Léctio sancti Evangélii secúndum Matthǽum (10,34-39)
In illo tempore: Dixit Iesus apostolis suis: Nolíte arbitrári quia vénerim míttere pacem in terram; non veni pacem míttere sed gládium. Veni enim separáre hóminem advérsus patrem suum et fíliam advérsus matrem suam et nurum advérsus socrum suam: et inimíci hóminis doméstici eíus. Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me dignus; et, qui amat fílium aut fíliam super me, non est me dignus; et, qui non áccipit crucem suam et séquitur me, non est me dignus. Qui invénerit ánimam suam, perdet illam; et, qui perdíderit ánimam suam propter me, invéniet eam.
En ce temps là : Jésus dit à Ses apôtres : Ne pensez pas que Je sois venu apporter la paix sur la terre; Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car Je suis venu séparer l'homme d'avec son père, et la fille d'avec sa mère, et la belle-fille d'avec sa belle-mère; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que Moi, n'est pas digne de Moi; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que Moi, n'est pas digne de Moi. Celui qui ne prend pas sa croix et ne Me suit pas, n'est pas digne de Moi. Celui qui conserve sa vie, la perdra; et celui qui aura perdu sa vie à cause de Moi, la trouvera.
Commentarium evangelii
Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Sur le berceau du Seigneur, les anges avaient chanté la paix. Il est certain, il est démontré par l'expérience que le Seigneur est venu apporter la paix ; il est le Roi pacifique ; et les sujets pacifiques de son Royaume sont les enfants de Dieu. En ruinant le péché, il a ruiné par là-même toutes les divisions et supprimé toutes les hostilités qui venaient du péché : Ipse est pax nostra, qui /ecit utraque unum (Eph., ii, 14). Tout cela est vrai. Mais il faudra que cette paix soit achetée par la destruction lente et progressive de tout ce qui s'oppose à elle dans la société religieuse, dans la société civile, dans le cœur de chacun. Le vieillard Siméon avait présenté Jésus comme un signe de contradiction. Et le Seigneur entend que nul ne se méprenne sur le caractère de la paix messianique annoncée par Isaïe. « Ne pensez pas, dit-il, que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu donner la paix, mais déchaîner le glaive. » Sans doute, la guerre n'est prévue, n'est voulue que pour la paix, et non désirée pour elle-même ; mais enfin, le fruit premier de la venue du Seigneur sera de séparer le fils de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa bellemère, en un mot de créer à l'homme des ennemis à l'intérieur même de sa maison. C'est une citation matérielle du prophète Michée : Quia filius contumeliam facit patri, et filia consurgit adversus matrem suam, niirus adversus socrum suam; et inimici hominis domestici ejus (vii, 6).
Telles sont les exigences souveraines de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il insiste. Je serai à vous et vous serez à moi, mais à cette condition : lorsqu'on vous mettra en demeure de choisir entre votre père et moi, entre votre mère et moi, c'est moi que vous devrez choisir. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne d'être mon disciple. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi (Lc., xiv, 26). — Qui donc a jamais parlé de la sorte ? Si Jésus n'était pas Dieu, si Jésus ne nous aimait pas d'un amour infini, s'il n'était pas la béatitude absolue, pourrait-il parler ainsi, sérieusement, à l'humanité ?
S'il n'était pas celui qui peut tout demander parce qu'il est Maître et Seigneur et qu'il tient en réserve un dédommagement éternel, Une telle exigence ne serait pas seulement prétentieuse et téméraire : elle s'appellerait de l'immoralité. — Mais ce n'est pas tout encore : Si vous avez à choisir entre votre vie et Dieu, choisissez Dieu : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne marche pas derrière moi n'est pas digne de rnoi. »
On serait tenté de supposer que cette sentence appartient historiquement à une date postérieure, ou du moins qu'elle ne fut formulée en ces termes précis qu'après les événements du Calvaire. Jusqu'alors, pouvait-elle être comprise des Juifs ? Le supplice de la croix n'existait pas chez eux : c'était un châtiment romain ; et le Seigneur ne l'a subi que parce qu'il a été livré aux gentils. De plus, porter sa croix à la suite de Jésus est un fait plus circonstancié encore. Tandis que si nous plaçons ces paroles sur les lèvres du Seigneur ressuscité, elles deviennent parfaitement claires ; elles sont pour les croyants Un encouragement d'une singulière éloquence et d'une entière efficacité : à cette date, le Seigneur avait donné des gages ; lui aussi avait délaissé, pour nous, son Père et sa Mère ; celui qui s'était livré pour nous avait le droit de réclamer que nous l'aimions plus que nous-mêmes : le même procédé qui l'avait fait nôtre nous était offert pour devenir siens. C'est ainsi que l'Apôtre pourra écrire aux Hébreux : aspicientes in auctorem fidei, et consummatorem Jesum, qui proposito sibi gaudio sustinuit crucem, confusione contempta (xii, 2).
Si suggestive que soit cette exégèse, nous ne croyons pas cependant qu'il y ait lieu d'abandonner l'interprétation commune. L'incitation à porter notre croix à la suite du Seigneur ne se lit pas seulement au chapitre x de saint Matthieu : elle se retrouve dans les trois synoptiques, alors que Jésus prédit sa Passion (Mt., XVI, 24; Mc,VIII, 34; Lc,ix, 23). Saint Luc la reproduit même, comme saint Matthieu, une seconde fois, au chapitre xiv (27) : elle dut être répétée plus d'une fois par le Seigneur et impressionner ses auditeurs. Sans doute, ils n'en comprirent point, dès lors, toutes les précisions prophétiques ; mais ils entendirent que, pour devenir disciples authentiques de Jésus, ils devaient être prêts à donner leur vie, à affronter même avec lui le plus ignominieux des supplices, celui de la croix, bien connu et redouté des Juifs, à qui les oppresseurs romains, au dire de Josèphe, l'infligèrent souvent. Les condamnés portaient eux-mêmes leur croix (cf. Justc-Lipse, De Cruce, 1. II, c. v). Pour les contemporains du Seigneur, même avant la Passion, l'expression « porter sa croix » pouvait avoir, comme pour nous, sinon une valeur proverbiale, du moins une portée métaphorique ; elle était déjà symbolique du parfait renoncement : aussi est-il question chez saint Luc (ix, 23) de porter sa croix « tous les jours ». — Le Seigneur n'avait pas simplement prophétisé qu'il mourrait de mort violente : il avait, et à diverses reprises, spécifié la forme du supplice (Jo., III, 14 ; Mt., XX, 19 ; xxvi, 2 ; Jo., viii, 28 ; xii, 32-34). Il ne semble pas, d'ailleurs, que les disciples aient entendu à la lettre les prédictions de leur Maître ; toute cette économie de la Rédemption devait demeurer longtemps pour eux une énigme.
L'obstacle au généreux programme que vient de tracer le Seigneur se trouve dans l'amour que nous avons pour nous-mêmes : amour naturel, mais qui est exposé à devenir animal et exclusif. Nous ne croyons, semble-t-il, qu'à la vie présente, et nous ne songeons qu'à nous. Le Seigneur doit s'armer contre cet ennemi, l'inique ennemi. « Celui, dit-il sous une forme paradoxale, celui qui garde sa vie, la perdra ; et celui qui perd sa vie à cause de moi, la gardera. » Vous voulez garder jalousement votre vie du temps, vos biens matériels, et demeurer vous-mêmes ? vous perdrez finalement tout : et votre vie, et vos biens misérables, et Dieu ; il ne vous restera rien de ce trésor égoïste au nom duquel vous aurez écarté Dieu. Mais celui qui aura consenti à perdre sa vie, non pas seulement, par la mort du martyre, mais par l'élimination et l'abandon de tout ce qui n'est pas selon Dieu, celui-là l'aura sauvée en la sacrifiant, et la retrouvera.
Telles sont les exigences souveraines de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il insiste. Je serai à vous et vous serez à moi, mais à cette condition : lorsqu'on vous mettra en demeure de choisir entre votre père et moi, entre votre mère et moi, c'est moi que vous devrez choisir. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne d'être mon disciple. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi (Lc., xiv, 26). — Qui donc a jamais parlé de la sorte ? Si Jésus n'était pas Dieu, si Jésus ne nous aimait pas d'un amour infini, s'il n'était pas la béatitude absolue, pourrait-il parler ainsi, sérieusement, à l'humanité ?
S'il n'était pas celui qui peut tout demander parce qu'il est Maître et Seigneur et qu'il tient en réserve un dédommagement éternel, Une telle exigence ne serait pas seulement prétentieuse et téméraire : elle s'appellerait de l'immoralité. — Mais ce n'est pas tout encore : Si vous avez à choisir entre votre vie et Dieu, choisissez Dieu : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne marche pas derrière moi n'est pas digne de rnoi. »
On serait tenté de supposer que cette sentence appartient historiquement à une date postérieure, ou du moins qu'elle ne fut formulée en ces termes précis qu'après les événements du Calvaire. Jusqu'alors, pouvait-elle être comprise des Juifs ? Le supplice de la croix n'existait pas chez eux : c'était un châtiment romain ; et le Seigneur ne l'a subi que parce qu'il a été livré aux gentils. De plus, porter sa croix à la suite de Jésus est un fait plus circonstancié encore. Tandis que si nous plaçons ces paroles sur les lèvres du Seigneur ressuscité, elles deviennent parfaitement claires ; elles sont pour les croyants Un encouragement d'une singulière éloquence et d'une entière efficacité : à cette date, le Seigneur avait donné des gages ; lui aussi avait délaissé, pour nous, son Père et sa Mère ; celui qui s'était livré pour nous avait le droit de réclamer que nous l'aimions plus que nous-mêmes : le même procédé qui l'avait fait nôtre nous était offert pour devenir siens. C'est ainsi que l'Apôtre pourra écrire aux Hébreux : aspicientes in auctorem fidei, et consummatorem Jesum, qui proposito sibi gaudio sustinuit crucem, confusione contempta (xii, 2).
Si suggestive que soit cette exégèse, nous ne croyons pas cependant qu'il y ait lieu d'abandonner l'interprétation commune. L'incitation à porter notre croix à la suite du Seigneur ne se lit pas seulement au chapitre x de saint Matthieu : elle se retrouve dans les trois synoptiques, alors que Jésus prédit sa Passion (Mt., XVI, 24; Mc,VIII, 34; Lc,ix, 23). Saint Luc la reproduit même, comme saint Matthieu, une seconde fois, au chapitre xiv (27) : elle dut être répétée plus d'une fois par le Seigneur et impressionner ses auditeurs. Sans doute, ils n'en comprirent point, dès lors, toutes les précisions prophétiques ; mais ils entendirent que, pour devenir disciples authentiques de Jésus, ils devaient être prêts à donner leur vie, à affronter même avec lui le plus ignominieux des supplices, celui de la croix, bien connu et redouté des Juifs, à qui les oppresseurs romains, au dire de Josèphe, l'infligèrent souvent. Les condamnés portaient eux-mêmes leur croix (cf. Justc-Lipse, De Cruce, 1. II, c. v). Pour les contemporains du Seigneur, même avant la Passion, l'expression « porter sa croix » pouvait avoir, comme pour nous, sinon une valeur proverbiale, du moins une portée métaphorique ; elle était déjà symbolique du parfait renoncement : aussi est-il question chez saint Luc (ix, 23) de porter sa croix « tous les jours ». — Le Seigneur n'avait pas simplement prophétisé qu'il mourrait de mort violente : il avait, et à diverses reprises, spécifié la forme du supplice (Jo., III, 14 ; Mt., XX, 19 ; xxvi, 2 ; Jo., viii, 28 ; xii, 32-34). Il ne semble pas, d'ailleurs, que les disciples aient entendu à la lettre les prédictions de leur Maître ; toute cette économie de la Rédemption devait demeurer longtemps pour eux une énigme.
L'obstacle au généreux programme que vient de tracer le Seigneur se trouve dans l'amour que nous avons pour nous-mêmes : amour naturel, mais qui est exposé à devenir animal et exclusif. Nous ne croyons, semble-t-il, qu'à la vie présente, et nous ne songeons qu'à nous. Le Seigneur doit s'armer contre cet ennemi, l'inique ennemi. « Celui, dit-il sous une forme paradoxale, celui qui garde sa vie, la perdra ; et celui qui perd sa vie à cause de moi, la gardera. » Vous voulez garder jalousement votre vie du temps, vos biens matériels, et demeurer vous-mêmes ? vous perdrez finalement tout : et votre vie, et vos biens misérables, et Dieu ; il ne vous restera rien de ce trésor égoïste au nom duquel vous aurez écarté Dieu. Mais celui qui aura consenti à perdre sa vie, non pas seulement, par la mort du martyre, mais par l'élimination et l'abandon de tout ce qui n'est pas selon Dieu, celui-là l'aura sauvée en la sacrifiant, et la retrouvera.