prière finale de tout l’office, c’est-à-dire de celle qui termine Complies, puisqu’il ne spécifie point qu’il s’agit de toutes les Heures canoniques, comme il le fera dans un instant au sujet du retour. On peut répondre que dans ce dernier passage saint Benoît appelle précisément “ achèvement de L’ŒUVRE de Dieu u la conclusion de chaque Heure : per omnes canonicas Horas, dum expletur Opus Dei ; pourquoi aurait-il donné un autre sens à l’expression tout à fait analogue : et semper ad orationem ultimam Operis Dei ? Du reste, l’usage monastique commun et ancien suffit à justifier notre traduction . Ces touchantes prières pour les absents étaient assez longues autrefois. Celles que donne Smaragde commencent par les mots : Oremus pro fratribus nostris absentibus ; elles comprennent une série de petits versets avec leurs répons,, puis le psaume L. Le Bréviaire de Paul V a choisi une formule très abrégée, mais qui est aimable encore, et qui suffit, si nous la prononçons avec foi.

Revertentes autem de via fratres ipso die quo redeunt, per omnes canonisas horas, dam expletur opus, Dei, prostrati solo oratorii ab omnibus petant orationem propter excessus, ne quid forte subripuerit in via visus sut auditus malae rei aut otiosi sermonis. Nec praesumat quisquam aliis referre quaecumque foris monasterium viderit aut audierit quia plurima destructio est. Quod si quis praesumpserit, vindictes regulari subjaceat
Quant aux frères qui reviennent de voyage, le jour même où ils rentrent, à toutes les heures régulières, quand s’achève l’office divin, prosternés sur le sol de l’oratoire, ils demanderont la prière de tous pour les écarts auxquels ils ont pu se laisser entraîner, en voyant une chose mauvaise ou en entendant de vains propos. Que nul ne, se permette de rapporter à un autre ce qu’il aura vu ou entendu hors du monastère, car cela cause beaucoup de dommage. Si quelqu’un osait le faire, qu’il soit soumis au châtiment de règle.


Le jour même de leur retour, et saris temporiser aucunement, les frères se prosterneront à terre dans l’oratoire, à la fin de chacune des Heures, sollicitant ainsi les prières de tous. L’usage s’est établi de les demander, une fois pour toutes, à la fin du premier office canonique qui suit le retour. Notre formulaire paraît identique à celui de Cluny et d’Hirsauge . Ces prières sont comme un sacramental, destiné à effacer toutes les négligences, toutes les fautes dans lesquelles se seraient laissé surprendre les yeux, les oreilles et la langue. Paul Diacre et Hildemar observent qu’il s’agit bien ici, et uniquement, de ces surprises presque inévitables à notre faiblesse, et que tel est le sens suggéré par les mots excessus et subripuerit ; des fautes plus graves ou d’un autre genre exigeraient, disent-il, une confession faite à l’Abbé . L’intention de N. B. Père est de purifier l’esprit,. le cœur et les sens du moine de tous les spectacles mondains qu’il a peut-être enregistrés à son insu. Comme dans la Jérusalem céleste, rien de souillé n’a le droit de pénétrer dans cette a Vision de Paix qu’est un monastère.
Pour le mime motif, ceux qui reviennent de voyage épargneront à leurs frères ce dont la Règle s’est employée à les délivrer eux-mêmes. Saint Benoît n’interdit pas de dire quoi que ce soit des choses vues ou entendues : car pourquoi ne raconterait-on pas les choses édifiantes , ou certains détails très anodins ? Ce qu’il veut, c’est qu’on ne rapporte pas au hasard et étourdiment tout ce qu’on a remarqué : quaecumque car, dit-il, c’est la cause de beaucoup de ruines (destructio, le contraire de l’aedificatio). Des relations de voyage indiscrètes ou trop circonstanciées pourraient réveiller çà et là des souvenirs provoquer des curiosités inspirer des regrets, suggérer de petits romans, ressusciter en nous des choses auxquelles nous sommes morts et qui, grâce à Dieu, sont mortes pour nous : Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo. Mieux vaut toujours demeurer en deçà de ce que nous croyons être la limite et bannir tout détail qui serait de nature à troubler l’âme ou parfois même à déconcerter la vocation d’un frère.
Une sanction sévère est portée par saint Benoît contre ceux qui oseraient enfreindre ce point de règle ; ils seront soumis à la discipline régulière.

Similiter et qui proesumpserit claustra monasterii egredi, vel quo cumque ire, vel quidpiam quamvis parvum sine abbatis jussione facere
Il en sera de même pour celui qui se permettrait de franchir la clôture du monastère, d’aller où que ce soit et de. faire la moindre chose sans ordre de l’abbé.


Rien ne demeurerait de la clôture et de la stabilité, si chacun gardait le droit d’apprécier les motifs qu’il y a pour lui de sortir ou de ne sortir pas, d’aller ici ou là au cours de son voyage, d’entreprendre telle ou telle démarche. Et c’est pourquoi N. B. Père termine le chapitre en rappelant que l’ordre ou la permission de l’Abbé sont destinés à prévenir toute incertitude et requis pour mettre la conscience du moine en pleine sécurité ; même, les châtiments de la discipline régulière sont décrétés contre quiconque sort sans autorisation du monastère, dirige ses pas vers quelque endroit que ce soit ou fait n’importe quoi, même d’assez peu considérable, en dehors de la clôture . Les éléments de cette phrase doivent s’entendre cum conjunctione. N. B. Père, toujours judicieux et pondéré, ne peut menacer d’une aussi grave mesure pénale le moine qui ferait irrégulièrement une chose quelconque, même minime, dans le monastère ; et comment d’ailleurs relier au contexte une semblable décision ? Elle ne concerne pas davantage celui qui vaguerait et irait n’importe où, sans permission, dans le monastère. Sans doute, saint Benoît semble s’inspirer. ici, comme le remarquait déjà Smaragde, d’une règle de saint Pacôme et d’un texte de Cassien , qui impliquent (moins les sanctions pénales) la signification que nous écartons : mais N. B. Père modifie parfois notablement les sources qu’il utilise.
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