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Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (c) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (c)
Non ab eo persona in monasterio discernatur. Non unus plus ametur quam alius, nisi quem in bonis actibus aut obedientia invenerit me iorem Non convertenti ex servitio praeponatur ingenuus, nisi alia ratio de nabilis causa exsistat. Quod si ita justitia dictante, abbati visum fuerit et de cujuslibet ordine id faciat ; sin alias, propria teneant loca ; quia sive servus sive liber omnes in Christo unum sumus et sub uno Domino aequalem servitutis militiam baju lamus : Quia non est personarum acceptio apud Deum hac parte apud ipsum discernimur, Solummodo in hac parte apud ipsum discernimur si meliores aliis in operibus bonis et humiles inveniamur. Ergo aequalis sit omnibus ab eo caritas ; una prae beatur omnibus secundum merita disciplina. Que personne ne soit l’objet d’une discrimination de sa part dans le monastère. L’un ne sera pas plus aimé que l’autre, excepté celui qu’il aura trouvé meilleur dans les bonnes actions et l’obéissance. L’homme de haute naissance ne sera pas préféré à celui qui est issu d’un milieu modeste, à moins qu’il n’y ait un motif raisonnable. En ce cas, si l’abbé estime qu’une promotion est justifiée, qu’il la fasse sans tenir compte du rang dans la communauté ; sinon que chacun garde sa place ; car, esclave ou libre, tous nous sommes un dans le Christ, et sous un seul Seigneur nous portons le joug d’un même service, parce qu’« en Dieu il n’y a pas de partialité ». Notre seul titre à être distingués auprès de lui, c’est que nous soyons trouvés à la fois meilleurs que les autres dans les bonnes oeuvres et plus humbles. Que l’abbé ait donc pour tous une égale charité et qu’une discipline unique soit appliquée à tous, compte tenu des dispositions de chacun.
Saint Benoît envisage maintenant le gouvernement abbatial : il établit, dans ce paragraphe, comment il doit être équitable ; il montrera, dans le suivant, comment il doit être mesuré et discret. Que l’Abbé ne fasse point acception de personnes : c’est le principe général. L’acceptation de personnes consiste à regarder, dans les œuvres de la justice distributive, non aux titres, aux droits, aux éléments de la cause, mais à la personne elle-même. L’Ecriture met souvent l’homme en garde contre cette tendance au favoritisme et à des préférences injustifiées ; et saint Benoît n’a eu qu’à développer une pensée familière aux anciens législateurs monastiques . Ici encore, le pouvoir de l’Abbé doit se calquer sur celui de Dieu, car a il n’y a point chez Dieu acception de personnes ” (Rom., Il, 11 ; COL., Ill, 25) . Il faut noter toutefois que la ressemblance n’est pas complète. Dieu donne à chaque être sa nature, et il demeure pleinement libre dans la mesure des perfections surajoutées à cette nature : il donne à son gré ; et cette souveraineté est plus manifeste encore dans l’ordre surnaturel. Hormis contrat et promesse, Dieu est affranchi, quand il donne, de tous titres et de tous considérants. Mais il n’en va pas de même de l’Abbé, qui ne pose point comme Dieu dans la personne préférée ce qui justifie la préférence, et ne peut que reconnaître les titres réels à une distinction.
L’équité de l’Abbé portera sur deux points : la préférence intérieure et privée, la préférence extérieure et publique, celle qui se traduit dans l’ordonnance hiérarchique du monastère ou la désignation aux offices. Les motifs tirés de la sympathie naturelle, de la parenté, de la communauté d’origine, sont des titres insuffisants à une distinction quelconque. De même il ne suffit pas du tout qu’un homme soit de relations agréables, bien élevé, de noble extraction, qu’il ait occupé autrefois une haute situation, pour être par cela même appelé à une grande charge ; et l’âge ne suffit pas non plus. Ici, la responsabilité de l’Abbé est plus gravement engagée que lorsqu’il s’agit de préférences strictement personnelles. Afin d’être complet, ajoutons que l’Abbé ne doit jamais laisser s’établir à côté de lui, dans une personne ou dans un groupe, un pouvoir étranger qu’il subisse ou avec lequel il lui soit nécessaire de compte :. Le péril peut exister si l’Abbé est de caractère impressionnable, un peu faible, ou s’il se fait vieux. Grâce à l’abdication partielle du pouvoir, un certain sentiment vague d’insécurité et de trouble se glisse çà et là dans les esprits. D’instinct, nous aimons mieux obéir à un homme qu’à plusieurs. L’Abbé est responsable, lui tout seul ; c’est à lui, et non aux influences éventuelles, que se sont confiés ses enfants. Il doit avoir sa pensée, il doit savoir ça qu’il veut, y marcher avec douceur, sans se laisser détourner ni par sympathie et sotte tendresse, ni par pusillanimité, ni par fatigue.
Le motif élevé pour lequel tous ont le même droit radical à l’affection de l’Abbé est emprunté par N. B. Père à saint Paul (I Cor, XIl,13 ; GAL., Ill, 28). Hier encore avant le baptême et dans la vie séculière, il y avait un Juif et un gentil, un Grec et un Barbare, un homme libre et un esclave, un homme et une femme ; mais, depuis que nous avons été portés par le baptême et par la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ, toutes ces distinctions s’évanouissent ; et malgré la diversité de nos conditions individuelles, malgré la pluralité de nos natures, nous sommes tous un en Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est partout la même filiation divine, c’est le même sang qui circule dans toutes les veines, c’est le même nom, le même Esprit, la même nourriture, la même vie. Et ce nivellement s’est accompli non par la diminution d’aucun, mais par l’élévation de tous à la taille du Seigneur : in mensuram aetatis plenitudinis Christi (EPH., IV, 13). C’est partout même liberté et même noblesse ; c’est partout aussi la même servitude glorieuse qui vaut tous les royaumes (I COR., VIl, 22). Dans la société naturelle, les distinctions de caste subsistent encore ; mais elles disparaissent dans la société toute surnaturelle qu’est la famille monastique. Nous ne sommes tous que des soldats accomplissant le même service sous l’étendard d’un même Seigneur. L’Abbé ne doit voir les siens que comme Dieu les voit.
Et c’est toujours le même principe qui permettra à l’Abbé de ne pas prendre à la lettre et matériellement le précepte : :Non ab eo persona in monasterio discernatur. On ne lui demande pas de faire passer sur tous un niveau rigoureux, de viser à l’égalité mathématique, de distribuer les charges au hasard. Dans le monde nouveau où tous sont égaux et un, Dieu lui-même use de discernement et de distinction : sa tendresse va vers ceux qui ressemblent davantage à son Fils, qui sont plus profondément entés en lui ; ses confiances ne sont pas les mêmes pour tous, car il y a des fonctions multiples à remplir dans le grand corps de l’Église, et elles exigent des aptitudes variées. L’Abbé pourra donc témoigner plus d’affection à celui qu’il croira meilleur, c’est-à-dire, précise saint Benoît, à celui qui sera plus obéissant, plus humble, plus riche en bonnes œuvres. La raison de l’affection, c’est la beauté : là où il y a beauté plus grande, Il y a titre à plus d’affection. Encore faut-il que l’Abbé se garantisse de l’illusion Mais ceci ne regarde que sa conscience. Il donnera de même les charges à son gré, mais à condition de veiller à ce qu’il y ait adaptation, proportion réelle entre un office et son titulaire. Une cause raisonnable, le mérite, la justice, pourront lui permettre de faire quelques exceptions à la loi de l’ordre hiérarchique telle que la définira le chapitre LXlll, à la règle qui veut que chacun occupe la place correspondant à son entrée en religion. L’homme libre ou de sang noble, ingenuus, n’aura. point, en tant que tel, le pas sur celui qui vient du servage ; mais d’autres motifs pourront le désigner au choix de l’Abbé : sa noblesse d’hier ne saurait être un déshonneur. La roture non plus n’en est pas un ; et quel qu’ait été le rang social d’un moine, celui-ci pourra devenir l’objet d’une distinction justifiée : et de cujuslibet ordine id faciat. Mais le principe général subsiste : même affection pour tous, même ligne de conduite à l’égard de tous, et, tenant compte d’ailleurs du mérite de chacun (disciplina a, dans la Règle, des significations diverses).
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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