Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 38 - DE EBDOMADARIO LECTORE 38 - LE LECTEUR DE SEMAINE
Mensis fratrum lectio deesse non debet, nec fortuito casu qui arripuerit codicem legere ibi, sed lecturus tota ebdomada dominica ingrediatur. Qui ingrediens post missas et communionem petat ab omnibus pro se orari, ut avertat ab ipso Deus spiritum elationis, et dicatur hic versus in oratorio tertio ab omnibus, ipso tamen incipiente : Domine, labia mea aperies, et os meum adnuntiabit laudem tuam; et sic accepta benedictione ingrediatur ad legendum. Et summum fiat silentium, ut nullius mussitatio vel vox nisi solius legentis ibi audiatur. Quæ vero necessaria sunt comedentibus et bibentibus sic sibi vicissim ministrent fratres ut nullus indigeat petere aliquid; si quid tamen opus fuerit, sonitu cuiuscumque signi potius petatur quam voce. Nec præsumat ibi aliquis de ipsa lectione aut aliunde quicquam requirere, ne detur occasio; nisi forte prior pro ædificatione voluerit aliquid breviter dicere. Frater autem lector ebdomadarius accipiat mixtum priusquam incipiat legere, propter communionem sanctam, et ne forte grave sit ei ieiunium sustinere. Postea autem cum coquinæ ebdomadariis et servitoribus reficiat. Fratres autem non per ordinem legant aut cantent, sed qui ædificant audientes. LA LECTURE ne doit pas manquer aux repas des frères et il ne faut pas que n’importe qui, au hasard, s’empare du livre et y lise, mais le lecteur pour toute une semaine entrera en fonction le dimanche. Après la messe et la communion, il demandera à tous de prier pour lui afin que Dieu le préserve de l’esprit d’orgueil. À l’oratoire, tous diront trois fois le verset suivant que le lecteur lui-même entonnera : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange », 4et, ayant ainsi reçu la bénédiction, il entrera en fonction pour lire. Qu’il y ait à table un silence absolu, tel qu’on n’entende ni chuchotement ni aucune autre voix que celle du lecteur. Les frères se présenteront mutuellement la nourriture et la boisson dont ils ont besoin de façon que nul n’ait à demander quoi que ce soit. Si néanmoins il manquait quelque chose, qu’on le demande plutôt par un signe que par la parole. Que personne non plus ne se permette de poser alors une question sur la lecture ellemême ou sur un autre sujet. Ainsi il n’y aura pas d’occasion de parler, à moins toutefois que le supérieur ne veuille dire brièvement un mot d’édification. Le lecteur de semaine prendra du vin mêlé d’eau avant de commencer la lecture, à cause de la sainte communion et pour que le jeûne ne lui soit pas pénible à supporter, mais il mangera plus tard avec les cuisiniers de semaine et les servants. Les frères ne liront ni ne chanteront tous à tour de rôle mais seulement ceux qui édifient les auditeurs.
A la table des frères, la lecture ne doit jamais faire défaut. Cette coutume, nous dit Cassien , ne vient pas des moines d’Egypte, mais de ceux de Cappadoce ; saint Benoît la trouvait également chez saint Césaire . On en reconnaît l’intention : c’était, au milieu même de l’absolue frugalité des religieux, de les distraire encore de leur misérable repas, de tempérer, par une application aux choses de la piété et de l’intelligence, la satisfaction animale de boire et de manger ; tel est le motif qu’invoque saint Basile. Cassien pourtant en signale un autre : “ Il n’est pas douteux, dit-il, que les Cappadociens ont adopté cet usage, non pas tant pour fournir un aliment spirituel à leur esprit que pour couper court aux causeries superflues et frivoles et surtout aux disputes qui ont coutume de naître dans la plupart des repas ; ils ne voyaient pas d’autre procédé pour les réprimer chez eux. ” La tradition monastique a adopté unanimement cette lecture de table. Elle a même entendu souvent à la lettre le pluriel mensis que porte la Règle : la lecture se faisait à la première table, c’est-à-dire au repas de la communauté ; à la seconde table, c’est à dire au repas des serviteurs ; à la table de l’Abbé et des hôtes, à celle des infirmes, même à celle des moines en voyage.
Quelle était la matière des lectures ? “ Dans l’Ordre de saint Benoît, dit D. Calmet, on lisait plus communément l’Écriture sainte ; et comme chaque partie de l’année a ses livres particuliers de l’Écriture qu’on lit au chœur, on achevait au réfectoire ce qui ne se lisait pas à l’église ; en sorte que, dans le cours de l’année, on lisait toute l’Écriture, tant au chœur qu’au réfectoire. Souvent on continuait au réfectoire la leçon de l’homélie qu’on avait commencée à Matines. On y lisait aussi les actes et les passions des saints et des martyrs... ” On lisait encore la Règle, peut-être dès le temps de saint Benoît lui-même : Hanc autem Regulam saepius volumus in congregatione legi, ne quis fratrum de ignorantia se excuset (chap. LXVl). L’usage actuel est d’ajouter à cette liste certains oui .ages historiques qui se rapportent en quelque manière aux choses de l’église ou à la vie monastique. Nous pouvons profiter beaucoup de la lecture du réfectoire. Si le réfectoire est un lieu où l’on se restaure, c’est en même temps un lieu d’oraison facile et de travail intellectuel très doux, presque inconscient.
Parlons maintenant du lecteur. Son office est grave : il doit être rempli avec gravité. Ce ne sera pas le premier venu, désigné au hasard, ou même simplement déterminé par son propre choix et poussé par le désir de se faire entendre, qui s’emparera du livre et s’improvisera, pour un repas, lecteur de table : lire au réfectoire est un office régulier, qui commence le dimanche et se poursuit pendant la semaine entière. A la fin du chapitre, dans une dernière phrase qui semble avoir été ajoutée sous la dictée de l’expérience, saint Benoît reviendra sur cette prescription : ,ce n’est ni la volonté de chacun, ni le hasard et les circonstances, ni l’ordre hiérarchique de la communauté, qui doivent désigner ceux qui lisent ou ceux qui chantent, au réfectoire comme au chœur ; mais l’Abbé choisira ceux qui sont capables de se faire entendre, de se faire comprendre, d’être réellement utiles à leurs frères, de les “ édifier ”. A l’époque de saint Benoît, savoir lire n’était pas le lot de tous ; et même aujourd’hui, savoir bien lire, publiquement, dans un grand réfectoire, n’est pas non plus chose commune. Les aptitudes sont variées, mais il est difficile de s’improviser lecteur. Ce n’est qu’à la condition d’avoir prévu sa lecture, que l’on pourra honorer ses auditeurs et soi-même. Il faut savoir couper intelligemment les phrases et détailler une période, donnant à ses diverses portion leur valeur propre. Et cela se peut réaliser jusque dans la lecture dite recto tono ; à proprement parler, il n’y a pas de lecture recto tono : l’intelligence et l’accentuation modifient à chaque instant, dans une mesure perceptible, la corde sur laquelle se fait la lecture. Il n’est pas nécessaire d’avoir une voix forte, ni même une voix claire, mais il importe de connaître celle que l’on a, le local où on lit et de composer avec ces conditions. La volonté bien arrêtée de se faire entendre aux deux extrémités de la salle entraîne une adaptation inconsciente de nos moyens au but poursuivi. Il faut lire lentement, articuler les syllabes muettes, sans enfler la voix sur les syllabes sonores, et se souvenir qu’il ne s’agit ni d’une lecture privée ni d’une conversation. Au milieu du bruit, devant des intelligences fatalement distraites, il est indispensable que la pensée vienne chercher chacun à sa place et sans qu’il ait besoin d’effort pour la saisir.
Pour cet office, comme pour celui des serviteurs de la cuisine, c’est. une bénédiction qui donne l’investiture. La bénédiction du lecteur se prenait après la Messe et la communion du dimanche. Le frère sollicitait la prière de tous, soit au moyen d’une formule, soit en se prosternant ou en s’inclinant au milieu du chœur. Il disait trois fois le verset Domine (Ps. L, 17), et toute la communauté le répétait après lui. Puis l’Abbé donnait la bénédiction, probablement en chantant une collecte, et sic accepta benedictione, ingrediatur ad legendum. Nous avons conservé toute cette liturgie , et dans la collecte nous demandons à Dieu qu’il écarte du lecteur “ l’esprit d’élèvement et d’ignorance ”. N. B. Père ne signale explicitement que le danger d’orgueil : encore une fois, de son temps, une élite seule était capable de bien lire le latin, sans rien de grossier ni de trop barbare. Cette précaution surnaturelle contre la vanité est d’ailleurs toujours de saison : le lecteur occupe une situation élevée ; il parle seul au milieu du silence de tous ; il est tenté de trouver qu’il produit grand effet ; il est exposé à regarder autour de lui pour s’assurer de l’admiration publique.
Un silence complet et profond doit régner à table : c’est la loi rigoureuse qui, de tout temps et partout, a été en vigueur chez les moines . Qu’on n’entende au réfectoire ni chuchotements, ni d’autre parole que celle du lecteur. Les échanges d’idées sont interdits, même à voix basse et dans l’oreille du voisin. .Il serait de très mauvais goût de dépouiller son courrier pendant la lecture, ou de lire, à part soi, un ouvrage qui intéresse davantage. Il faut renoncer aussi aux applications et allusions moqueuses, narquoises ; qui se feraient par des gestes, par des sourires, par des regards persévérants ; sans doute il n’y a pas lieu d’être au réfectoire comme figé, non plus d’ailleurs qu’à l’oratoire : mais ces petites manifestations, alors même qu’elles ne blesseraient personne, sont rarement séantes.
La charité fraternelle elle-même n’offre pas de prétexte pour rompre le silence. Cassien nous dit que, chez saint Pacôme, “ chaque religieux tenait son capuchon baissé sur ses yeux, de façon à n’apercevoir que la table et les aliments placés devant lui et de telle sorte que personne ne pût se rendre compte de la manière dont mangeait le voisin ni de la quantité de sa portion Saint Benoît conçoit les choses d’une manière plus aimable et plus courtoise : les frères, dit-il, se serviront réciproquement tout ce qui est nécessaire à des gens qui prennent leur repas ; de la sorte, personne n’aura rien à demander et la loi du silence sera sauve, comme celle de la charité. Nul ne doit être tellement absorbé dans son propre souci, qu’il ne soit capable d’apercevoir ce dont manquent ses frères. Il y a d’ailleurs, chez saint Benoît, les hebdomadiers et les serviteurs de la cuisine, qui vont et viennent et qui sont attentifs, tout le long du repas. S’il est besoin de demander quelque chose au voisin ou aux servants, cela se fera par un signe, par un son conventionnel, plutôt que par des paroles : Sonitu cujuscumque signi polios petatur quam voce. Plusieurs anciennes Règles s’expriment dans les mêmes termes.
Evidemment il s’agissait d’un signe discret, car le fracas matériel eût été aussi préjudiciable au recueillement et à la lecture que le bruit des paroles. Mais les mœurs monastiques d’aujourd’hui ont supprimé tout signal tant soit peu bruyant ; c’est dans les cafés seulement qu’on appelle le garçon en frappant sur son verre ou sur la table.
Le silence du réfectoire pourrait être violé non seulement par la dissipation et par des paroles échangées à propos du service, mais encore, selon saint Benoît, par des questions posées sur la lecture ou sur quelque autre sujet. Actuellement, nul n’aurait l’idée d’interroger à ce moment le supérieur ; mais nous pouvons être tentés d’engager un petit colloque avec le voisin. La Règle n’y consent pas, ne detur occasio, afin de supprimer toute occasion de légèreté, de dispute, d’orgueil. Le mot maligno n’appartient pas au texte original ; c’est une glose ajoutée par analogie avec deux autres passages de la Règle (chap. XLlll et LlV). Les heures où nous accordons à notre corps ce qu’il réclame pour vivre sont des heures périlleuses, de même que celles qui suivent immédiatement le repas : il convient alors de se garantir contre les escarmouches du diable ; c’est un des motifs pour lesquels nous sanctifions les repas par la prière, par la lecture, par le silence. N. B. Père permet au supérieur seul (prior) de dire quelques paroles * pour l’édification ”. mais brièvement et sans qu’il s’y croie obligé.
Ces dernières dispositions sont relatives aux repas du lecteur semainier. D’abord, avant de commencer sa lecture , il recevra le “ mixte ”. Le mot mixtum désigne, chez les anciens, soit un vin mélangé de substances qui en relèvent le goût et la force, soit surtout un vin coupé d’eau, et il s’oppose alors à merum ; il signifie parfois simplement du vin ou un breuvage quelconque, comme miscere signifie verser à boire. Il est possible que pour saint Benoît le mixte accordé au lecteur ne soit qu’un coup de vin mélangé d’eau ; mais il est sûr que, peu après N. B. Père, beaucoup l’assimilaient pratiquement au petit supplément concédé aux semainiers de la cuisine, singulos biberes et panem : le mixte devient alors la petite coupe de vin dans lequel on trempe quelques morceaux de pain.
N. B. Père assigne deux motifs à cette coutume : ils ne valent l’un et l’autre que s’il s’agit de la lecture qui accompagne le premier et souvent l’unique repas de la journée ; et le premier motif : propter communionem sanctam, ne vaut que pour les dimanches et fêtes solennelles, pour les jours où tous les moines faisaient la sainte communion. Le mixte joue certainement ici le rôle de l’ablution. Dans les premiers siècles de l’Église (comme maintenant encore, en certaines fonctions liturgiques
ordination, profession, etc.), on donnait aux communiants une gorgée de vin non consacré (quelquefois avec un peu de pain), afin d’entraîner les saintes espèces et de prévenir tout accident. Chez saint Benoît, le repas suivait probablement de très près la Messe . Et il se peut que les choses se soient passées au Mont Cassin comme chez le Maître, où le dîner commençait par la distribution d’un vin bénit dans lequel on trempait quelques bouchées de pain ; le Maître prescrit que le lecteur prenne, lui aussi, ce breuvage, et il en donne la raison : Et cum primum nensae Abbas cum omnibus acceperit merum, et ipse (lector) similiter suum merum propter sputum Sacramenti accipiat, et sic incipiat legere . Les dimanches et fêtes, sinon saint Benoît, les serviteurs de la cuisine prenaient de même leur petite réfection après la Messe et, ces jours-là, en compagnie du lecteur. Quand il n’y avait pas communion, le “ mixte” avait du moins l’avantage de tromper un peu la faim, et il permettait d’attendre sans trop de fatigue le repas que prenaient en même temps lecteur, hebdomadiers et serviteurs de la cuisine. N. B. Père ne nous dit pas si le lecteur recevait aussi le “ mixte ” avant le souper.
L’explication de cette courte phrase se rattache à la recommandation par laquelle débute le chapitre.
Les textes français proposés ont pour seul but une meilleure compréhension des textes latins. Ils ne doivent pas être utilisés dans la liturgie en Français.
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