Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 53 - DE HOSPITIBUS SUSCIPIENDIS (b) 53 - LA RÉCEPTION DES HÔTES (b)
Coquina abbatis et hospitum super se sit, ut, incertis horis supervenientes hospites, qui numquam desunt monasterio, non inquietentur fratres. In qua coquina ad annum ingrediantur duo fratres qui ipsud officium bene impleant. Quibus, ut indigent, solacia amministrentur, ut absque murmuratione serviant, et iterum, quando occupationem minorem habent, exeant ubi eis imperatur in opera. Et non solum ipsis, sed et in omnibus officiis monasterii ista sit consideratio, ut quando indigent solacia adcommodentur eis, et iterum quando vacant obœdiant imperatis. Item et cellam hospitum habeat adsignatam frater cuius animam timor Dei possidet; ubi sint lecti strati sufficienter. Et domus Dei a sapientibus et sapienter administretur. Hospitibus autem cui non præcipitur ullatenus societur neque conloquatur; sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut diximus, et petita benedictione pertranseat, dicens sibi non licere colloqui cum hospite. La cuisine de l’abbé et des hôtes sera à part, pour éviter que les hôtes, qui surviennent à des heures incertaines et qui ne manquent jamais au monastère, ne dérangent les frères. Dans cette cuisine entreront en charge pour une année deux frères aptes à remplir cet office. S’ils en ont besoin, des aides leur seront donnés, pour qu’ils servent sans se plaindre, et par contre, quand ils auront moins d’occupation, ils s’en iront travailler où on leur commandera. Cette considération ne vaut pas seulement pour eux, mais pour tous les services du monastère : on accordera des aides aux frères lorsqu’ils en ont besoin, et quand de nouveau ils sont inoccupés, ils obéiront aux ordres qu’on leur donnera. Un frère animé de la crainte de Dieu sera préposé à l’hôtellerie, et il y aura là suffisamment de lits garnis. La maison de Dieu doit être administrée avec sagesse par des sages. Nul n’aura de rapport ni de conversation avec les hôtes, s’il n’en a reçu l’ordre, mais celui qui les rencontre ou les aperçoit les saluera humblement, comme nous l’avons dit, et, après avoir demandé la bénédiction, il se retirera en disant qu’il ne lui est pas permis de s’entretenir avec un hôte.
L’organisation claustrale nécessaire pour faire face au devoir de l’hospitalité comprend deux éléments : la cuisine et les cuisiniers, l’hôtellerie et l’hôtelier.
Afin d’assurer l’ordre et la paix dans le monastère, saint Benoît le dote de trois cuisines : celle de la communauté (chap. XXXl), celle des malades (chap. XXXVl), celle de l’Abbé et des hôtes (chap. LIII). Grâce à cette séparation, les hôtes pourront survenir à toute heure sans que leur arrivée et le souci de préparer leur repas soient ressentis par la communauté. On a cité souvent l’exemple de Cluny, où ensemble le Pape, l’empereur, plusieurs rois avec une suite nombreuse, pouvaient descendre sans que la régularité tranquille de la vie monastique en souffrît. Mais l’usage prévalut de bonne heure, en certains lieux, que l’Abbé mangeât avec ses hôtes au réfectoire commun et qu’une seule cuisine suffit aux deux tables. Ou bien, comme le note Paul Diacre, les deux cuisines étaient juxtaposées, et un guichet permettait de faire passer les plats de l’une à l’autre.
Deux frères sont désignés pour cette cuisine des hôtes. Tandis que les moines sont tous, à tour de rôle, chargés de la cuisine de la communauté et servent pendant une semaine, les cuisiniers des hôtes restent en fonction une année entière. Pourquoi ces différences ? Parce que, la dignité des hôtes réclamant un service plus soigné que celui des religieux, on y ,affectait seulement les frères les plus habiles : qui ipsum officium bene impleant ; et on les y maintenait toute une année à raison même de leur dextérité et des habitudes acquises.
Et parce que le travail pouvait varier beaucoup selon le nombre des hôtes, la règle veille, avec discrétion et avec prudence tout à la fois, à ce que nul ne soit accablé et à ce que personne pourtant ne demeure oisif. Lorsqu’il y aura affluence de convives, on donnera de l’aide ; et, en revanche, lorsque l’hôtellerie sera vide ou à peu près, les moines qui y sont habituellement occupés, ne devront pas se considérer comme dispensés du travail conventuel : ils iront travailler là où l’obéissance les enverra. A cette occasion, saint Benoît rappelle la condition commune de tous les officiers du monastère, qui ne doivent jamais être surchargés et jamais non plus se soustraire à l’obéissance et au labeur quotidien : obediant imperanti .

Item et cellam hospitum habeat assignatam frater cujus animam timor Dei possideat ; ubi sint lecti strati sufficienter ; et domus Dei a sapientibus sapienter administretur
Un frère animé de la crainte de Dieu sera préposé à l’hôtellerie, et il y aura là suffisamment de lits garnis. La maison de Dieu doit être administrée. avec sagesse par des sages.


Il n’y a pas de monastère complet sans hôtellerie. On pourrait écrire toute une histoire des hôtelleries monastiques. Cette cella hospitum n’est évidemment pas une cellule, une pièce unique, où tous les hôtes reposeront pêle-mêle : c’est un logis, c’est tout un corps d’habitation. Dans la Vie de saint Benoît, lorsqu’il est question des plans du monastère de Terracine fournis en songe par le Patriarche, il est fait mention de l’endroit où l’on reçoit les hôtes . Dès l’époque de N. B. Père probablement, l’hôtellerie était isolée du reste du monastère. La Règle ,n’a point déterminé sa place exacte ; mais la coutume monastique, conformément à l’esprit et aux intentions de saint Benoît, l’a placée à l’écart du cloître, du dortoir et du réfectoire des religieux, ordinairement tout près de la porte d’entrée. C’était déjà l’usage chez saint Pacôme.
A Cluny, où l’hospitalité était largement exercée, le logis des hôtes se composait de deux parties : l’hôtellerie proprement dite, placée sous la juridiction de l’hôtelier et qui recevait les voyageurs riches ou aisés ; l’aumônerie, administrée par l’aumônier et qui accueillait les voyageurs pauvres, les pèlerins, les infirmes, les indigents du pays . C’est à l’aumônerie qu’avait lieu, chaque jour, le Mandatum, dont nous parlions naguère. L’histoire des “ hospices ” bâtis auprès des monastères et par leur soin se rattache à ce chapitre de l’hospitalité. Dès le sixième et le septième siècle, les hospices monastiques sont nombreux en Gaule.
Il y aura dans chaque cellule un ameublement convenable, moins pauvre sans doute que celui des religieux. Saint Benoît mentionne seulement le lit : n’est-ce pas ce dont l’hôte a le plus besoin, avec la table du réfectoire ? Et, afin d’éviter d’être pris au dépourvu, on veillera à ce qu’il y ait un nombre suffisant de lits garnis : ubi sint lecti strati sufficienter.
N. B. Père a défini d’un seul mot les vertus qu’il réclame de l’hôtelier :
“ la crainte de Dieu” lui doit être comme une clôture où son âme demeure captive : cujus animam timor Dei possideat. Il y a pour l’hôtelier des devoirs et des dangers spéciaux. On attend de lui de la prudence, de la perspicacité même ; il lui faut de la charité, une patience inaltérable, beaucoup d’abnégation ; il lui faut à la fois de l’empressement et de la réserve. L’honneur de la communauté, son bon renom, l’édification des étrangers dépendent en grande partie de lui. C’est lui qui, le premier, entre en relations avec les postulants ; il prépare, discrètement, les voies au Maître des novices. Et l’on devine les périls de cette charge : la distraction de l’esprit, le dégoût des choses de Dieu, de l’office, d’une étude devenue si difficile, le souci exagéré des choses du dehors. Sous prétexte de s’accommoder à la mentalité de certains visiteurs, sa conversation ne doit jamais être séculière ; il est telles questions sur lesquelles il lui est bien permis d’avouer son ignorance : qui s’attend à rencontrer chez lui un correspondant de l’agence Havas ? On ne lui demande pas davantage de se constituer en permanence directeur et prédicateur. Enfin, un scrupule très délicat de désintéressement l’empêchera de faire tourner au profit de ses relations personnelles des sympathies qui s’adressent à d’autres frères ou à la communauté tout entière. En résumé, dit saint Benoît, l’hôtellerie, qui dans le monastère est à un titre particulier la maison de Dieu, doit être confiée à des gens sages, qui l’administrent avec sagesse.
Hospitibus autem, cui non praecipitur, nullatenus societur neque colloquatur ; sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut dictum est, et petita benedictione, pertranseat, dicens sibi non licere colloqui cum hospite
Nul n’aura de rapport ni de conversation avec les hôtes, s’il n’en a reçu l’ordre, mais celui qui les rencontre ou les aperçoit les saluera humblement, comme nous l’avons dit, et, après avoir demandé la bénédiction, il se. retirera en disant qu’il ne lui est pas permis de s’entretenir avec un hôte.


Cette réflexion dernière nous donne toute la pensée de saint Benoît sur le caractère et la mesure de nos relations avec l’extérieur. L’hospitalité, telle qu’elle a été décrite dans ce chapitre, est un office de foi, puisque c’est le Seigneur que nous recevons dans la personne des hôtes ; un office de charité aussi et d’évangélisation, car il n’est pas possible d’entrer en contact avec la dignité recueillie et aimable de la vie monastique sans y trouver un bénéfice surnaturel. Nous enseignons quelquefois par nos paroles, quelquefois par nos livres : nous enseignons surtout par notre vie. Sous cette forme-là, la doctrine ne saurait être contestée. Le livre des Actes nous a dit l’édification des âmes païennes au spectacle .de la communauté chrétienne primitive. Elle est réelle, encore qu’inaperçue peut-être, l’impression produite sur tous ceux qui assistent à nos offices, et, à l’intérieur du monastère, sur les prêtres et les personnes cultivées, dont l’influence rayonne ensuite autour d’elles.
Mais saint Benoît a voulu que cet apostolat du dedans se conciliât avec les conditions mêmes de notre vie, de telle sorte que l’exercice de la charité n’entraînât jamais une diminution de paix et d’observance. Déjà N. B. Père a prescrit certaines précautions ; il demande maintenant que les hôtes soient remis exclusivement aux soins de l’hôtelier, et les autres frères dispensés d’intervenir. On retrouve dans la plupart des anciennes Règles des dispositions analogues . Il est constant que ce sont les moines nonchalants, dissipés et bavards, qui sont les plus prompts à se mettre en rapport avec le monde. Et c’est normal par leur vie ils lui appartiennent déjà ; comme ils ne savent que faire de leur temps, ils en donnent à tout venant. Il n’est guère de point où la nature se fasse davantage illusion. Ceux-là recherchent plus avidement les gens de l’extérieur pour qui les gens de l’extérieur sont un plus sérieux danger. Et quand bien même nous aurions tout ce qui est nécessaire pour édifier, nous ne saurions exercer selon Dieu, et avec profit, un apostolat qui n’est point guidé par l’obéissance.
S’il arrive, dit saint Benoît, qu’un moine fasse à l’improviste la rencontre d’un hôte, il se conduira avec politesse, il saluera avec l’humilité dont il a été question plus haut ; il fournira les indications réclamées ; puis il se retirera, s’excusant de ne pouvoir prolonger l’entretien. Nous n’avons pas à rougir de cet aveu. Encore une fois, c’est donner aux gens du monde une fausse idée de la vie monastique que de leur persuader, par un empressement exagéré ou par des conversations engagées tout aussitôt et sans permission préalable, que nous n’avons rien à faire, que tout nous est bon pourvu que nous échappions à la solitude et au silence. Prenons garde de leur laisser croire jamais que notre vie ressemble à la leur. Et si nous nous promenons dans le monastère avec des hôtes, respectons le silence des lieux réguliers : les visiteurs modéreront leur voix dans la mesure où nous contiendrons la nôtre. Saint Benoît ajoute :
et petita benedictione : allusion à l’antique usage selon lequel un moine qui abordait un supérieur ou un ancien lui disait,. Benedicite ; on reconnaissait, par la même formule, la dignité surnaturelle des hôtes (voir le commentaire des chapitres LXIII et LXVI).
A travers les dernières lignes de ce chapitre, nous découvrons, une fois de plus, comme en un trait de lumière, quel est l’idéal monastique et ce que N. B. Père attend de nous. Nous ne sommes pas obligés de faire du bien - et souvent quel bien réel ? - à notre détriment ; nous ne sommes pas tenus d’accomplir tout le bien qui est. possible en ce monde, et à tout prix. Ce serait vraiment acheter trop cher l’influence et le renom que les acheter par l’abandon d’une partie essentielle de notre Règle. Et ceci est plus incontestable encore depuis que d’autres Ordres ont pris, dans le travail de la prédication et du ministère pastoral, une place où nous ne sommes plus requis. Il ne convient pas que nous désertions notre vie de prière et de silence pour devenir des clercs réguliers surnuméraires et d’occasion pour éparpiller nos forces dans des œuvres très diverses, auxquelles nous sommes en général peu préparés. Nous avons le droit de nous en tenir aux conditions premières de l’institution monastique, à ce qui a toujours constitué, d’ailleurs, la part spéciale, normale. distinctive, des moines. Sauf de rares et parfois glorieuses exceptions, n’est-ce pas cela seulement que l’Église nous demande ? Et de quoi le siècle fiévreux a-t-il plus besoin que du spectacle d’hommes ne vivant que de Dieu et que pour Dieu, assidus à la louange de sa Beauté et s’intéressant à toutes les manifestations de la vie catholique, grâce au procédé, sûrement efficace, de la prière liturgique ?
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