Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 71 - UT OBŒDIENTES SIBI SINT INVICEM 71 - L’OBÉISSANCE MUTUELLE
Obœdientiæ bonum non solum abbati exhibendum est ab omnibus, sed etiam sibi invicem ita obœdiant fratres, scientes per hanc obœdientiæ viam se ituros ad Deum. Præmisso ergo abbatis aut præpositorum qui ab eo constituuntur imperio, cui non permittimus privata imperia præponi, de cetero omnes iuniores prioribus suis omni caritate et sollicitudine obœdiant. Quod si quis contentiosus reperitur, corripiatur. Si quis autem frater pro quavis minima causa ab abbate vel a quocumque priore suo corripitur quolibet modo, vel si leviter senserit animos prioris cuiuscumque contra se iratos vel commotos quamvis modice, mox sine mora tamdiu prostratus in terra ante pedes eius iaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa commotio. Quod qui contempserit facere, aut corporali vindictæ subiaceat aut, si contumax fuerit, de monasterio expellatur. CETTE BONNE CHOSE qu’est l’obéissance n’est pas due seulement par tous à l’abbé, mais les frères s’obéiront aussi les uns aux autres, sachant que c’est par cette voie de l’obéissance qu’ils iront à Dieu. Faisant donc passer d’abord les ordres de l’abbé et des préposés qu’il a établis, auxquels nous ne permettons pas de préférer des ordres particuliers, pour le reste tous les jeunes obéiront à leurs anciens en toute charité et empressement. Si quelqu‘un faisait preuve de contestation, qu’il soit corrigé. Quand un frère pour le moindre motif est corrigé par l’abbé ou par un ancien de n’importe quelle manière, s’il sent tant soit peu que l’esprit de son supérieur est irrité contre lui et ému même légèrement, aussitôt, sans délai, il se prosternera à terre à ses pieds en signe de réparation et restera étendu jusqu’à ce que cet émoi soit apaisé par une bénédiction. Celui qui aura dédaigné de le faire subira un châtiment corporel et, s’il s’obstinait, qu’il soit expulsé du monastère.
Il est entendu que personne ne peut corriger ses frères sans mandat ; mais enfin plusieurs possèdent ce mandat. Et il s’agit beaucoup moins, pour le moine soucieux de perfection, de vérifier les titres de celui qui commande ou qui punit’ que d’obéir simplement en toutes choses et à tous. Bien loin d’exercer sur ses frères une surveillance maussade et de les molester par des répressions tyranniques, que chacun s’applique donc à se soumettre à tous .
Le chapitre comprend deux parties : comment accueillir l’ordre d’un frère ou lui rendre un service ; comment accueillir certaines réprimandes des supérieurs.

Obedientia ; bonum non solum abbati exhibendum est ab omnibus, sed etiam sibi invicem ita obediant fratres, scientes se per hanc obedientia ; viam ituros ad.Deum. Praemisso ergo abbatis aut praepositorum qui ab eo constituuntur imperio (cui non permittimus privata imperia praeponi), de cetero omnes juniores prioribus suis omni caritate et sollicitudine obediant. Quod si quis contentiosus reperitur, corripiatur
Cette bonne chose qu’est l’obéissance n’est pas due seulement par tous à l’abbé, mais les frères s’obéiront aussi les uns aux autres, sachant que c’est par cette voie de l’obéissance qu’ils iront à Dieu. Faisant donc passer d’abord les ordres de l’abbé et des préposés qu’il a établis, auxquels nous ne permettons pas de préférer des ordres particuliers, pour le reste tous les jeunes obéiront à leurs anciens en toute charité et empressement. Si quelqu’un faisait preuve de contestation, qu’il soit corrigé.


Obedientiae bonum . Ce n’est pas une prestation toute matérielle et extérieure, ni une aumône jetée dédaigneusement : c’est un présent fait avec grâce, reçu avec joie par le Seigneur : acceptabilis Deo et dulcis hominibus (chap. V). Et c’est aussi un bien, une bonne fortune pour l’obéissant : car chacune de ses soumissions arrache un lambeau de ce redoutable cilice qu’est l’égoïsme et lui donne un peu plus de Dieu.
S’approcher dé Dieu, s’unir à Dieu : telle est la fin de toute notre activité surnaturelle. Et nous savons que les anciens envisageaient la vie chrétienne comme une marche ininterrompue vers ce terme béni, l’union avec le Dieu vivant : Volo, Pater, ut ubi ego sum illic sit et minister meus. Et l’on nous a dit, et le Seigneur avec sa Mère et ses saints nous ont montré dans leur vie, que la voie royale par laquelle on monte chez Dieu, c’est l’obéissance. N. B. Père saint Benoît ne se lasse jamais d’en parler ; elle est l’alpha et l’oméga de sa Règle.
Si nous avons hâte d’atteindre Dieu, nous rechercherons donc des occasions d’obéissance, plutôt que d’ingénieux procédés pour nous y soustraire. Les yeux levés vers Jérusalem, nous marcherons dans l’allégresse, ne voyant plus que Dieu en toutes choses, obéissant à lieu et à toute créature pour l’amour de Dieu, l’âme perdue, disent les mystiques. L’obéissance à l’Abbé et à ceux qui tiennent de lui une part d’autorité ne nous suffira plus : nous nous inclinerons aussi bien, et pour des motif. tout semblables, devant les désirs de nos anciens, même de nos plus jeune :, frères, encore que saint Benoît ne le demande pas explicitement ; et ce sera dans la communauté, comme un empressement universel à s’obéir les uns aux autres : Sed etiam sibi invicem ita obediant fratres. On n’ose même pas penser qu’un moine puisse se dire : “ La vie monastique, c’est chacun chez soi, chacun pour soi ; c’est demeurer côte à côte, mais murés les uns pour les autres, juxtaposés. Le programme, c’est de n’avoir souci de personne, d’observer scrupuleusement le chapitre LXX, mais en retour, de ne tolérer que personne entreprenne sur nous .
Les commentateurs remarquent que même dans une vie où tous les instants sont consacrés à des œuvres déterminées, où les obédiences et les relations sont fixées par la règle écrite ou vivante et par les usages il reste aux frères bien des occasions de se témoigner l’obéissance mutuelle. La courtoisie, l’urbanité, la serviabilité ne sont-elles pas autant de formes aimables de l’obéissance ? Il est des moines très jaloux de leur temps et très constants à l’étude qui néanmoins semblent être en disponibilité toujours et n’avoir autre chose à faire qu’à se donner à tous ceux qui les réclament. Omni caritate et sollicitudine obediant. Voilà rappelés, brièvement, la source divine de notre obéissance, son caractère et son allure. Ce n’est pas de la politesse mondaine, mais de la charité. Ne nous imaginons pas obéir comme le voudrait saint Benoît lorsque nous semblons faire une grâce ; ou bien lorsque notre soumission est accompagnée d’une attitude lassée et sceptique ; ou bien, enfin, lorsque nous prenons l’air dolent d’une victime qui s’exécute et au dedans s’admire. Ce n’est alors que la grimace de l’obéissance.
Il y a toujours quelque danger d’illusion à rechercher douloureusement à part soi où l’on en est avec le Seigneur : “ Mes péchés sont-ils oubliés ? Est-ce que je suis enfin dans la vie illuminative ? Ne serait-ce pas plutôt l’unitive ? ” Curiosités, curiosités légitimes après tout, puisque . notre unique intérêt au monde est de savoir si nous sommes bien avec celui-là seul qui compte. Et la réponse divine ne manque jamais. Mais d’ordinaire nous n’écoutons pas où il faudrait pour la recueillir. L’imagination, la sensibilité, l’esprit humain, les mauvais anges nous leurrent. Ce n’est pas même à Dieu, dans la prière, qu’il faut demander ce redoutable secret. Notre confesseur ne sait pas non plus. C’est à notre obéissance qu’il faut regarder, très humblement, très loyalement. Si nous constatons, dans les faits, que décidément notre âme est devenue une. disponibilité, une docilité profonde et comme sans mesure réjouissons nous, remercions le Seigneur : il est tout proche. Et peut-être les strophes symboliques de saint Jean de la Croix chantent-elles tout bas dans notre cœur :

Mon âme s’est employée,
Avec tout ce que je possède à son service.
Je ne garde plus de troupeau,
Je n’ai plus d’autre office
Ma seule occupation désormais est d’aimer.

Si donc à l’avenir, dans ces prairies,
Je ne suis plus ni vue, ni rencontrée,
Vous direz que je me suis perdue,
Que, marchant toute ravie d’amour,
Je me suis volontairement perdue, et j’ai été gagnée.

Saint Benoît observe que, dans cette obéissance due à tous, il y a, néanmoins, une hiérarchie à observer. Il est normal que l’Abbé et les doyens soient écoutés les premiers. Lorsque nous sollicitons une permission ou que nous remplissons une obédience, il nous faut prévenir tout conflit de juridictions, bien loin de le provoquer malignement. Les autorités proprement dites étant écoutées tout d’abord, dit saint Benoît ou n’étant point intervenues, tous accueilleront avec simplicité, humilité et bon sens, les ordres légitimes, les indications les remarques des aînés. C’est un conseil de perfection ; mais, dans une mesure, c’est un précepte. et s’il se rencontre au monastère un disputeur, un esprit toujours prompt à contester, toujours pourvu de fortes raisons pour se dérober à l’obéissance, on lui fera comprendre que cette disposition est absolument incompatible avec la vie religieuse ; et on le châtiera : Si quis videtur contentiosus esse, disait déjà l’apôtre saint Paul (I COR., X, 16) nos talem consuetudinem non habemus, neque ecclesia Dei.

Si quis autem pro quavis minima causa ab abbate. vel a quocumque priore suo corripiatur quolibet modo, vel si leviter senserit animum prioris cujuscumque contra se iratum vel commotum, quamvis modice mox sine mora tamdiu prostratus in terra ante pedes ejus jaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa eommotio. Quod si quis contempserit facere, aut corporali vindictae subjaceat, aut si contumax fuerit, de monasterio expellatur
Quand un frère pour le moindre motif est corrigé par l’abbé ou par un ancien de n’importe quelle manière, s’il sent tant soit peu que l’esprit de son supérieur est irrité contre lui et ému, même légèrement, aussitôt, sans délai, il se prosternera à terre à ses pieds en signe de réparation et restera étendu jusqu’à ce que cet émoi soit apaisé par une bénédiction. Celui qui aura dédaigné de le faire subira un châtiment corporel et, s’il s’obstinait, qu’il soit. expulsé du monastère.


Chaque expression est suggestive, dans ces prescriptions dont la sévérité nous étonne peut-être. Elles sont en harmonie pourtant avec la sainte Règle tout entière, avec les Règles anciennes ; et, hormis certains détails, elles ont toujours force de loi. Ce n’est pas, semble-t-il, pour n’importe quelle réprimande que le moine interpellé doit satisfaction mais seulement lorsque la remarque est soulignée chez le supérieur par quelque émotion, par quelque vivacité dans le ton et surtout par u mouvement d’indignation. Ce paroxysme n’est pas requis pour que l coupable s’exécute : il suffit d’une émotion légère : quamvis modice .Il n’est pas nécessaire non plus qu’elle soit notoire, mais simplement qu’en soit devinée, légèrement aperçue : vel si leviter senserit. Si menu qu puisse paraître le motif de la réprimande : pro quavis minima causa quelle que soit la manière dont elle est faite : quolibet modo ; et d’ou qu’elle vienne : ab Abbate vel a quocumque priore suo : c’est aussitôt et sans retard, sans réfléchir ni peser le pour et le contre, qu’il faut se prosterner à terre . Et l’on demeurera dans cette posture humiliée jusqu’à ce que la bénédiction du. supérieur vienne attester que son irritation a disparu. Saint Benoît suppose, naturellement, que. la miséricorde ne tardera pas plus que n’a tardé le repentir.
Il ne s’agit donc aucunement de se justifier, d’assurer qu’on n’a pas songé à mal, de protester que les intentions étaient droites ; il s’agit beaucoup moins encore de se répandre en impertinences. Et, nous l’avons dit, ce point de Règle n’est pas périmé ; il est des circonstances où le délinquant doit aussitôt demander pardon à genoux, où il doit du moins présenter des excuses. Le profit de cette humble soumission est double : le frère réprimandé trouve sur l’heure le moyen facile de réparer sa faute, de redevenir petit et, dans une attitude comme celle-là, il n’est plus tenté de discuter ; le supérieur, de son côté, est incliné au pardon immédiat, et son émotion s’évanouit soudain tandis que sa main fait le geste de bénir :
Usque dum benedictione sanetur illa commotio. Il y a édification mutuelle.
Saint Benoît indique, en terminant, les peines réservées à ceux qui ne consentent pas aux satisfactions. Si l’orgueilleux résiste, on le fera passer par les verges, on le soumettra probablement aux châtiments gradués dont il est parlé au code pénal monastique ; et finalement, s’il est incorrigible, on l’expulsera de la communauté . On le rendra au siècle, puisqu’il est du siècle par son esprit de contestation.
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