Evangile commenté du samedi 13 janvier 2018 - de la férie

Hebdomada I per annum Ière semaine dans l'année
Sabbato Samedi
Evangelium Evangile
Marcus (2,13-17)
In illo tempore: Egréssus est Iésus rursus ad mare; omnísque turba veniébat ad eum, et docébat eos. Et cum praeteríret, vidit Levin Alphǽi sedéntem ad telóneum et ait illi: “Séquere me.” Et surgens secútus est eum. Et factum est, cum accúmberet in domo illíus, et multi publicáni et peccatóres simul discumbébant cum Iésu et discípulis eíus; erant enim multi et sequebántur eum. Et scribae pharisaeórum, vidéntes quia manducáret cum peccatóribus et publicánis, dicébant discípulis eíus: “quáre cum publicánis et peccatóribus mandúcat?” Et Iésus hoc audíto ait illis: “Non necésse habent sani médicum, sed qui male habent; non veni vocáre iústos sed peccatóres.” En ce temps là : Jésus, étant de nouveau sorti du côté de la mer, toute la foule venait à Lui, et Il les enseignait. Et tandis qu’il passait, il vit Lévi, fils d’Alphée, assis au bureau du péage, et Il lui dit : Suis-moi. Et se levant, il Le suivit. Et il arriva que, comme Jésus était à table dans la maison de cet homme, beaucoup de publicains et de pécheurs étaient aussi assis à table avec Lui et avec Ses disciples ; car il y en avait beaucoup qui Le suivaient. Les scribes et les pharisiens, voyant qu’Il mangeait avec les publicains et les pécheurs, disaient à Ses disciples : Pourquoi votre Maître mange-t-Il et boit-Il avec les publicains et les pécheurs ? Ayant entendu cela, Jésus leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.


Commentaire par Dom Paul Delatte (1848-1937), osb, abbé de saint Pierre de Solesmes
De Caphamaûm, le Seigneur se dirigea de nouveau vers la mer de Tibériade. Toute la foule venait à lui pour recueillir sa doctrine. Chemin faisant, il aperçut lui publicain assis au bureau de douane ; c'était Lévi ou Matthieu, fils d'Alphée. Les publicains proprement dits étaient les fermiers généraux chargés de recueillir les impôts. Ils opéraient ces recouvrements au moyen de subalternes, gens du pays pour la plupart. Ils étaient deux fois méprisés et haïs par les Juifs : à raison de leur rapacité et de leurs exactions ; à raison aussi de l'appui qu'ils donnaient, par leurs fonctions mêmes, à un pouvoir détesté. Ils étaient nombreux sur la grande route commerciale qui longeait le lac de Tibériade, et reliait Acre, sur la Méditerranée, avec Damas et la Syrie. Le transit qui se faisait dans cette région formait un des plus clairs revenus du tétrarque Hérode Antipas ; Lévi était probablement une sorte de douanier-chef. Le Seigneur en passant le regarda, l'observa attentivement, écrit saint Luc ; et il lui dit, sans plus : « Suivez-moi. » Il y avait dans cette parole autorité et tendresse ; l'âme était droite : elle fut éclairée de Dieu. Laissant là toutes choses, abandonnant son office à un autre, il se leva et suivit le Seigneur.
Le nouvel apôtre voulut fêter sa vocation par un repas ; et il fit, chez lui, à Jésus, une grande réception : convivium magnum. Naturellement, les autres apôtres accompagnaient leur Maître, de même que certains disciples plus familiers. Et, naturellement aussi, Matthieu invita tous ses amis, publicains comme lui, gens de finance, Juifs peu scrupuleux au sujet des observances légales, tous personnages regardés alors comme des pécheurs publics, selon l'expression pharisienne. C'était une vraie foule qui avait pris place, avec le Seigneur, à la table de Matthieu. Jésus s'était prêté de bonne grâce à un rapprochement qui lui permettait de poursuivre sa prédication sur le péché et le pouvoir que possède le Fils de l'homme pour l'effacer. Mais quel scandale pour la justice dédaigneuse et impitoyable des pharisiens ! Décidément, se disaient-ils, la société dont s'entoure le nouveau prophète est bien mêlée ; et c'est une popularité de mauvais aloi qu'il se crée au moyen de cette condescendance extrême. Les pharisiens et les scribes n'osèrent point cependant adresser leurs critiques directement au Maître ; ouvrir une contestation avec lui leur eût semblé alors audacieux et maladroit. Après le repas chez saint Matthieu, ils abordent les disciples, et, feignant la surprise : « Comment expliquer, disent-ils, que votre Maître et vous, mangiez et buviez avec des publicains et des pécheurs ? » La Loi ne le défendait pas, mais le rabbinisme y voyait un péril et une souillure. Peut-être même la démarche des scribes et des pharisiens enveloppait-elle quelque perfidie : l'autorité dont ils jouissaient pouvait créer au cœur des disciples ime secrète défiance pour leur Maître : « Vous n'êtes pas responsables, vous, les disciples : vous suivez votre Maître ; mais lui ! » Et voilà un commencement de séparation. « Pourquoi ?» c'est le procédé perfide du diable, et dès l'origine.
Le Seigneur entendit l'aparté des pharisiens et de ses disciples, ou bien ces derniers le lui rapportèrent. Et la réponse ne fit pas défaut ; elle ne manque ni de profonde vérité, ni d'ironie. Le Seigneur ne consent ni à justifier ses disciples, ni à se justifier lui-même, si ce n'est d'une façon voilée. Sa réponse dit tout à la fois ce qu'il est, ce que sont les pharisiens et les scribes, ce que sont les publicains et les pécheurs, et comment l'attitude des uns et des autres en face de lui est commandée par leurs dispositions respectives. Le Seigneur est médecin ; médecin des corps, surtout médecin des âmes : le miracle du paralytique vient de manifester cette double puissance. D'eux-mêmes, ceux qui se sentent malades recourent a lui : qui peut le leur reprocher ? Le médecin se prête a ceux pour qui il est venu ; qu'y a-t-il de plus régulier ? Le Seigneur est venu en ce monde afin de guérir et de rendre la vie - afin de guérir ceux qui ont conscience d'avoir besoin de guérison. Ceux qui se portent bien, ou du moins qui le croient, n'ont pas besoin du médecin : le Seigneur n'est pas venu pour eux. Ceux qui se croient justes n'ont pas besoin de ses miséricordes ; mais lui se doit aux pécheurs, il est venu les inviter à la pénitence. Malheur a ceux qui se suffisent ! Malheur aux pharisiens qui n’ont besoin de rien pour eux-mêmes et qui n'ont pour les pécheurs que du mépris ! Les pharisiens et les scribes sont en quelque sorte repoussés dans leur orgueilleuse justice, qui ne leur donne ni titre ni place dans le monde nouveau, dans le Royaume.
Sans doute ils auraient pu objecter que Dieu avait fait du peuple juif un peuple à part, isolé de la gentilité et des hommes de péché. Mais le pharisaïsme avait exagéré toutes choses : autre est la prudence qui se garde, autre la hauteur qui dédaigne. Et afin de repondre d'un mot à cette instance non exprimée, afin de montrer que sa conduite est conforme à la pensée de Dieu son pere, le Seigneur ajoute, selon saint Matthieu, Une parole d'Osée que nous retrouverons citée plus loin et dans des circonstances analogues (Mt., xii, 7) : « Allez, et comprenez ce que veut dire : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice » (Os., vi 6) Non que le Seigneur dédaigne ce qui appartient au culte et au sacrifice : il veut simplement rappeler que la loi de la charité est première et que les questions de pure correction rituelle ne viennent qu'ensuite.