Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (f) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (f)
Ante omnia, ne dissimulans aut parvipendens salutem animarum sibi commissarurn, plus gerat sollicitu dinem de rebus transitoriis et ter renis atque caducis ; sed semper cogitet quma animas suscepit regendas, de quibus et rationem reddi turus est. Et ne causetur forte de minori substantia, meminerit texuer scriptum : Primum quaerite regnum Dei et justitiam ejus, et haec omnia adjicientur vobis. Et iterum : Nihil deest timentibus eum. Sciatque quia qui suscepit animas regendas, praeparet se ad rationem reddendam. Et quantum sut cura sua fratrum se habere scierit numerum, agnoscat die judicii ipsarum omnium animarum est redditurus Domino rationem pro certo quia in sine dubio addita et suae animae turam discussionem pastoris de creditis Et ita timens semper futuram ovibus, cum de alienis ratioci niis cavet redditur de suis sollicitus Et cum de admonitionibus suis emendationem anis subministrat ipse efficitur a vitiis emendatus. Avant tout, qu’il ne perde pas de vue ni ne sous-estime le salut des âmes qui lui sont confiées, en donnant plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques ; mais qu’il pense toujours que ce sont des âmes qu’il a reçues à diriger et dont il lui faudra rendre compte. Et pour ne pas prétexter une éventuelle insuffisance de ressources, il se souviendra qu’il est écrit : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera surajouté », et encore : « Rien ne manque à ceux qui le craignent. » Qu’il le sache, il a reçu des âmes à diriger et doit donc se préparer à en rendre compte. Quel que soit le nombre des frères dont il se sait responsable, qu’il tienne pour certain qu’au jour du jugement il devra répondre au Seigneur de toutes ces âmes, et aussi, sans nul doute, de la sienne. Ainsi, redoutant toujours l’examen qu’un pasteur doit subir au sujet des brebis qui lui ont été confiées, il est d’autant plus soucieux de ses propres comptes qu’il doit surveiller ceux des autres ; et tandis que, par ses avis, il travaille à la correction d’autrui, lui-même se corrige de ses vices.
Avant tout, qu’il ne perde pas de vue ni ne sous-estime le salut des âmes qui lui sont confiées, en donnant plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques ; mais qu’il pense toujours que ce sont des âmes qu’il a reçues à diriger et dont il lui faudra rendre compte. Et pour ne pas prétexter une éventuelle insuffisance de ressources, il se souviendra qu’il est écrit : “ Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous . sera surajouté ” ; et encore : “ Rien ne manque à ceux qui le craignent. ”


La sollicitude de l’Abbé ne s’égarera point dans de fausses directions. Elle ne se laissera pas distraire par la préoccupation exagérée du recrutement, ni par le souci des questions financières et matérielles. Sur ce dernier point, la tentation peut être plus pressante et plus perfide ; c’est pourquoi N. B. Père insiste davantage. Car, enfin, il faut vivre. il faut grandir, il faut payer ses dettes, il faut bâtir. Et, pour cela, il faut se faire connaître, se créer de hautes et fructueuses relations, écrire des livres et les vendre, faire valoir les terres du monastère, acheter du bien, que sais-je ? rentrer, en un mot, dans une multitude d’affaires auxquelles il semblait qu’on avait renoncé par l’état religieux.
Il est sûr que l’Abbé ne saurait se désintéresser des finances du monastère sans imprudence et sans une espèce de trahison : il est redevable à la communauté de sa vigilance et de son effort sur ce point. Il suffit, pour le comprendre, de réfléchir aux maux sans nombre qu’amène l’incurie ; il n’est aucunement souhaitable à l’honneur religieux de passer par la faillite. Et non seulement il faut vivre, mais une certaine aisance est indispensable pour que tout aille bien et pour que les moines restent fidèles à la pauvreté. Le désordre, les dépenses excessives, les dilapidations, l’insouciance du lendemain, ne sauraient être considérés comme la forme authentique d’un gouvernement abbatial.
Aussi bien, ce que réclame saint Benoît, c’est que le soin des intérêts matériels n’entraîne jamais l’Abbé à négliger ou à traiter comme chose secondaire, et dont on se décharge volontiers sur d’autres, la formation et le salut éternel des âmes qui lui sont confiées : dissimulans aut parvipendes. Les âmes sont la Vraie richesse du monastère, et que valent, comparées à elles ces choses transitoires et terrestres et caduques  ?
Sans doute, l’Abbé doit être un administrateur avisé des biens temporels, puisqu’ils ont un caractère sacré du fait de leur appartenance au Seigneur ; mais les âmes sont à Dieu bien davantage, et c’est d’elles aussi, d’elles surtout, qu’il devra rendre compte : Sed semper cogitet quia animas suscepit regendas, de quitus et rationem redditurus est.
Et, pour que l’Abbé ne soit pas tenté d’alléguer la modicité des ressources du monastère, qu’il se souvienne de ce qui est écrit en saint Matthieu (Vl, 33) et dans le psaume XXXlll (10). Dieu s’est engagé. Si la maison est fervente, les ressources comme les postulants, viendront, à l’heure de Dieu et dans la mesure voulue par lui. Aux monastères fidèles et qu’il aime, le Seigneur donne le nécessaire ; quelquefois un peu moins, de peur que l’aisance n’incline les moines et l’Abbé à se dispenser de la confiance en Dieu. Les mondains nous demandent : N’est-il pas vrai que certaines expressions du chapitre Vl de saint Matthieu semblent excéder les lois de la prudence humaine ? quel est donc leur sens véritable ? - Celui-ci : Dieu veut nous induire à la confiance et marquer que nulle préoccupation ne doit prévaloir sur elle ; il se sert, dans ce dessein, de divers exemples propres à l’inspirer, mais sans nous dire pourtant que nous sommes dispensés d’agir : au fond, les lis et les oiseaux sont actifs. Nous pouvons bien croire aussi qu’il y a des délicatesses que le monde ne saurait saisir, des conseils évangéliques qui ne peuvent se réaliser que dans le monastère, plus affranchi des conditions créées, appartenant davantage à Dieu. Et c’est à raison de la juridiction éminente exercée par la Providence sur ceux qui sont à elle, que la confiance devient une loi, plus encore peut-être que la prudence : car, après tout, la confiance, est vertu théologale, la prudence vertu morale seulement ; et, tandis que je ne suis pas obligés observer semper et pro semper la prescription de la prudence, jamais je ne suis dispensé de la confiance absolue.

Qu’il le sache, il a reçu des âmes à diriger et doit donc se préparer à en rendre compte. Quel que soit le nombre des frères dont il se sait responsable, qu’il tienne pour certain qu’au jour du jugement il devra répondre au Seigneur de toutes ces, âmes, et aussi, sans nul doute, de la. sienne. Ainsi, redoutant toujours l’examen qu’un pasteur doit subir au sujet des brebis qui lui ont été confiées, il est d’autant plus soucieux de ses propres comptes qu’il doit surveiller, ceux des autres ; et tandis que, par ses avis, il travaille à la correction d’autrui, lui-même se corrige de ses vices.

N. B. Père ne craint pas les répétitions lorsqu’il s’agit de rappeler à l’Abbé le prix des âmes, le caractère délégué de son pouvoir, le sévère jugement qui l’attend. Alors qu’au tribunal de Dieu chacun répondra pour soi, l’Abbé répondra et pour lui-même, et pour toutes les âmes qui ont été remises à sa sollicitude, pour chacune d’elles en particulier : ceci est incontestable, indubitable, pro certo, sine dubio. Il faudrait être insensé ou avoir perdu la foi pour ne pas être impressionné par des affirmations comme celles-là. Il faudrait aussi une forte dose d’illusion pour désirer charger ses épaules d’un pareil fardeau et surajouter aux problèmes de son âme les problèmes de l’âme d’autrui.
Puisque l’Abbé a consenti, sur l’invitation de Dieu, à se faire le serviteur de tous ; puisque son pain quotidien est le travail, le souci, la souffrance, il a bien quelque droit à la prière des siens et à leur pitié. C’est au nom de la responsabilité assumée par les prêtres et par les évêques que l’apôtre saint Paul, dans un texte dont se souvenait . sans doute N. B. Père, supplie les chrétiens de rendre, en obéissance et en docilité aimante, ce qu’ils reçoivent de dévouement et de bienfaits : Obedite praeposilis vestris et subjacete eis : ipsi enim pervigilant, quasi rationem pro animabus vestris reddituri, ut cum gaudio hoc faciant et non gementes hoc enim non expedit vobis (HEBR., Xlll, 17). Rendez l’exercice de leur charge facile et doux ; faites qu’ils la remplissent avec joie et non avec tristesse, car cela ne vous serait nullement avantageux à vous-mêmes ; la fatigue que cause à l’Abbé une communauté difficile et grondeuse se traduit toujours pour elle en un gros détriment.
S’il est vrai que les Abbés font leurs moines, il est sûr que les moines font leur Abbé et que le monastère est une école de sanctification mutuelle. Les deux dernières phrases de ce chapitre le rappellent à l’Abbé, sinon pour le rassurer, car elles sont austères encore, du moins pour fortifier son courage. La pensée constante de l’examen que le pasteur devra subir un jour au sujet des brebis qui lui ont été confiées, le soin qu’il apporte à mettre en règle les comptes d’autrui le rendront plus attentif à son compte propre : le premier bénéfice de sa charge sera donc pour lui un, accroissement de vigilance intérieure. Le fait seul d’avoir à porter d’autres âmes l’invite tout naturellement à veiller sur lui. On se laissait peut-être aller un peu lorsqu’on n’était que soi ; mais on s’observe davantage lorsqu’on est père de famille, lorsqu’on est le lieutenant de Dieu lorsque des faiblesses comme celles d’autrefois auraient désormais une portée redoutable et un retentissement chez autrui. Obligé de procurer par ses instructions l’amendement des autres, l’Abbé s’affranchira en même temps de ses propres misères et redoublera de fidélité dans sa vie. Ceux pour qui l’exercice de la parole est autre chose qu’un vain amusement, sont les tout premiers à en recueillir le fruit. Nous aimons l’harmonie et la continuité morale ; et sous cette influence, plus encore que pour nous éviter le Medice, cura teipsum, nous travaillons peu à peu à rétablir l’accord entre nos enseignements et nos actes.
Il est, pour l’Abbé, une plus grande compensation, dont saint Benoît ne parle pas : c’est l’avantage que procure le contact assidu avec les âmes qui sont bonnes. Ce contact est le plus assainissant qui existe et ressemble à une sorte de sacrement. Par ce fait, d’abord, que les âmes sont à l’Abbé un encouragement et un exemple ; mais surtout parce qu’elles lui sont comme une vision anticipée de Dieu. Plus grand est l’effet et plus voisin de sa cause, plus aussi la connaissance que nous prenons de la cause est achevée ; et ici l’effet est non seulement cette œuvre de Dieu qui s’appelle une âme spirituelle, mais encore tout le travail par lequel Dieu s’applique à la transformer et à l’unir à sa Beauté. L’Abbé peut faire ainsi une théologie sérieuse. Et, jusqu’au jour où il contemplera Dieu face à face, il ne le verra nulle part plus clairement que dans les âmes, dans la pureté de leur cristal vivant. Il n’aura pas de peine alors à se tenir très près du Seigneur, ce qui est son unique sauvegarde et sa consolation la plus assurée.
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