Evangile commenté du mardi 16 janvier 2018 -

Hebdomada II per annum IIème semaine dans l'année
Feria III Mardi
Evangelium Evangile
Marcus (2,23-28)
Factum est Iesus cum ipse sábbatis ambuláret per sata, discípuli eíus coepérunt prǽgredi velléntes spicas. Pharisǽi autem dicébant ei: “Ecce, quid fáciunt sábbatis, quod non licet?” Et ait illis: “Númquam legístis quid fécerit David, quando necessitátem hábuit et esúriit ipse et qui cum eo erant? Quómodo introívit in domum Dei sub Abiáthar príncipe sacerdótum et panes propositiónis manducávit, quos non licet manducáre nisi sacerdótibus, et dedit étiam eis, qui cum eo erant?” Et dicébat eis: “Sabbátum propter hóminem factum est, et non homo propter sábbatum; ítaque dóminus est Fílius hóminis étiam sábbati.” Il arriva que, le Seigneur passant le long des blés un jour de sabbat, Ses disciples se mirent, chemin faisant, à arracher des épis. Et les pharisiens Lui disaient : Vois, pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui n’est pas permis ? Il leur dit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il fut dans le besoin, et qu’il eut faim, lui et ceux qui l’accompagnaient ; comment il entra dans la maison de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar, et mangea les pains de proposition, qu’il n’était permis qu’aux prêtres de manger, et en donna à ceux qui étaient avec lui ? Il leur disait encore : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. C’est pourquoi le Fils de l’homme est maître du sabbat même.
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.


Commentaire par Dom Paul Delatte (1848-1937), osb, abbé de saint Pierre de Solesmes
Après la fête, le Seigneur et ses disciples sont revenus en Galilée. Comme à Jérusalem, c'est sur la question du sabbat que se prononce aussitôt le conflit ; et cette controverse ne finira plus : il ne semble pas d'ailleurs que le Seigneur ait beaucoup cherché à fuir l'occasion... L'expression in illo tempore de saint Matthieu n'est qu'un procédé de transition vague et n'indique point la continuité rigoureuse des faits. C'était un jour de sabbat : in sabbato secundo primo, dit saint Luc. Le mot ---- n'est pas certain comme leçon : mais peut-être l'omission dans plusieurs manuscrits est-elle venue de la difficulté exégétique que ce terme soulève. Ce qu'on a supposé de mieux pour la résoudre, c'est qu'il s'agit du premier sabbat de la deuxième année, dans le cycle sabbatique de sept ans ; ou bien du premier sabbat de l'année religieuse des Juifs. L'année religieuse commençait pour eux en Nisan (mars-avril), l'année civile en Tisri (septembre-octobre) : le « sabbat second-premier » serait le premier de l'année religieuse qui commence et qui est seconde par rapport à l'année civile : c'est le second premier sabbat, le tout premier ayant eu lieu en Tisri. Quoi qu'il en soit, l'évangile nous dit que le Seigneur et les siens joassaient ce jour-là parmi les blés : les moissons étaient encore sur pied, mais elles étaient mûres ; c'était entre la Pâque et la Pentecôte juives.
Les disciples avaient faim : le Seigneur lui aussi probablement, mais lui endurait sa faim, tandis que les disciples essayèrent de la tromper. Ils firent ce qu'ont fait tous les enfants : chemin faisant, ils cueillirent des épis, les broyèrent, séparant le blé et la paille en soufflant, tandis qu'il passait de la main droite en la main gauche, et vice versa; puis, l'opération terminée, ils mangèrent : vellebant spicas, et manducabant, confricanies manibus. Il est à remarquer qu'en agissant ainsi, les disciples n'étaient aucunement des maraudeurs ; et ce n'est pas sur ce point que portera la critique pharisienne. Le vrai propriétaire de toutes choses, c'est Dieu. Il l'était à un titre spécial de la terre promise ; et, en vertu de son domaine souverain, afin de montrer la fraternité qui unirait tous les Juifs, il avait statué dans le Deutéronome (xxiii, 24-25) : « Lorsque vous entrerez dans la vigne de votre prochain, vous pourrez manger des raisins à votre gré et vous en rassasier : mais vous n'en mettrez pas dans votre panier. Si vous entrez dans les blés de votre prochain, vous pourrez cueillir des épis avec la main, mais vous ne mettrez pas la faucille dans les blés d'autrui. » Le geste des disciples n'échappa point à certains pharisiens. Comment expliquer qu'ils se soient rencontrés dans les blés, un jour de sabbat, avec le Seigneur et ses disciples ? Peut-être le souci de prendre le Seigneur en défaut leur faisait-il trouver tous les prétextes pour se mêler assidûment à la vie du collège apostolique ; à moins d'admettre que le voyage du Seigneur et des siens n'ait été déterminé par un motif de piété auquel les pharisiens pouvaient prendre part. « Voyez, disent-ils au Seigneur, (selon saint Luc, la question s'adresse aux disciples), voyez ce que font vos disciples ; pourquoi agissent-ils ainsi un jour de sabbat ? » Froisser des épis était assimilé par les rabbins à une œuvre servile !
L'observance du sabbat était une des plus graves de la Loi. Elle signifiait symboliquement la fidélité avec laquelle l'action de l'homme doit se calquer sur l'activité divine. Dieu avait voulu se réserver un jour qui ne fût qu'à lui, et épargner à l'homme la nécessité d'être courbé, ce jour-là, vers la terre et les intérêts matériels : on respirerait l'air de Dieu un jour sur sept. Mais, grâce à la casuistique fatigante des pharisiens, on ne respirait pas plus le jour du sabbat que les autres jours C'était même un jour plus compliqué que les autres. On était moins soucieux d'être à Dieu que de s'abstenir des innombrables choses interdites Les trente-neuf prohibitions principales avaient des corollaires infinis, dans lesquels le Juif était étroitement emprisonné. C'est au souvenir de cette théologie diffîcultueuse que saint Pierre dira au concile de Jérusalem : « Pourquoi imposer aux convertis un fardeau que nous n'avons pu porter, ni nous ni nos pères ? » (Act., xv, 10), et que le Seigneur reprochera quelque jour aux pharisiens de surcharger à l'excès les épaules du peuple. Dans sa réponse, Jésus se fait l'avocat des disciples. Il ne supprime pas le repos du sabbat ; même, il ne s'attarde pas à contester l'interprétation rabbinique sur les épis qu'on ne saurait broyer ce jour-là. Il se borne à montrer par deux exemples, l'un ancien déjà, mais que les Juifs ne pouvaient récuser, l'autre continuel et permanent, que la loi du sabbat cède à un motif de charité ou de nécessité. Après avoir justifié le fait par des précédents, il affirmera le droit du Christ.
N'avez vous jamais lu, dit-il à ces casuistes, ce qui est rapporté au livre des Rois (I Reg., xxi) ? David, fuyant la colère de Saul, s'était retiré à Nobé, avec une escorte, auprès d’Achimélech, prince des prêtres. — Saint Marc parle d'Abiathar : est-ce une erreur de copiste ? Ou bien Abiathar exerçait-il le pontificat du vivant de son père Achimélech : car Achimélech avait un fils de ce nom (I Reg., xxii, 20) ? Ou bien l'évangile cite-t-il Abiathar parce qu'il était plus connu, comme le grand-prêtre du temps de David ? — David entra dans la maison de Dieu, et, pressé par la faim, demanda au prêtre « cinq pains ou ce qui se trouverait ». Or, il n'y avait là que des pains de proposition, réservés aux seuls prêtres. Achimélech, estimant que la nécessité et la charité étaient la première loi, donna les pains à David, qui en offrit à ses gens. Ils n'étaient pas prêtres : ils furent pourtant traités comme tels. Il existe donc des lois positives qui s'inclinent et s'effacent devant les lois naturelles. Et notons de plus que l'acte d'Achimélech, plus grave que la cueillette de quelques épis, avait eu lieu un jour de sabbat. Car, selon le texte des Rois, les pains abandonnés à David venaient d'être enlevés de dessus la table d'or et remplacés par des pains frais : ce qui avait lieu chaque samedi (Lev., xxrv, 5-9).
A ce premier exemple, le Seigneur en ajoute un autre, impliqué dans la Loi elle-même, faisant corps avec elle : les pharisiens ne doivent pas ignorer la teneur d'une loi dont ils se prétendent les gardiens. Or, les sacrifices prescrits le jour du sabbat ne pouvaient être offerts à Dieu que moyennant des œuvres qui étaient matériellement Une \àolation du, repos sabbatique (Num., xxvni, 9-10). Ce n'était, en effet, qU'au prix d'Un travail, que l'on pouvait offrir les sacrifices, renouveler les pains de proposition, veiller à la propreté du temple. Il est donc telle violation du sabbat qui est prescrite comme Un devoir. Les prêtres ne sont donc pas coupables de faire ces oeu\Tes dans le temple ; ils le seraient, s'ils ne les acconiplissaient pas. Et le Seigneur fortifie ces exemples par des considérations très pertinentes, car elles vont au-devant des contestations secrètes et des exceptions que les pharisiens, toujours gens de ressource, pouvaient opposer. « Il est vrai, pouvaient-ils dire, les prêtres, le jour du sabbat, travaillent dans le temple : mais c'est la circonstance du temple qui justifie et sanctifie leur travail. » Il est vrai aussi, leur répond le Seigneur, « et je vous le déclare, il y a ici quelque chose de plus grand que le temple. » C'était appeler l'attention des Juifs sur sa jîersonne, sur sa mission et celle des apÔtres, sur la grandeur de la révolution qu'il venait accomplir : c'était, après avoir justifié le fait incriminé, pousser jusqu'à une affirmation de droit, infiniment considérable. Puis, pour la seconde fois (Mt., ix, 13), le Seigneur rappelle aux pharisiens ce principe contenu dans l'économie ancienne : « C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. » Il est louable d'aimer la loi de Dieu et le repos du sabbat : mais ce que vous voulez sauvegarder, c'est la loi telle que votre esprit étroit l'a conçue, c'est le sabbat tel que vous l'avez fait. Si vous aviez compris la pensée de Dieu, jamais vous n'auriez condamné des innocents, parce que vous auriez entendu en vos cœurs la charité plaider pour eux. Après tout, c'est le sabbat qui est pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat : le sabbat a été institué dans l'intérêt de l'homme, pour le perfectionner, non pour le détruire ; lorsque le bien de l'homme l'exigera, la loi du sabbat, qui est pour lui, pourra subir exception.
« Le Fils de l'homme est donc le maître, même du sabbat » : formule un peu mystérieuse, reproduite dans les mêmes termes par les trois synoptiques, comme conclusion de tout l'incident. Elle invite la pensée jup'e à reconnaître en Jé-.us Une autorité supérieure à celle de l'homme. Car le Seigneur ne se dit pas supérieur siniplement aux interprétations pharisicnnes de la loi, et assez compétent pour écarter toutes coutumes et appréciations qui ne seraient pas conformes à l'esprit de la loi : il se dit le maître du sabbat, Dominus sabbati. Est-ce parce qu'il l'a faite, cette loi, et qu'il a autorité sur elle, comme premier législateur, comme l'ayant lui-même instituée? Ce serait l'affirmation qui a tant scandalisé naguère et irrité Jérusalem. Mais ici, il semble que le Seigneur ait voulu suggérer qu'il est le maître du sabbat au titre d'Homme-Dieu et comme nouvel Adam. Il dit : Filius hominis, et il veut établir une liaison de conséquence entre la formule présente et celle qui a précédé, et d'après laquelle « le sabbat est pour l'homme ». Le sabbat était pour Adam : il est bien plus encore jjour le second Adam, ix)ur Thumanité nouvelle unie à son chef ; les exigences et les besoins de cet Adam nouveau régleront désormais la loi du sabbat et interpréteront toute loi poisitive.