Evangile commenté du lundi 15 janvier 2018 -

Hebdomada II per annum IIème semaine dans l'année
Feria II Lundi
Evangelium Evangile
Marcus (2,18-22)
In illo tempore: Erant discípuli Ioánnis et pharisǽi ieiunántes. Et véniunt et dicunt illi: “Cur discípuli Ioánnis et discípuli pharisaeórum ieiúnant, tui autem discípuli non ieiúnant?” Et ait illis Iésus: “Númquid possunt convívae nuptiárum, quámdiu sponsus cum illis est, ieiunáre? Quanto témpore habent secum sponsum, non possunt ieiunáre; vénient autem dies, cum auferétur ab eis sponsus, et tunc ieiunábunt in illa die. Nemo assuméntum panni rudis ássuit vestiménto véteri; alióquin suppleméntum aufert áliquid ab eo, novum a véteri, et peíor scissúra fit. Et nemo mittit vinum novéllum in utres véteres, alióquin dirúmpet vinum utres et vinum perit et utres; sed vinum novum in utres novos.” En ce temps là : Les disciples de Jean et les pharisiens jeûnaient ; et étant venus, ils lui dirent : Pourquoi les disciples de Jean et ceux des pharisiens jeûnent-ils, tandis que Tes disciples ne jeûnent pas ? Jésus leur répondit : Les amis de l’époux peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux ? Aussi longtemps qu’ils ont l’époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais les jours viendront où l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront en ces jours-là. Personne ne coud une pièce de drap neuf sur un vieux vêtement ; autrement, la pièce de drap neuf emporte une partie du vieux, et la déchirure devient plus grande. Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin rompra les outres, et le vin se répandra, et les outres seront perdues ; mais le vin nouveau doit être mis dans des outres neuves.
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.


Commentaire par Dom Paul Delatte (1848-1937), osb, abbé de saint Pierre de Solesmes
Il est à noter que la guérison du paralytique, la vocation de Lévi et l'incident que nous venons de lire sont rapportés, et dans le même ordre, par les trois synoptiques. Rien, pas même le texte de saint Luc, ne nous oblige à penser que la contestation relative au jeûne eut lieu dans la salle à manger de Lévi, ou du moins le jour de son festin. Les disciples de saint Jean-Baptiste, fidèles à la pratique austère de leur maître (Mt., xi, 18), unissaient les jeûnes rigoureux à de longues et fréquentes prières. De même agissaient, mais pour des motifs moins purs, les disciples des plus célèbres pharisiens. « Je jeûne deux fois la semaine ! » proclame l'un d'eux (Lc, xviii, 12). Ce jeûne, non légal mais passé en coutume, avait lieu le lundi et le jeudi ; et avec quelle ostentation, nous l'avons appris du Seigneur lui-même. Et les pharisiens qui, pour jeûner, prenaient la livrée de la tristesse, en prenaient aussi les suites naturelles. Les gens qui jeûnent sont facilement mécontents, et ils le sont plus facilement encore lorsque l'on mange devant eux : cela leur semble une injure ; ils souffrent deux fois alors, et de leur mal, et du plaisir d'autrui. Quelques disciples de Jean et un groupe de pharisiens, vexés probablement de ce que Jésus eût fait honneur au repas du publicain, s'en vinrent poser au Seigneur une autre question chagrine. Le premier grief avait été : Pourquoi mange-t-il avec ce monde-là ? le second : Pourquoi mange-t-il quand nous ne mangeons pas ? Tout à l'heure, les pharisiens s'adressaient aux disciples afin de critiquer le Maître : maintenant ils abordent le Maître pour attaquer les disciples ; on reconnaît facilement le dessein de semer la zizanie. « Pourquoi vos disciples se soustraient-ils à cette sage et vénérée pratique du jeûne ? pourquoi mangent-ils et boivent-ils, alors que les disciples des maîtres incontestés et des saints en Israël se livrent à leurs austérités accoutumées ? »
On dirait qu'il y a chez le Seigneur un effort constant pour déjouer l'inquisition pharisienne. Nous le remarquions naguère dans la réplique : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Ici encore, le Seigneur écarte la question avec une nuance d'ironie et avec un sourire. A l'interroger avec une intention droite, on eût obtenu de lui toute la lumière ; à le questionner sans droiture, on n'obtient qu'une réponse enveloppée, mesurée aux dispositions de ceux qui interrogent. La première partie de cette réponse est surtout destinée aux disciples de Jean-Baptiste. On en appelle à leurs souvenirs. Autrefois, lorsque, dans un sentiment de dévotion exagérée envers leur maître, ils avaient paru s'alarmer de la popularité croissante du Seigneur, Jean les avait calmés par de douces paroles : Qui habet sponsam sponsus est ; amicus autem sponsi, qui stat et audit eum, gaudio gaudet propter vocem sponsi. Hoc ergo gaudium meum impletum est (Jo., III, 29). Le Seigneur retient la comparaison de Jean. Puisqu'il est l'époux, c'est le temps des noces. Les fils de l'époux, c'est à-dire, selon les coutumes juives, ses compagnons et ses amis, ceux qui l'escortent partout et font partie de la fête nuptiale à un titre éminent ; comment pourraient-ils jeûner et revêtir les livrées de la tristesse, aussi longtemps que l'époux est avec eux ? Mais les noces ne durent pas toujours ; le jour viendra où l'époux leur sera ravi ; alors ils pourront reprendre les jeûnes habituels. — Est-ce une prophétie voilée de la Passion du Seigneur et de la tristesse qui remplirait alors le cœur des apôtres ? Ou bien n'est-ce qu'une allégorie gracieuse, expliquant et justifiant la joie des disciples de Jésus à posséder leur Maître, une allusion à l'allégresse des jours messianiques ? Les disciples de saint Jean retrouvaient dans cette réponse quelque chose de l'enseignement du Précurseur ; et le Seigneur justifiait à leurs yeux la conduite des siens : les apôtres sont dans des conditions spéciales ; il est telles circonstances où des coutumes vénérables, mais pourtant simplement humaines, n'obligent point. La question même du jeûne n'est pas abordée et demeure intacte ; et nous savons par ailleurs que Jésus recommande cette forme de pénitence. Aussi bien, si nous voulions prendre à la lettre la réflexion du Seigneur, nous serions à jamais dispensés du jeûne, puisque, depuis sa Résurrection et son Ascension, le Seigneur demeure avec nous, et que la fête nuptiale est éternelle.
L'évangile ajoute deux paraboles qui envisagent doctrinalement le même problème et ruinent par la base l'argument de parité que pharisiens et Johannites prétendaient instituer entre leur régime et celui du collège apostolique. Ils semblaient ne considérer la doctrine du Seigneur que comme une simple variété de la Loi juive, une adaptation du mosaïsme à certains besoins des temps nouveaux. Mais Jésus écarte, sous le voile de l'allégorie, ce système de fusion et de compromis qui plus tard sera dénoncé ouvertement dans les épîtres aux Galates et aux Romains. Sans rien retirer des enseignements donnés sur la montagne : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes », le Seigneur suggère ici que son œuvre est totalement une création nouvelle et non pas une réédition du judaïsme, tel surtout que le comprenaient les pharisiens. Le christianisme est nouveauté, le judaïsme vétusté. Le christianisme n'est pas une marqueterie, le régime nouveau n'est pas tel que l'on puisse lui coudre à volonté telles ou telles prescriptions empruntées à des régimes différents. Personne ne s'aviise d'arracher à un habit neuf un morceau d'étoffe solide pour le coudre à un vieil habit. Sinon, le rapiéçage emporte une partie du vieux vêtement et la déchirure devient plus large. Qu'a-t-on gagné ? on a déchiré l'habit neuf, et la pièce qui lui a été empruntée ne s'assortit pas avec le vieil habit. Lorsque vous essaierez de coudre un lambeau de christianisme à un ensemble de prescriptions rabbiniques, le rapprochement lui-même montrera ce qu'il y a de disparate et d'mconciliable entre les deux régimes : l'un, tout de pratiques extérieures, l'autre saisissant l’homme par le cœur et par l'âme. Le Seigneur revendique donc pour les siens la liberté d'une formation nouvelle, d'un tempérament nouveau.
Seconde comparaison. Noter qu'elles ont toutes les deux une couleur locale : il s'agissait des repas, à l'occasion du festin de Lévi ; on y apportait sa belle tunique, on y servait du vin. Personne, dit le Seigneur, dont la critique devient plus ferme encore, personne ne verse le vin nouveau, qui fermente avec jouissance, dans de vieilles outres toutes gercées et amincies. Sinon, sous le travail de la fermentation, les outres éclateront, et tout sera perdu, contenant et contenu. Le vin jeune et généreux du christianisme doit être confié à des âmes jeunes, qui accueillent, qui ne se scandalisent pas de son bouillonnement, de sa liberté et de sa joie. Il est sage de verser le vin nouveau dans des outres neuves, la doctrine généreuse dans des intelligences libres de préjugés ; et alors tout se conserve, les outres et le vin, et utraque conservantur. Le christianisme est un ensemble complet, un tout organisé et vivant ; il n'a besoin que de lui-même et écarte les éléments qu'on voudrait lui ajouter du dehors. Le Seigneur ne se borne pas à montrer l'incompatibilité des deux systèmes ; il fournit la raison secrète de l'hostilité pharisaïque : Et nemo bibens velus, statim vult novum ; dicit enim : vetus melius est. Le Juif est trop accoutumé au vin du mosaïsme pour se plaire au vin nouveau. A priori, il déclare que l'ancien est meilleur. A peine a-t-il trempé ses lèvres au breuvage que le Seigneur vient offrir à l'humanité, qu'il s'en détourne : son palais n'en peut goûter la saveur ;
Il nous semble qu'avec ces derniers événements nous arrivons à la fin de la première année du ministère de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Un grand mouvement de popularité s'est déjà manifesté autour de lui. Sur la fin, des incidents se sont produits qui révèlent le fond des cœurs et laissent apercevoir sur quelle ligne se produiront l'hostilité et la rupture. Mais tout est calme encore. Prise dans son ensemble, la première année fait augurer autre chose que ce qui sera réellement. Les documents relatifs à cette période sont plus rares, les récits moins abondants ; peut-être les auditeurs du Seigneur n'avaient-ils pas songé encore à recueillir par écrit ses actes et ses discours.