Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 2: Qualis debeat esse abbas (a) 2 - L’ABBÉ TEL QU’IL DOIT ÊTRE (a)
Abbas, qui proaesse dignus est monasterio, semper meminisse debet quod dicitur et nomen majoris factis implere. Christi enim agere vices in monasterio creditur, quando ipsius vocatur praenomine, dicente Apostolo : Accepistis spiritum adoptionis filiorum in quo clamamus Abba, pater. Ideoque abbas nihil extra prae ceptum Domini (quod absit) debet aut docere sut constituere vel jubere ; sed jussio ejus vel doctrina fermentum divinae justitiae in discipu lorum mentibus conspergatur. Memor sit semper abbas quia doctrinae sux vel diseipulorum obedientiae, utrarumque rerum, in tre mendo judicio Dei facienda erit discussio sciatque abbas culpae pastoris incumbere quidquid in ovibus paterfamilias utilitatis minus potuerit invenire. Tantum iterum liber erit, si inquieto vel inobedienti gregi pastoris fuerit omnis diligentia attributa et morbidis earum actibus universa fuerit cura exhibita ; pastor earum in judicio Domini absolutus, dicat cum Propheta Domino : Justitiam tuam non abscondi in corde meo, veritatem tuam et salutare tuum dixi ipsi autem contemnentes spreverunt me. Et tunc demum inobedientibus curae o vibus poena sit eis praevalens ipsa mors. L’ABBÉ digne de gouverner un monastère doit toujours se souvenir du nom qu’il porte et réaliser par ses actes ce titre donné au supérieur. Il est en effet considéré comme tenant dans le monastère la place du Christ, puisqu’il est appelé du même nom, selon la parole de l’Apôtre : « Vous avez reçu l’esprit d’adoption des fils, en qui nous crions : Abba, Père. » L’abbé ne doit rien enseigner, rien établir ni prescrire qui ne soit conforme aux préceptes du Seigneur ; mais ses ordres et son enseignement répandront un ferment de sainteté dans l’esprit des disciples. L’abbé se souviendra toujours que son enseignement comme l’obéissance des disciples seront, l’un et l’autre, soumis au redoutable jugement de Dieu. Et qu’il sache que l’on imputera comme faute au pasteur tout mécompte que le père de famille trouvera en ses brebis. Dans le cas seulement où le pasteur aura donné tous ses soins à un troupeau turbulent et indocile, et appliqué tous les remèdes à leurs maladies, il sera disculpé au jugement du Seigneur et dira avec le prophète : « Je n’ai pas caché ta justice dans mon coeur, j’ai déclaré ta vérité et ton salut ; mais ils n’en ont fait aucun cas et ils m’ont méprisé. » Et alors finalement la mort même sera le châtiment suprême des brebis rebelles à ses soins.
L’abbé digne de gouverner un monastère doit toujours se souvenir du nom qu’il porte et réaliser par ses actes son titre de supérieur. Il est en effet considéré comme tenant dans le monastère la place du Christ, puisqu’il est appelé du même nom, selon la parole : de l’Apôtre : “ Vous avez reçu l’esprit . d’adoption des fils, en qui nous crions : Abba, père. ”


Saint Benoît ne consent pas à s’occuper de celui qui serait Abbé pour son plaisir ou pour l’ostentation, mais de celui-là seulement qui est digne d’être à la tête du monastère. Il en est digne dans la mesure où il prend conscience, par une réflexion assidue, de ce qu’implique le nom qu’il porte et s’efforce de justifier par ses œuvres ce nom de supérieur et de premier. C’est une question de loyauté, d’eurythmie morale : il doit y avoir harmonie entre une chose et son nom, entre l’homme et son titre distinctif, entre une nature et l’activité destinée à la traduire. Dans son seul nom bien compris, l’Abbé trouvera, avec la source, le caractère et l’étendue de son pouvoir, la mesure de sa responsabilité .
L’autorité abbatiale a sa source en Dieu ; elle ne vient pas de la communauté, encore que la communauté désigne la personne qui en sera le sujet. Elle vient de Dieu deux fois, comme autorité et comme autorité spirituelle. Toute autorité est divine. Ceux qui, de nos jours, s’attachent à l’ingrate besogne de construire une morale sans obligation ni sanction ne font que reconnaître l’impuissance absolue des hommes à créer une once d’autorité. Il peut y avoir surprise, contrainte, suggestion : il n’y a pas d’autorité. Un homme vaut un homme : ni l’habileté, ni la force, ni même la supériorité intellectuelle ne suffisent à créer un droit réel au pouvoir ; les anarchistes ne l’ignorent pas. Il faut renoncer à l’hypothèse du contrat social, du plébiscite originel ayant pour dessein de déclarer que la société existerait . C’était chose bénie lorsque l’autorité civile d’autrefois s’exerçait par des êtres consacrés par l’onction royale et régnant “par la grâce de Dieu ”.
Mais ici nous sommes dans l’ordre surnaturel, où le pouvoir De tend à rien moins qu’à régir des âmes et à les sanctifier : il ne peut venir que d’une investiture divine spéciale : Nec quisquam sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo. Sans doute, selon les termes du droit canonique, l’autorité de l’Abbé est ordinaire ; mais au regard de Dieu pourtant elle n’est que déléguée. L’Abbé est le lieutenant, l’ombre du Seigneur. Il y a lieu de regarder de près cette subrogation divine : c’est à elle qu’est attachée la doctrine du chapitre entier. Le monastère est vraiment pour saint Benoît “ la maison de Dieu ” (chap. Llll) ; en ce sens d’abord que Notre Seigneur Jésus-Christ y habite, qu’il en est le centre : la joie de notre vie conventuelle consiste à être groupés tous ensemble autour de lui. Mais il n’y habite pas comme dans un précaire ou une chambre d’hôtel ; il est le seul vrai propriétaire du monastère, avec domaine éminent et domaine utile. Il en est aussi l’Abbé ; et si le Seigneur se présentait visiblement, c’est à lui qu’iraient toute obéissance et tout honneur : la crosse devrait être mise aussitôt dans sa main .
Mais ce serait si doux et si facile d’obéir au Seigneur directement ? - Il ne l’a pas voulu, et pour bien des motifs. D’abord c’eût été déjà la condition de l’éternité. Et puis est-il bien sûr que nous ne lui eussions jamais désobéi ? Sa présence visible eût donné à nos fautes un caractère plus grave, plus voisin de la réprobation. Il ne nous a pas même confiés à des anges : peut-être auraient-ils manqué de condescendance pour nos lenteurs ; ou bien nous nous serions inclinés à raison de la supériorité de leur nature, et Dieu eût couru le risque de n’être pas le motif de notre soumission. Son procédé est toujours le même : il se dit et il parvient à nous sous des. espèces infimes : par la Création par l’Incarnation, par l’Eucharistie par ses prêtres. C’est une miséricorde ; le Fils de Dieu selon l’Apôtre, debuit per omnia fratribus similari, ut misericors fieret... in eo enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari (HEBR., Il, 17-18). L’Abbé est une créature humaine comme nous, fragile comme nous, plus infirme peut-être que nous. Il a son tempérament et ses habitudes : ne nous arrêtons pas à l’écorce, reconnaissons la réalité de Dieu en lui, croyons que c’est le Christ, comprenons que l’on veut exercer notre foi : Christi enim agere vices in monasterio creditur. S’il est aimable, s’il est grincheux, s’il est vieux, s’il est jeune si c’est l’Abbé d’aujourd’hui, si c’est l’Abbé d’hier, il n’importe, c’est le Seigneur.
Son nom même est expressif de cette substitution : on l’appelle, comme le Seigneur, Abbé, c’est-à-dire Père. Et à ces chrétiens parfaits que sont les moines, on peut appliquer ce que l’apôtre saint Paul disait à ceux qui étaient régénérés dans le Christ : Accepistis Spiritum adoptionis fdiorum in quo clamamus : Abba, Pater (Rom., Vlll, 15). Une difficulté :c’est ,la première Personne de la sainte Trinité que s’adresse l’appellation des chrétiens et non à la seconde ; ils disent : Abba, Pater, pour imiter le Fils de Dieu parlant à son Père (MARC., XlV, 36). Le texte allégué par saint Benoît prouve-t-il vraiment que l’Abbé porte un des noms du Christ’ et que le Christ puisse être appelé Père ? On peut répondre que saint Benoît n’entend pas donner à sa citation la valeur d’une démonstration rigoureuse ; il remarque seulement que l’Abbé porte un nom divin , et le texte sacré qui s’offre spontanément à sa pensée lui paraît justifier cette doctrine. Aussi bien la théologie nous apprend que le titre de Père se peut donner soit à la seule première Personne lorsqu’elle est envisagée dans sa relation avec la seconde soit aux trois Personnes réunies lorsqu’on les envisage comme essence unique ad intra et comme unique principe d’agir ad extra ; chez Dieu, selon l’axiome formulé par le concile de Florence : Omnia sont unum, ubi nota obviai relationis oppositio.

L’abbé ne doit rien enseigner, rien établir ni prescrire qui ne soit conforme aux préceptes du Seigneur mais ses ordres et son enseignement répandront un ferment de sainteté. dans l’esprit des disciples.

Le pouvoir de l’Abbé est divin ; c’est un pouvoir paternel ; c’est un pouvoir absolu, et il ressemble en cela à la paternité divine plus encore qu’à la patria potestas romaine, familière à saint Benoît ; mais ce n’est point un pouvoir illimité et arbitraire. Nulle autorité ne s’exerce légitimement au delà de ses limites ; et les limites de chaque autorité sont celles qu’a fixées la concession divine. Dieu n’appuie plus, on ne peut plus mettre à son compte, toute décision en faveur de laquelle il n’a point donné délégation, à fortiori celle qui militerait contre lui : Dieu ne saurait être divisé contre Dieu. Or, précisément parce que le pouvoir de l’abbé vient de Dieu et qu’il participe à la force et à l’étendue de celui de Dieu, l’Abbé ne doit s’en servir que pour les fins et les intérêts de Dieu et selon les procédés de Dieu même. Le Seigneur ne s’est pas dessaisi même entre les mains de l’Abbé, l’autorité demeure son bien. Le bon sens le dit. C’est là ce qui fait la simplicité, la sécurité et l’ordre parfait de notre vie.
Rien, par conséquent, dans l’enseignement, dans les dispositions générales ou dans les ordres particuliers de l’Abbé ne sera étrange : ou contraire à la loi du Seigneur : à Dieu ne plaise, quod absit  ! car ce serait monstrueux. Mais, bien loin d’abuser du pouvoir pour satisfaire ses passions et jeter dans les âmes de ses disciples le mauvais levain, des faux docteurs (MATTH., XVl, 6, 11-12), que par sa doctrine et ses commandements l’Abbé répande abondamment en elles le ferment de la divine justice (MATTH., XVl, 33) : c’est par lui que le Seigneur veut naître et grandir dans les âmes .
La remarque de saint Benoît n’est point une invitation, adressée aux moines, de regarder par-dessus l’épaule de leur Abbé, afin de s’assurer s’il est dispensateur fidèle et s’il gouverne correctement. L’esprit filial, d’accord avec l’axiome de droit commun, fera toujours, en cas de doute, présumer en faveur du supérieur ; l’attitude contraire tendrait à humilier toute autorité et à énerver toute discipline. Les hommes n’ont pas besoin d’être invités à désobéir. On excepte les cas, bien entendu, où une autorité dévoyée prescrirait des choses peu morales ou notoirement contraires à la Règle. C’est pour prévenir et corriger les abus qu’ont été instituées les visite ; ; canoniques. Mais saint Benoît suggère un autre procédé.

L’abbé se souviendra toujours que son enseignement comme l’obéissance des disciples seront, l’un et l’autre, soumis au redoutable jugement de ; Dieu. Et qu’il sache que l’on imputera comme faute au pasteur tout mécompte que le père de famille trouvera en ses brebis. Dans le cas seulement où le pasteur aura donné tous ses soins à un troupeau turbulent et indocile, et appliqué tous les remèdes à leurs maladies, il sera disculpé au jugement du Seigneur et dira avec le Prophète : Je n’ai pas caché ta justice dans mon cœur, j’ai déclaré ta vérité et ton salut ; mais ils n’en ont fait aucun cas et ils m’ont méprisé. Et alors finalement la mort même sera le châtiment suprême des brebis rebelles à ses soins.

Il y a, dans le gouvernement des sociétés, un problème qu’on n’est pas encore parvenu à résoudre d’une façon définitive : c’est la conciliation des deux éléments : pouvoir et liberté. On n’y arrive que de loin en loin, et Tacite remarquait, au début de sa Vie d’Agricola, que l’empereur Nerva avait eu cette chance : Quamquam... Nerva Caesar res olim dissociabiles miscuerit, principatum ac libertatem... Les modernes y travaillent sans cesse ; c’est dans ce dessein qu’ils font des constitutions et des actes additionnels, qu’ils les révisent, qu’ils proclament la séparation des pouvoirs, qu’ils s’ingénient à les pondérer, qu’ils morcellent l’autorité afin que les parties se fassent équilibre, qu’ils laissent aux mains de celui qui préside à la chose publique le moins d’initiative possible. Le plus souvent on n’échappe à la dictature d’un seul que pour devenir la proie d’une dictature oligarchique. Et cette liberté individuelle que l’on prétendait rendre inviolable, nous savons bien, nous autres, ce qu’elle devient. Il reste acquis que le seul frein vraiment efficace de l’activité humaine est la conscience, et que c’est dans l’intime de l’homme qu’il faut pénétrer pour la contenir et la diriger.
Saint Benoît a été le plus avisé des constituants. Il a établi une autorité ; il a pourvu à la désignation du sujet de cette autorité par le moyen des intéressés eux-mêmes (chap. LXlV) ; il a remis aux mains de l’élu un pouvoir d’une étendue extrême ; et il a simplement rendu ce pouvoir responsable devant le Seigneur. C’est la seule garantie qu’il ait fournie aux moines. Si l’Abbé a la foi et s’il tient à son salut, il n’y a pas pour lui de meilleur aiguillon et de meilleur frein que celui-là ; si l’Abbé est un indigne, tous autres procédés, hormis la déposition, seront inefficaces ; s’il est simplement faible et distrait, N. B. Père lui répète souvent quelle responsabilité il encourt, et il veut qu’il s’en souvienne perpétuellement : memor sit semper... Il semble même que saint Benoît ait moins redouté l’excès que le défaut dans l’exercice de l’autorité.
La matière de la responsabilité de l’Abbé et de son jugement est double sa propre doctrine et l’observance de ses disciples, utrarumque rerum, souligne saint Benoît . Sans doute, les fautes sont personnelles ; néanmoins, l’Abbé répondra de l’obéissance des siens, en ce sens qu’il doit maintenir le joug, et faire sentir discrètement l’influence salutaire de l’autorité. Il ne peut se désintéresser. Il portera au redoutable tribunal de Dieu le fardeau des fautes conventuelles qu’il a connues, qu’il n’a pas voulu corriger. Un courant régulier est établi entre lui et les siens : ses actes à lui vont vers eux comme influence, les leurs remontent vers lui comme à leur principe. Le Père de famille l’a fait pasteur et lui a confié ses brebis : il s’attend à les retrouver toutes, devenues fortes et prospères. Que l’Abbé sache bien qu’on lui imputera à faute tout mécompte, tout détriment survenu, au troupeau : quidquid utilitatis minus potuerit invenire.
Il n’est qu’une hypothèse , fort triste d’ailleurs, où la responsabilité du pasteur sera dégagée : c’est lorsque le détriment ressenti par Dieu ne sera réellement pas le fait de l’Abbé. Son troupeau était turbulent et indocile. Il n’a pas laissé pourtant de lui donner tous ses soins et d’appliquer toutes sortes de traitements à ses maladies morales. S’il en est ainsi, l’Abbé sera acquitté et absous au jugement du Seigneur, et il pourra lui dire avec le prophète David (Ps. XXXlX, 11), avec Ezéchiel (XX, 27) et Isaïe (I, 2) : “ Je n’ai point caché votre justice dans mon cœur ; j’ai annoncé votre vérité et votre salut ; mais eux, ils en ont fait fi et m’ont méprisé. Qu’alors enfin et pour conclure, les brebis rebelles à ses soins et à son traitement, au lieu de la santé dont elles n’ont pas voulu, obtiennent comme châtiment la mort elle-même ; que la mort l’emporte et qu’elle ait le dernier mot : poena sit eis praevalens ipso mors, .
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