Evangile commenté du lundi 22 janvier 2018 - de la férie

Hebdomada III per annum IIIème semaine dans l'année
Feria II Lundi
Evangelium Evangile
Marcus (3,22-30)
In illo tempore: Scribae, qui ab Hierosólymis descénderant, dicébant: “Beelzébul habet” et: “In príncipe dǽmonum éicit daemónia.” Et convocátis eis, in parábolis dicébat illis: “Quómodo potest Sátanas Sátanam eícere? Et si regnum in se dividátur, non potest stare regnum illud; et si domus in semetípsam dispertiátur, non póterit domus illa stare. Et si Sátanas consurréxit in semetípsum et dispertítus est, non potest stare, sed finem habet. Nemo autem potest in domum fortis ingréssus vasa eíus dirípere, nisi prius fortem álliget; et tunc domum eíus dirípiet. Amen dico vobis: Ómnia dimitténtur fíliis hóminum peccáta et blasphémiae, quibus blasphemáverint; qui autem blasphemáverit in Spíritum Sanctum, non habet remissiónem in aetérnum, sed reus est aetérni delícti.” Quóniam dicébant: “Spíritum immúndum habet.”
Verbum Domini. R/. Laus tibi, Christe.Parole du Seigneur. R/. Louange à Toi, ô Christ.


Commentaire par Dom Paul Delatte (1848-1937), osb, abbé de saint Pierre de Solesmes
Connaissant bien les desseins perfides et secrets de ses ennemis, Jésus groupe la foule autour de lui et consent à se justifier. Son plaidoyer revêt la forme parabolique ; il repousse le blasphème des Juifs avec fermeté, mais avec mesure. Satan, dit-il, n'est pas un sot. Il ne saurait aller contre lui-même. Il ne délègue pas à autrui le pouvoir de détruire Satan. Son royaume est sans doute le royaume de la contradiction et du désordre : mais il n'est anarchique que parce qu'il veut le mal, et il est un dans sa haine contre Dieu. Tout royaume divisé contre lui-même est voué à la dévastation et à la ruine : les maisons s'écrouleront les unes sur les autres. Toute cité ou toute famille qui se divise contre elle-même, dans une lutte de frères contre frères, comment pourrait-elle subsister ? L'unité est la loi de l'être, et l'entente la condition de toute société. Satan le sait bien. Quel intérêt prendrait-il à se détruire ? S'expulserait-il donc lui-même ? Mais alors, comment prétend-il établir son règne ? S'il en était ainsi, ce serait la fin de son empire. Il faut donc chercher ailleurs que dans un pacte a\'ec Béelzébub l'explication de mon pouvoir sur les démons.
A cet argument de bon sens, dont la forme et la portée sont universelles, le Seigneur ajoute un argument ad hominem, qui fera éclater la mauvaise foi de l'interprétation pharisienne. « Vous dites que c'est au nom de Béelzébub que je chasse les démons? Mais vos fils, au nom de qui, eux, les chassent-ils? » Filii vestri désigne, non pas les enfants des Juifs en général,' ni les fils des pharisiens, mais leurs disciples, à qui l'on enseignait les exorcismes et les formules d'adjuration contre les démons. Josèphe nous apprend que Salomon avait écrit certaines formules d'exorcisme très efficaces, et il ajoute : « Cette thérapeutique s'exerce encore aujourd'hui parmi nous » (ArcheoL, 1. VIU, c. II). Saint Luc (ix, -19-50) nous parle d'un exorciste chassant les démons au nom du Seigneur, encore qu'il ne fût pas son disciple, et que les apÔtres dénoncèrent vainement à leur Maître « Laissez-le faire, dit le Seigneur, celui qui n'est pas contre vous est pour vous. » Nous savons par les Actes (xix, 13-16) ce qui advint aux sept fils du prmce des prêtres Scévas, qui prenaient sur eux d'exorciser au nom de Celui qu'annonçait saint Paul. La question du Seigneur signifie donc : Et vos disciples à vous, est-ce donc aussi en vertu d'un pacte avec Béelzébub qu'ils chassent les démons ? "Vous ne répondez pas ? Eh bien, que vos disciples soient eux-mêmes les témoins et les juges de votre hameuse partialité. Pourquoi, en effet, le pouvoir que les pharisiens communiquent avec leurs formules serait-il de Dieu, et le pouvoir exercé d'autorité et sans formule par Jésus de Nazareth serait-il de Satan? D'où vient cette différence d'interprétation ? — Mais si c'est par l'Esprit de Dieu (par le doigt de Dieu, dit saint Luc) que j'expulse les démons, et vous êtes obligés de le reconnaître, c'est donc que le Royaume de Dieu commence à se réaliser parmi vous ; les temps messianiques sont commencés pour Israël. En Dieu, le bras, la main, signifient les facultés d'exécution, et le doigt de Dieu, c'est, en langage juif, un des synonynes de Dieu même.
Les paroles qui suivent rappelaient aux auditeurs un texte d'Isaïe : Nuinquid tuetur a johi praeda ? aut qiiod captum fuerit a robusto, salvum esse poterit (xlix, 24)? Sur les lèvres du Seigneur, elles sont une démonstration nouvelle, une illustration de ce qui vient d'être dit : c'est par la vertu de Dieu que les démons sont expulsés, et ainsi est fournie la preuve que le Royaume de Dieu se substitue déjà peu à peu au royaume usurpé de Satan. On ne saurait pénétrer dans la maison de l'homme robuste, et lui arracher ses biens, qu'après l'avoir tout d'abord enchaîné luimême ; alors seulement on mettra sa maison au pillage. Aussi longtemps que le fort, bien armé, parvient à garder sa maison, ce qu'il possède est en paix sous sa main. Mais survienne un plus fort que lui : il le vaincra, il s'emparera des armes mêmes, de tout l'attirail en qui le puissant mettait sa confiance et sa fierté, et il distribuera ses dépouilles. Le fort, c'est Satan. Son royaume est un, sa maison est unie. Tous les anges inférieurs à lui lui demeurent hiérarchiquement soumis joour le mal : ce sont les instruments du jouissant. Et la conclusion est fort claire : si le Fils de l'homme s'empare des instruments du diable et chasse des possédés les anges impurs sans que Satan les puisse défendre, ce n'est pomt en vertu d'un pacte : c'est parce que, au préalable, il a enchaîné Satan lui-même et s'est révélé plus fort que lui.
Ainsi est décrite par avance toute l'économie de la Rédemption. On remarquera comment le Seigneur prépare graduellement les âmes à la reconnaissance de sa divinité ; une intelligence bien faite devait se demander : Qui donc est plus fort que le prince des démons? Et cette hostilité entre le fort et le plus fort, entre le Christ et Satan est de telle nature, continue le Seigneur, que tout compromis entre les deux règnes est impossible, toute neutrahté interdite. On ne saurait se désintéresser, se tenir à distance, se borner à l'appréciation des coups échangés : il faut prendre parti. Qui non est mecum, contra me est : quiconque n'est pas avec moi est contre moi ; quiconque ne recueille pas avec moi les épis, au lieu de les grouper, celui-là les disperse. Aller avec d'autres moissonneurs que moi, c'est s'appauvrir de tout ce que l'on croit gagner. — ' Serait-il injustifié de reconnaître dans ce texte une locution proverbiale dont se servirait le Seigneur pour clore, par une assertion commune et incontestée, la discussion relative à l'intervention de Satan contre lui-même?
L'alternative rigoureuse : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi » s'adressait surtout à la foule ; les paroles qui viennent ensuite visent les pharisiens : elles soulignent la malice et la responsabilité d'hommes qui, eux, ont résolument fait leur choix entre le Christ et Satan, qui luttent tout à la fois et contre Dieu et contre leur âme. « Vous prétendez, et c'est là un blasphème, qtie je suis l'instrument d'un esprit impur ? aussi, en vérité, je vous le dis : tout péché et tout blasphème sera remis aux enfants des hommes ; quiconque parlera contre le Fils de l'homme pourra recevoir son pardon : mais quiconque parlera et blasphémera contre le Saint-Esprit ne recevra jamais de rémission, ni dans ce siècle, ni dans le siècle à venir : il est coupable d'une faute éternelle. » La même doctrine se retrouve en saint Luc, xii, 10 : elle exige quelques réflexions.
Le Seigneur agissait sous l'influence de l'Esprit de Dieu (Lc, IV, 1, 14, 18 ; Hebr., ix, 14). Au même Esprit obéissent ceux qui sont les enfants de Dieu, en vertu de leur union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu (Rom., viii, 14). C'était à cette action de l'Esprit de Dieu, présent dans le Messie, qu'il était naturel d'attribuer l'expulsion des esprits impurs. Or, plutôt que d'en venir à cette conclusion si normale, la passion des scribes et des pharisiens blasphémait l'Esprit-Saint qui agissait dans le Seigneur, elle le confondait avec resprit du mal. C'est là le péché sans pardon, le péché éternel : parce qu'il recèle Une opposition déloyale et opiniâtre à la vérité aperçue, parce qu'il crée un obstacle absolu à la grâce, parce qu'il ferme résolument l'âme à la lumière. C'est le péché irrémissible, non que la miséricorde de Dieu soit impuissante à pardonner un péché, quel qu'il soit : mais parce qu'il témoigne d'un état d'endurcissement, de raidissement contre la miséricorde. C'est l'empoisonnement des sources mêmes de la grâce. Le remède à une nature déchue, le seul remède, c'était le Seignem' : et en prétendant que le Seigneur accomplissait ses teu\Tes au nom de Béelzébub, les pharisiens s'interdisaient le remède. Se tromper de prime abord sur la vraie personnauté et la niission du Fils de l'homme, blasphémer à son sujet par ignorance, par légèreté, à raison de certains préjugés, est faute pardonnable : la mentalité juive était si peu préparée à l'apparition d'un Messie humble et souffrant ! N'est-il pas \Trai qu'il y a mie différence extrême entre le pharisien qui attribue au diable les bienfaits du Seigneur, et Paul de Tarse qui dit de lui-même : « J'ai d'abord été blasphémateur et persécuteur, » et doit ensuite ajouter : « mais Dieu m'a fait miséricorde, parce que j'ai agi dans l'ignorance et l'incrédulité » (I Tim., i, 13)? Le péché contre le Saint-Esprit est une résistance consciente et résolue aux influences divines, aux grâces du dedans comme aux signes et aux miracles de l'extérieur.
C'est en effet au centre de nous-mêmes, à la source de notre activité, qu'il faut porter l'effort de cette loyauté active qui nous Uvre à la lumière. C'est le vrai point de départ de toute la vieL'homme possède cette redoutable puissance de définir, par son amour premier, tout ce qu'il sera, tout ce qu'il accomplira. Faites que l'arbre soit bon, poursuit le Seigneur en saint Matthieu : et son fruit sera bon ; mais si vous le faites mauvais, attendez-vous à ce que les fruits en soient mauvais. L'expérience commune nous l'atteste : c'est aux fruits qu'on reconnaît l'arbre. En vertu d'une loi divine, les êtres produisent « selon leur espèce ». Une fois déjà, le Seigneur l'a rappelé, dans le discours sur la montagne ; mais le principe est actuellement d'une application très opportune, puisqu'il en^•cloppe l'appréciation et de la conduite du Seigneur, et de l'attitude des pharisiens. Tant vaut le fruit, tant vaut l'arbre, disait Jésus : or, il dépensait, lui, sa vie à faire le bien ; il réclamait même le droit de le faire toujours, fût-ce le jour du sabbat. Quant à ses ennemis, ils machinaient sa mort ; leurs conversations, leur entente avec les hérodiens, leur blasphème contre le Saint-Esprit, tout traduisait leur perversité.
Et loin de paraître s'en étonner, le Seigneur, qui lit jusqu'au fond des âmes, leur déclare, comme autrefois Jean-Baptiste : Vous n'êtes point de la race d'Abraham, mais de la race des vipères : vous cherchez, vous aimez, et au besoin vous procurez la mort. Comment vos discours à mon sujet seraient-ils bons, puisque vous êtes mauvais foncièrement ? Ex abundantia enim cordis os loquitur. Le cœur de chacun est le laboratoire secret où se préparent les paroles et les œuvres : c'est de l'abondance de ce travail silencieux que sortent les discours. L'homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor ; et l'homme mauvais, de son mauvais trésor, tire du mal. Nos actes extérieurs traduisent ce que nous sommes et révèlent ce que nous portons dans l'âme : or, je vous l'afïirme, ajoute le Seigneur, même d'une parole vaine, inutile, inconsidérée, les hommes auront à rendre compte au jour du jugement. Dieu regardera si cette parole, en apparence insignifiante ou légère, part d'un fonds de malice réelle. Si ce n'est qu'une parole, on la traitera comme telle ; il en sera autrement si elle est la traduction, même inadéquate, d'une disposition perverse consentie. Mais, en toute hypothèse, ce seront nos discours qui fourniront la matière, au moins partielle, du jugement suprême : à leur sujet sera prononcée, ou la sentence de condamnation, ou celle d'acquittement. — Il n'est pas nécessaire, pour expliquer le verset 36 de saint Matthieu, de supposer que les pharisiens s'étaient efforcés d'atténuer leur blasphème, en protestant que ce n'était qu'une parole Un peu vive, Une simple plaisanterie. Encore que vraisemblable en soi, cette hypothèse n'a aucun appui dans le contexte.