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Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 63 - DE ORDINE CONGREGATIONIS 63 - L’ORDRE DE LA COMMUNAUTÉ (a)
Ordines suos in monasterio ita conservent ut conversationis tempus ut vitæ meritum discernit utque abbas constituerit. Qui abbas non conturbet gregem sibi commissum nec, quasi libera utens potestate, iniuste disponat aliquid, sed cogitet semper quia de omnibus iudiciis et operibus suis redditurus est Deo rationem. Ergo secundum ordines quos constituerit vel quos habuerint ipsi fratres sic accedant ad pacem, ad communionem, ad psalmum imponendum, in choro standum; et in omnibus omnino locis ætas non discernat ordines nec præiudicet, quia Samuhel et Danihel pueri presbyteros iudicaverunt. Ergo excepto hos quos, ut diximus, altiori consilio abbas prætulerit vel degradaverit certis ex causis, reliqui omnes ut convertuntur ita sint, ut verbi gratia qui secunda hora diei venerit in monasterio iuniorem se noverit illius esse qui prima hora venit diei, cuiuslibet ætatis aut dignitatis sit, pueris per omnia ab omnibus disciplina conservata. Iuniores igitur priores suos honorent, priores minores suos diligant. In ipsa appellatione nominum nulli liceat alium puro appellare nomine, sed priores iuniores suos fratrum nomine, iuniores autem priores suos nonnos vocent, quod intellegitur paterna reverentia. Abbas autem, quia vices Christi creditur agere, Dominus et abbas vocetur, non sua assumptione sed honore et amore Christi; ipse autem cogitet et sic se exhibeat ut dignus sit tali honore. QUE L’ON GARDE son rang dans le monastère suivant les critères de la date d’entrée et du mérite de la vie, et selon ce que l’abbé aura décidé. L’abbé ne mettra pas le trouble dans le troupeau qui lui est confié en prenant des dispositions injustes, comme s’il jouissait d’un pouvoir arbitraire ; mais il pensera toujours au compte qu’il devra rendre à Dieu de toutes ses décisions et de tous ses actes. C’est donc selon le rang qu’il aura fixé ou qui leur revient que les frères se présenteront à la paix et à la communion, qu’ils chanteront les psaumes et se tiendront au choeur ; et qu’absolument nulle part l’âge ne soit le critère du rang ni un motif de prévention, car Samuel et Daniel enfants ont jugé des vieillards. Donc, comme nous l’avons dit, à l’exception de ceux que l’abbé aura promus pour une raison supérieure ou qu’il aura dégradés pour des motifs précis, tous les autres seront à leur rang d’entrée ; ainsi par exemple celui qui est venu au monastère à 7 heures se reconnaîtra plus jeune que celui qui est arrivé à 6 heures, quels que soient son âge et sa dignité. Les enfants, eux, seront maintenus en toutes circonstances dans le bon ordre par tous. Les jeunes auront donc des égards pour leurs anciens, et les anciens de l’affection pour leurs cadets. Dans l’appellation même, il ne sera permis à personne d’en désigner un autre par son seul nom, mais les anciens appelleront les plus jeunes « frères », et les jeunes appelleront leurs aînés « révérends », pour signifier la déférence envers un père. Quant à l’abbé, étant regardé comme tenant la place du Christ, il sera appelé « dom » et « abbé », non à titre personnel mais en honneur et par amour du Christ. Que lui-même y pense et se montre digne de tels égards.
Les chapitres qui précèdent nous ont appris de quels éléments se compose la famille bénédictine : il y a des enfants, des adultes et des vieillards, il y a des laïcs et des clercs, des hommes venus de la condition libre et d’anciens esclaves, des lettrés et des ignorants, des dignitaire et de simples religieux. Quelle place chacun occupera-t-il dans la communauté ? Car enfin, pour être paisible et édifiante, la maison monastique doit être ordonnée. Chez saint Benoît, on ne prend pas, dans un dessein d’humilité, la première place venue. L’ordre est la loi de tout groupement, et de toute collectivité : il existe dans la nature, on le retrouve parmi les anges, il s’impose dans la société civile et religieuse. Et la société monastique, chœur liturgique chargé de répondre à celui du ciel, n’échappe pas à cette nécessité, surtout lorsque ses membres sont nombreux : or, au Cassin, ce n’était plus un monastère de douze moines, comme à Subiaco, et bien des passages de la sainte Règle, par exemple le chapitre XXl, relatif aux chefs de décanies, supposent que la communauté est considérable : Au sommet de la hiérarchie et régissant tout l’ensemble, est placé l’Abbé, que seconde au besoin le Prieur (chap. LXlV et LXV) ; viennent ensuite les doyens, les officiers divers, qui forment cadre à l’égard des autres moines. Saint Benoît a donné déjà, en passant, quelques règles de préséance, mais il veut dans un chapitre spécial établir toutes choses ex professo.
Il envisage d’abord l’ordre matériel de la communauté ; puis, à partir de Juniores ergo..., les relations privées entre moines : c’est un petit traité de courtoisie et de politesse monastiques.

Ordines suos in monasterio ita conservent, ut conversionis tempus et vitae meritum discernit vel ut abbas constituerit. Qui abbas conturbet gregem sibi commissum nec quasi libera utens potestate injuste disponat aliquid : sed cogitet semper quia de omnibus judiciis et operibus suis redditurus est Deo rationem
Que l’on garde son rang dans le monastère suivant les critères de la date d’entrée et du mérite de la vie, et non selon ce que l’abbé aura décidé., L’abbé ne mettra pas le trouble dans le, troupeau qui lui est confié en prenant des dispositions injustes, comme s’il jouissait d’un pouvoir arbitraire : mais il pensera toujours au compte qu’il. devra rendre à Dieu de toutes ses décisions et de tous ses actes.


Trois causes peuvent intervenir pour déterminer le rang de chacun la date de la conversion, le mérite de la vie, la volonté de l’Abbé. La première demeure la règle générale, les deux autres n’étant que des exceptions. Avec elle, toutes les contestations de préséance sont impossibles. Elle est, d’ailleurs, fondée en raison et conforme aux dispositions de la Providence. Nous aurons un peu plus loin l’occasion de dire ce qu’est exactement, aux yeux de N. B. Père, le tempus conversionis (ou conversationis).
Le mérite dé la vie. Non pas sans doute, selon la remarque de D. Calmet, qu’une prééminence puisse être accordée à un moine simplement parce qu’il est un saint homme, mais bien parce que la perfection de sa vie le recommande pour quelque charge ou pour le sacerdoce. Est-il besoin d’observer que nul ne se réclamera de sa vertu pour prétendre à des distinctions et à des charges ? C’est au supérieur que revient l’initiative.
La volonté de l’Abbé est, pratiquement, avec la date de conversion ce qui détermine le rang des moines : aussi N. B. Père ramènera-t-il bientôt tous les procédés d’arrangement à ces deux-là : Ergo secundum ordines quos constituerit, vol quos habuerint ipsi fratres (sous-entendu
du chef de leur conversion). Pourtant, il a eu raison de distinguer ici le vitae meritum et la constitutio Abbatis : car, à la condition de ne pas faire porter son choix sur des moines peu réguliers ou douteux, l’Abbé peut élever quelqu’un pour un motif autre que la perfection surnaturelle. Voici, par exemple, un religieux qui n’a pas eu le loisir encore de fournir des marques incontestées de haute vertu, mais qu’une situation supérieure mettrait à même, semble-t-il, d’être utile à la communauté et de lui faire honneur : l’Abbé est libre de l’inviter à donner sa mesure. Ou bien c’est la bonne voix d’un jeune moine qui le fait élever à la dignité de chantre.
Mais, en remettant aux mains de l’Abbé la faculté de créer ainsi un droit d’aînesse, la Règle l’avertit d’en user avec réserve et pour de sérieux motifs. Elle lui redit que son pouvoir est paternel et non discrétionnaire ; absolu, mais non arbitraire ; le Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas, n’est jamais de mise dans le gouvernement des âmes. L’Abbé ne peut bouleverser à son gré, comme il ferait pour les pièces d’un échiquier, l’ordre de sa` communauté : aller régulièrement prendre le plus jeune pour le mettre à la tête de ses aînés, puis s’en fatiguer en prendre un autre et le rejeter encore, et troubler ainsi tout le troupeau que le Seigneur lui a confié . Les monastères ont besoin de stabilité intérieure : l’Abbé ne sera à l’abri de la nécessité de revenir sur ses choix qu’à la condition de les mûrir. Mais enfin il a le droit de prendre pour Prieur, par exemple, celui qui n’est profès solennel que depuis quinze jours ,il peut faire un Maître des novices avec un profès d’hier. N. B. Père se borne à lui rappeler qu’il est comptable devant Dieu de toutes ses décisions et de toutes ses œuvres.

Ergo secundum ordines quos constituerit vol quos habuerint ipsi fratres, sic accedant ad pacem, ad communionem, ad psalmum imponendum, in choro standum. Et in omnibus omnino locis aetas non discernatur, in ordine nec praejudicet quia Samuel et Daniel pueri presbyteros judicaverunt
C’est donc selon le rang qu’il aura fixé ou qui leur revient que les frères se présenteront à la paix et à la communion, qu’ils chanteront les psaumes et se tiendront au chœur ; et qu’absolument nulle part l’âge ne soit le critère ; du rang ni un motif de prévention, car Samuel et Daniel enfants ont jugé des vieillards.


On remarquera que saint Benoît ne spécifie que les circonstances relatives à la vie liturgique : ce sont les plus intéressantes et celles où l’ordre hiérarchique a besoin d’être le plus scrupuleusement sauvegardé. Ailleurs, - et les mots in omnibus omnino locis, généraux à dessein, désignent peut-être toutes les circonstances de la vie monastique, -ailleurs, ce n’était pas non plus le pelle mêle, et l’on obéissait aux mêmes principes d’ordre : ainsi, tout à la fin de ce chapitre, saint Benoît fera allusion aux places du réfectoire . Donc, les moines “ iront recevoir la paix dans l’ordre prescrit : à l’époque de N. B. Père, chacun se rendait à l’autel et recevait du célébrant le baiser de paix . C’est selon le même ordre qu’ils vont faire la sainte communion, sous les deux espèces ; qu’ils se rangent au chœur, qu’ils donnent les psaumes ou les antiennes, si toutefois ils peuvent remplir cet office avec édification, comme l’a dit saint Benoît au chapitre XLVll : Psalmos autem, vol antiphonas, post Abbatem, ordine suo, quibus jussum fuerit, imponant. Cantare uutem aut legere non praesumat, nisi qui potest ipsum officium implere, ut aedi ficentur audientes.
On pouvait se demander : “Mais, enfin, l’âge ne confère-t-il pas quelque supériorité ? N’est-ce pas un renversement du droit naturel que des jeunes aient le pas sur les anciens ? qu’à eux soit confié le gouvernement des hommes d’âge et d’expérience ?... ” L’Abbé s’entendra parfois blâmer à cause de ses préférences pour “ les jeunes ” ; il peut se consoler : car, dans l’espèce, la première loi est de prendre son bien où on le rencontre ; et souvent il n’est pas possible d’agir autrement ; et puis saint Benoît, d’accord avec la plus vénérable tradition monastique, lui donne raison. Autant il serait grotesque de ne vouloir que des jeunes, autant il serait bizarre de les exclure des charges lorsqu’ils sont capables d’y réussir. Au chapitre Ill, N. B. Père demande que tous les profès, jeunes et vieux, soient appelés en conseil : Quia saepe juniori Dominus revelat quod melius est. Ici, il établit de nouveau qu’en aucune circonstance absolument l’âge de l’état civil ne sera un motif de préséance et qu’il ne sera pas davantage un obstacle et un préjudice. Et, pour n’avoir pas à citer en exemple ses petits oblats, Maur et Placide, saint Benoît emprunte les éléments de sa preuve à l’Ancien Testament : Samuel, quia été le messager de Dieu près d’Héli et de ses fils (I REG., Ill) ; Daniel, qui a confondu les deux vieillards (DAN., XIll) .

Ergo exceptis lis quos, ut diximus altiori consilio abbas praetulerit vel, degradaverit certis ex causis, reliqui omnes, ut convertumur, ita sint, ut verbi gratia, qui secund.a diei hora venerit in monasterium, jumorem se noverit esse illo qui prima hora diei venit, cujuslibet a ;tatis aut dignitatis sit. Pueris veto per omnia ab omnibus disciplina teneatur
Donc, comme nous l’avons dit, à l’exception de ceux que l’abbé aura promus pour une raison supérieure ou, qu’il aura dégradés pour des motifs précis, tous les autres seront à leur rang d’entrée ; ainsi par exemple celui qui est venu au monastère à 7 heures se reconnaîtra plus jeune que celui qui est arrivé à 6 heures, quels que soient son . âge et sa dignité. Les enfants, eux, seront maintenus en toutes circonstances dans le bon ordre par tous.


Saint Benoît répète une fois de plus que, sauf les exceptions en vertu desquelles l’Abbé “ placerait avant ”, pour des motifs supérieurs , Ou “ ferait descendre ”, pour des raisons fondées, chacun occupera la place qui correspond à la date de sa conversion, de “ son entrée dans le monastère ”. Et il explique sa pensée par un exemple. Les commentateurs se sont pourtant demandé si la date de la conversion ne serait pas plutôt, pour saint Benoît, celle de la profession : puisque, disent-ils, la profession seule est la conversion définitive, l’entrée dans la vie monastique, et que, selon la remarque de N. B. Père au chapitre LVlll : Et jam ex illa hora in congregatione reputetur. Il est sûr que dans l’usage monastique presque universel, et depuis longtemps, c’est la date de profession qui marque à chaque moine son rang dans la communauté : mais le texte de la Règle, lu sans préjugé, n’est-il pas nettement favorable à la date d’entrée au monastère ? Habituellement d’ailleurs, et sauf de rares exceptions, c’est celui qui est entré le premier qui fait profession le premier.
Cujuslibet aetatis aut dignitatis sit. Les enfants, les petits oblats, occupaient-ils donc eux aussi la place qui correspondait à leur oblation, à leur profession, se trouvant ainsi mêlés aux autres moines, précédant parfois des hommes mûrs et des vieillards ? C’est évidemment ce à quoi songeait tout bas N. B. Père, puisqu’il fait aussitôt mention formelle des enfants, et pour ajouter une restriction destinée à prévenir les inconvénients de cette préséance précoce : Pueris vero per omnia ab omnibus disciplina teneatur. Ils devanceront ceux qui sont entrés après eux au monastère (car, ne l’oublions pas, leur profession d’oblat a la même valeur juridique que celle des adultes) : néanmoins tous leurs aînés d’âge conserveront vis-à-vis d’eux, en toutes choses, un droit de surveillance, d’avertissement et de correction (disciplina).
Saint Benoît s’expliquera plus clairement encore, quelques lignes plus bas, à propos des relations des moines entre eux : Pueri parvuli vel adolescentes, in oratorio vel ad mensam, cum disciplina ordiimes suos conse quantur. Foris autem vel ubiubi, custodiam habeant et disciplinam, usque dum ad intelligibilem aelatem perveniant. Il faut joindre à ce passage celui du chapitre LXX : Infantibus vero usque ad quintum decimum annum aetatis, disciplinae diligentia sit et custodia adhibeatur ab omnibus : sed et hoc cum omni mensura et ratione. Ainsi donc, les tout petits enfants et ceux qui sont plus âgés, qui entrent dans l’adolescence, gardent “ leur rang ”, ordines suos consequantur : quel rang ? Si l’on veut traduire conformément à tout le contexte et faire en sorte que la pensée de saint Benoît soit -cohérente avec elle-même, il faut entendre : leur rang de profession et d’ancienneté monastique (et non : leur rang entre eux et dans le logis des enfants). Cum disciplina, note en passant saint Benoît ; ce qu’on peut traduire : sans confusion, en bon ordre ; ou plutôt
moyennant la surveillance et la correction des frères plus âgés. Ainsi, à l’oratoire et au réfectoire, ils garderont leur rang de profession, sans d’ailleurs échapper à la disciplina : mais en dehors de là et en quelque lieu et circonstance que ce soit, foris autem vel ubiubi, ils n’auront aucune préséance et demeureront simplement sous la garde et la gouverne affectueuse de tous. Ain dortoir, par exemple, on prendra soin que leurs lits soient placés entre ceux des moines plus âgés : Adolescentiores fratres, etc. (chap. XXll). Cette tutelle collective durait jusqu’à ce que les enfants eussent atteint leur quinzième année et fussent arrivés à la maturité de la raison, au plein discernement. Saint Benoît s’écarte ici de saint Basile, lequel séparait absolument les enfants des autres religieux, sauf à l’oratoire ; mais rappelons-nous que chez saint Basile les oblats n’étaient pas encore profès.
Postérieurement à N. B. Père, l’usage monastique occidental a séparé lui aussi, plus ou moins strictement, les oblats. Au chœur, au réfectoire, ils forment un groupe isolé ; ils sont sous la direction de maîtres spéciaux même après quinze ans, S’ils sont encore trop espiègles, on les suit de près . Hildemar nous dit que les enfants sortant de tutelle prenaient dans la communauté, et alors seulement, le rang qui correspondait à leur entrée au monastère. Dans la suite, à mesure que s’atténuait la portée de l’oblature, on ne leur rendit pas même cet honneur tardif. Mais, comme le soutient D. Calmet, l’usage primitif est bien tel que nous l’avons décrit plus haut ; et c’est la discipline postérieure qui a donné le change à plusieurs commentateurs.
Telle est la législation prévoyante qui assure à tous les moines le rang et l’honneur convenables. Il serait d’ailleurs mesquin et ridicule qu’une question de préséance engendrât des jalousies et des querelles parlai des religieux .

Juniores ergo priores suos honorent ; priores vero juniores diligant
Les jeunes auront donc des égards pour leurs anciens, et les anciens de l’affection pour leurs cadets.


L’ordre matériel, que saint Benoît a déterminé dans la première partie de ce chapitre, s’il est absolument indispensable, n’est pas suffisant néanmoins à lui seul. Nous devons y ajouter l’affection et les égards mutuels, l’urbanité, la courtoisie surnaturelle. Il ne faudrait pas dire trop de mal de la politesse mondaine. Ses deux torts les plus habituels sont d’être vide, parce qu’elle n’est pas l’expression de la charité, et d’être menteuse, parce qu’elle change aisément de ton et décrie sans pitié ceux qu’elle louait tout à l’heure sans conviction. Telle qu’elle est pourtant, elle renferme une part d’abnégation ; elle consiste souvent dans un effacement volontaire de nous-mêmes en face d’autrui, dans un calcul secret pour lui rendre honneur et lui faire plaisir. C’est aux enfants de Dieu qu’il appartient de restituer l’intégrité de cette politesse. Chez eux surtout elle sera de l’abnégation. Remarquons-le : ce n’est pas par nos vertus intérieures que nous sommes en contact avec nos frères’ mais bien plutôt par nos côtés extérieurs ; on ne connaît même guère que cela de nous ; et c’est pourquoi nous sommes tenus, à raison de la vie commune, d’effacer toutes nos rugosités. Et la politesse monastique doit procéder, lion seulement de l’éducation, de la délicatesse, du bon goût, mais surtout de l’esprit de foi et de la charité. Lorsque Tobie, sans s’être fait reconnaître encore, se présenta à Raguel, celui-ci fit observer à sa femme : “ Combien ce jeune homme ressemble à mon cousin ! ” Quam similis est juvenis iste consobrino meo ! Et il commença à l’aimer sur cette ressemblance. Chacun de nos frères mérite le même honneur : notre frère n’est pas seulement consacré à Dieu, il a de Dieu en lui, c’est un peu l’Eucharistie : comment lui refuserions-nous notre déférence et notre affection ? Comment ne pas le traiter comme quelqu’un avec qui nous serons chez Dieu ? Notre vie conventuelle n’est qu’apprentissage de ces relations de l’éternité.
Saint Benoît rappelle tout d’abord une prescription de droit naturel et surnaturel : l’honneur qui monte des plus jeunes vers les aînés et les vieillards, l’affection qui descend des anciens sur les plus jeunes. (On reconnaît les soixante-huitième et soixante-neuvième instruments des bonnes œuvres : Seniores venerari, Juniores diligere.) Sans ce double courant, il y aura dans la communauté des partis qui s’observeront curieusement, qui se jalouseront peut-être et se décrieront. Les anciens peuvent avoir leurs défauts, leurs manies : mais c’est pitié de n’avoir des yeux que pour découvrir comme on dit. vulgairement, “ la petite bête ” ! La jeunesse est souvent trop exigeante, trop sûre d’elle-même, et volontiers réformatrice. Et les anciens, de leur côté, sont parfois sévères, et désireux d’une perfection immédiate chez autrui : pourquoi ne pas laisser aux novices et aux jeunes profès le loisir d’éliminer les habitudes apportées du monde ? Juniores ergo..., c’est la conséquence, le corollaire de ce que saint Benoît a décidé plus haut relativement aux droits et aux devoirs réciproques des jeunes et de ceux qui ont plus d’âge naturel ou monastique ; c’est. en même temps le principe général qui commande les dispositions suivantes.

In ipsa autem appellatione nominum nulli liceat alium puro nomine appellare ; sed priores juniores suos fratres nominent, juniores autem priores suos nonnos vocent, quod intelligitur paterna reverentia. Abbas autem, quia vices Christi agete videtur, domnus et abbas vocetur : non sua assumptione, sed honore et amore Christi Ipse autem cogitet, et sic se exhibeat ut dignus sit tali honore
Dans l’appellation même, il ne sera permis à personne d’en désigner un autre par son seul nom, mais les anciens appelleront les plus jeunes “frères ”, et les jeunes appelleront leurs aînés “ révérends ”, pour signifier la déférence envers un père. Quant à l’abbé, étant regardé comme tenant la place du Christ, il sera appelé. “ dom ” et “ abbé ”, non à titre personnel mais en l’honneur et par amour. du Christ. Que lui-même y pense et se montre digne de tels égards.


Le respect et l’affection mutuelle se traduiront extérieurement dans l’appellation d’abord. C’est par là que nous prenons contact. Les anges s’adressent les uns aux autres par un procédé plus simple ; nous autres, nous devons employer un vocatif exprimé. Ce vocatif est déterminé par la sainte Règle Il l’est en premier lieu négativement et par voie d’exclusion : on ne se servira pas, pour désigner un frère (soit qu’on s’adresse à lui, soit qu’on parle de lui), de son nom simplement et tout court, de son nom sans qualificatif . C’est donc manquer à la Règle que d’employer le seul nom de baptême, ou le seul nom de famille ; de désigner un frère, et d’une façon habituelle, soit par le seul nom de son office dans le monastère, soit par celui de sa situation dans le monde, soit par celui de sa nationalité, soit, à plus forte raison, par un sobriquet. Il nous faut éliminer de notre langage les termes d’argot, les formes écolières, les formes démocratiques, y compris, bien entendu, le tutoiement.
Après avoir exclu, saint Benoît indique d’une manière positive quelles sont les formes monastiques d’appellation. Les anciens donneront à ceux qui sont plus jeunes qu’eux, juniores suos, le nom de frères. Le terme est affectueux et aimable ; il rappelle l’unité de vie de tous les religieux d’une même famille ; les premiers chrétiens et les premiers moines se sont appelés ainsi . Il faut laisser aux séculiers l’expression “ les confrères)). Les anciens seront nommés nonni ; ce qui signifie “révérence paternelle , Révérend Père (une moniale recevait le nom de nonna). On a donné bien des étymologies à ce mot. Le plus probable est qu’il vient d’Égypte, où il était employé pour marquer le respect et la révérence dus à un ancien, à un homme pieux ; saint Jérôme en. fait usage plusieurs fois dans ses Lettres .
Quant à l’Abbé, qui représente le Christ dans le monastère et qui tient sa place, on l’appellera Domnus, “ Dom ”, (diminutif de Dominus, réservé à la personne du Seigneur). Saint Benoît n’a pas inventé le terme Domnus : on disait déjà Domnus apostolicus en parlant du Pape, et on l’attribuait à de grands et saints personnages : Domnum Martinum obisse nuntiant, écrivait Sulpice Sévère . On appellera aussi le supérieur “ Abbé , mot syriaque qui veut dire Père. Chez les Orientaux, c’étaient de simples religieux, mais vénérables par l’âge et la vertu, qui étaient ordinairement nommés ainsi ; le supérieur était désigné par les termes :
praepositus, pater monasterii, archimandrite, hégoumène, etc. Saint Benoît réserve le nom d’Abbé à celui qui est vraiment le père de famille. Et il lui rappelle que ce nom lui est attribué en l’honneur et par amour du Christ, et non pour qu’il y trouve un motif d’exaltation. Comme au chapitre second, il l’invite à conformer sa conduite et sa vie à tout ce qu’implique un pareil nom, et à se montrer digne de l’honneur qui lui est déféré. Ce qui ne veut pas dire, croyons-nous, que l’Abbé doive être chaussé toujours du cothurne tragique, ni qu’il soit obligé de pontifier perpétuellement.
Dès le neuvième siècle le terme de nonnus est délaissé dans beaucoup de monastères. Le concile d’Aix-la-Chapelle de 817 recommande d’appeler ainsi les praepositos (Prieurs ou anciens ?) ; il subsista dans quelques endroits, par exemple au Mont Cassin, où on le trouve à la fin du treizième siècle, sous la plume du commentateur Bernard ; et Cîteaux l’a conservé jusqu’à nos jours. Mais le qualificatif domnus flattait davantage la petite vanité des moines : les aînés veulent maintenant que nous les appelions ainsi, dit Smaragde. A Cluny, du temps d’Udalric, chaque profès y a droit . Comme les Bénédictins de Saint Vanne et de Saint-Maur, nous l’avons réservé aux profès prêtres. Nos profès non prêtres sont des Révérends Pères simpliciter. Les convers, les postulants et les novices, même prêtres, sont appelés frères. Dans certaines régions, en Italie par exemple, où les séculiers sont appelés “ dom” ou “ don )), les novices en bénéficient pareillement, et on réserve le titre de Révérend Père aux profès prêtres. Le nom d’ “ Abbé )) lui-même a été usurpé par les séculiers dans l’Église gallicane, grâce surtout aux Abbés commendataires ; il faut noter pourtant que, dès le sixième siècle, on donne parfois, dans les Gaules, le nom d’ “ Abbé” à un prêtre séculier chargé de gouverner une église importante et de régir le collège des clercs qui la desservent.
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