Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 27 - QUALITER DEBEAT ABBAS SOLLICITUS ESSE CIRCA EXCOMMUNICATOS 27 - LA SOLLICITUDE DONT L’ABBÉ DOIT ENTOURER LES FRÈRES EXCLUS
Omni sollicitudine curam gerat abbas circa delinquentes fratres, quia non est opus sanis medicus sed male habentibus. Et ideo uti debet omni modo ut sapiens medicus, immittere senpectas, id est seniores sapientes fratres, qui quasi secrete consolentur fratrem fluctuantem et provocent ad humilitatis satisfactionem et consolentur eum ne abundantiori tristitia absorbeatur, sed, sicut ait item apostolus, confirmetur in eo caritas et oretur pro eo ab omnibus. Magnopere enim debet sollicitudinem gerere abbas et omni sagacitate et industria currere, ne aliquam de ovibus sibi creditis perdat. Noverit enim se infirmarum curam suscepisse animarum, non super sanas tyrannidem; et metuat prophetæ comminationem per quam dicit Deus : Quod crassum videbatis adsumebatis et quod debile erat proiciebatis. Et pastoris boni pium imitetur exemplum, qui, relictis nonaginta novem ovibus in montibus, abiit unam ovem quæ erraverat quærere; cuius infirmitati in tantum conpassus est, ut eam in sacris humeris suis dignaretur inponere et sic reportare ad gregem. QU’EN TOUTE SOLLICITUDE l’abbé prenne soin des frères coupables, car « ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades ». Il doit donc, tel un habile médecin, user de tout moyen : mettre en jeu le truchement de frères anciens et sages qui, comme à la dérobée, aideront le frère désemparé et l’engageront à une humble réparation, « le consolant pour qu’il ne sombre pas dans une tristesse excessive » ; mais, comme le dit encore l’Apôtre, « qu’on redouble de charité à son égard » et que tous prient pour lui. L’abbé doit en effet déployer la plus grande sollicitude et s’empresser en toute sagacité et habileté pour ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. Qu’il le sache bien, il a reçu le soin d’âmes malades et non un pouvoir despotique sur des âmes en bonne santé. Qu’il redoute la menace du Prophète disant au nom de Dieu : « Ce que vous voyiez de gras, vous vous l’adjugiez, et ce qui était débile, vous le rejetiez. » Il imitera l’exemple de tendresse du bon Pasteur, qui, laissant quatre-vingt-dix neuf brebis dans les montagnes, partit à la recherche de l’unique brebis égarée ; il compatit tellement à sa faiblesse qu’il daigna la prendre sur ses épaules sacrées et la rapporter ainsi au troupeau.
C’est le dernier chapitre de la parenthèse relative à l’excommunication. Il éclaire toute la question du code pénal monastique et rend manifeste l’intention de saint Benoît ; il nous révèle aussi tout son caractère paternel. Nous n’ignorons pas la variété des points de vue auxquels se place la justice humaine pour légitimer l’exercice du droit pénal et jusqu’à la peine de mort. Tantôt, on se met au point de vue de l’ordre absolu, et l’on soutient qu’il est équitable que ceux qui n’ont pas voulu appartenir à l’ordre par l’obéissance y rentrent quand même par le châtiment : c’est vrai, mais c’est froid, hautain ? le coupable se résigne. Ou bien on préfère songer à la société qu’il faut garantir, et le châtiment prend alors le caractère d’une sécurité. La peine, par un double effet, abrite la société contre le retour des fautes qu’elle châtie, soit parce qu’elle met le coupable dans l’impossibilité de nuire, soit parce qu’elle inspire une crainte salutaire aux autres méchants : Culpam poena premit comes : c’est vrai encore, mais c’est dur, et c’est inefficace souvent. Il appartenait à la règle chrétienne et monastique de se placer an point de vue du délinquant lui-même et, sans méconnaître aucunement les desseins dont nous venons de parler de s’inquiéter par-dessus tout de la correction du coupable, regardé comme un frère malade plutôt que comme un condamné. Et encore que les anciennes Règles et les Vies des Pères abondent en traits édifiants sur la miséricorde due aux pécheurs, nul, pensons-nous’ n’avait, jusqu’alors écrit rien de semblable à cette page bien personnelle à saint Benoît et toute pleine de sa tendresse de père, si grave, si forte, si attentive.
Omni sollicitudine... Alors même qu’il y a châtiment, le monastère, la “ maison de Dieu ”, n’est point une colonie pénitentiaire où l’on n’attend la correction des rebelles que de la compression violente et des mauvais traitements. Mais tout ce que l’Abbé peut avoir de sollicitude et de dévouement s’emploiera en faveur des frères qui sont tombés. Et l’unique raison alléguée par la sainte Règle est celle qu’invoquait un jour le Seigneur pour justifier son indulgence infinie : “ Ce ne sont pas les gens en sauté qui ont besoin du médecin, mais ceux qui se portent mal ” (MATTH, IX, 12). Il est vertu pour racheter, pour consoler, pour guérir ; et malheur aux âmes suffisantes qui croient n’avoir nul besoin de sa compassion et de ses remèdes. La miséricorde est la vertu dominante du Seigneur ; elle lui a valu l’étonnement, le scandale, jusqu’à la haine des mauvais casuistes du temps, pharisiens et docteurs de la Loi. Qu’on se souvienne seulement de l’épisode de la femme adultère, excommuniée par les docteurs et vouée à la lapidation (JOANN.,Vll,3-11) ! Si le cœur de Dieu n’est que bonté, l’Abbé, qui tient sa place dans le monastère, doit incliner toujours, lui aussi, du côté de la miséricorde et de la tendresse.
Puisque l’Abbé est constitué médecin des âmes , il agira en toute façon comme un sage médecin : il s’ingéniera pour trouver le remède efficace ou plutôt pour que celui de l’excommunication ait tout son effet il emploiera les industries variées que sa charité et son expérience lui pourront suggérer. Il enverra par exemple vers l’excommunié “ des sympectes ”. Les mots quasi occullos consolatores sont une glose postérieure. On a beaucoup discuté sur la signification du terme “ sympecte ” ; on a proposé les étymologies les plus diverses et les plus bizarres ; et les copistes l’ont souvent maltraité. Quoique la meilleure leçon soit senpectas, il est bien probable que l’orthographe correcte de ce mot est sympaecta et qu’il est la transcription latine du grec mot à mot : qui fait l’enfant avec, qui joue avec, compagnon de jeu (collusor) . Dans la littérature chrétienne d’avant saint Benoît, nous n’avons trouvé employé, et au sens figuré, que dans l’Histoire Lausiaque. Elle raconte comment Sérapion Sindonite imagina de se vendre à des comédiens afin d’arriver plus aisément à les convertir et fit entrer un ascète dans son jeu, dans sa pieuse supercherie . C’est dans un sens analogue que N. B. Père parle des sympectes. Comme il ajoutait aussitôt : id est, seniores sapiences fratres, on a cru qu’il fournissait ainsi l’explication de ce terme étrange, et on a lu, non plus même senpectas, mais senipetas : qui tendent à la vieillesse. D’où certaines interprétations invraisemblables. Saint Benoît s’explique en effet, mais beaucoup plus dans les mots qui quasi secrete consolentur..., que dans ceux qui suivent immédiatement id est. Et sa pensée est celle-ci : l’Abbé ne peut pas intervenir directement auprès du moine excommunié ; mais il a recours à un stratagème. Il y a dans la communauté des frères aimables, dévoués, en qui l’excommunié a confiance ; ce sont des religieux âgés et de vertu solide, sur qui les plaintes ou même les récriminations violentes du condamné n’auront aucun effet fâcheux ; ils sont habiles, un peu diplomates : l’Abbé les fait entrer dans son jeu miséricordieux, il en fait les complices de sa charité. Ils iront donc en secret trouver l’excommunié, comme d’eux-mêmes, et non sous la forme d’une ambassade ; leur initiative apparaîtra au coupable comme simplement autorisée par l’Abbé.
Leur fonction est d’abord de consoler le frère, puis de l’incliner au bien. Son âme est houleuse encore, partagée entre l’effroi et la colère, entre l’irritation et l’inquiétude, fluctuantem. Cette intervention affectueuse des sympectes a pour dessein de calmer la passion et d’aider la conscience ; doucement, elle portera le frère excommunié à une satisfaction humble, qui vienne non de la contrainte, mais du désir de l’expiation. Mais avant toutes choses, répète saint Benoît, il a besoin d’être consolé. Les sympectes veilleront à ce que le chagrin et la honte ne l’abattent pas, à ce qu’il ne soit pas comme “ abîmé dans une tristesse excessive ”. C’est la recommandation que faisait l’Apôtre au sujet de l’incestueux de Corinthe ; et il ajoutait qu’à cette heure critique la charité devait être grande, s’affirmer et prévaloir auprès de lui (Il COR., 11, 7-8). Pendant que les émissaires discrets de l’Abbé témoignent ainsi directement de l’intérêt à l’excommunié, tous les frères prient pour lui .
Nous sommes très loin ici de ces formes de vengeance qu’affecte volontiers la justice créée, très loin des exigences pharisaïques qui inclinent à la dureté implacable, très loin de ces tendances, traduites parfois dans la littérature, devant qui n’existe d’autre vertu que celle qui n’a jamais failli, la défaillance d’un instant n’ayant plus que la ressource du désespoir et du suicide. Cela est bien du siècle ; les plus corrompus sont les plus implacables. Nous pouvons remarquer aussi comment les prescriptions monastiques réalisent la forme idéale selon laquelle se doit et se peut exercer la justice pénale. Le droit de punir n’est exercé normalement et avec succès que par ceux-là qui se sont efforcés de conjurer la faute, qui ont proclamé la loi morale, qui non seulement se sont gardés de cultiver à plaisir les passions violentes et impies, agents du crime, mais qui ont travaillé à réduire et, s’il se peut, à supprimer, tous les instincts révolutionnaires. Lorsqu’une société est provocatrice du mal et corruptrice des intelligences et des mœurs, au nom de quel droit s’érige-t-elle en jugé de ses propres victimes ?
Saint Benoît reprend, avec plus d’instance, les premières paroles du chapitre. L’Abbé, dit-il, doit faire preuve d’une sollicitude extrême à l’égard des frères qui ont failli, et courir, s’empresser , déployer toute sagacité et industrie, afin de ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. A Dieu ne plaise qu’il s’écarte jamais des coupables, avec la répugnance scandalisée du pharisien devant sainte Marie Madeleine ! Il ne faudrait pas non plus se désintéresser, abandonner l’excommunié à sa passion et à son orgueil froissé, dire : “ Je n’y puis rien, moi ! S’il veut s’enfoncer dans sa rébellion, qu’il fasse : je ne puis substituer ma volonté à la sienne ! ” On voit bien que vous n’êtes pas mort pour lui ; vous le jetteriez moins facilement par-dessus bord. “ Mais il est agaçant, d’humeur envenimée et déloyale !... ” C’est pour cela qu’il vous appartient davantage. Vous n’êtes pas un prince, ni un justicier impitoyable, ni un bourreau. Le rôle de l’Abbé, d’une façon générale, ne consiste pas à exercer une hautaine domination sur des âmes saines. : ; mais Dieu lui a commis la garde, le soin et la guérison d’âmes faibles et infirmes : c’est vers celles-là qu’il se penchera de préférence. Saint Augustin écrivait la même chose des ministres de Dieu qui vivent dans le siècle : Non enim sanatis magis quam sanandis homin.ibus praesunt. Perpetienda sunt viti :a multitudinis ut curentur, et prius toleranda quam sedanda est pestilentia . Que l’Abbé, se mette donc en garde contre des dispositions trop naturelles et trop égoïstes ; qu’il se souvienne au besoin de cette réflexion indignée du Seigneur, dénonçant par la bouche du Prophète les dureté ; les rapacités des mauvais pasteurs d’Israël : Ce qui, dans le troupeau, vous paraissait. gras et de belle venue, vous le faisiez vôtre ; et ce qui était chétif, vous le repoussiez. Tout le passage d’Ezéchiel est une menace redoutable (XXXlV, 3-4). Mais on ne demande pas à l’Abbé la débonnaireté ni la faiblesse, pas plus qu’on ne l’invite à ouvrir la porte de son monastère à toute médiocrité ou à toute misère.
A la conduite des pasteurs indignes et mercenaires saint Benoît oppose l’exemple de tendresse et de condescendance, pium exemplum, du bon Pasteur, tell qu’il est donné par le Seigneur lui-même en saint. Matthieu (XVlll, 12-14) et en saint Luc (XV, 3-7 ; cf. JOANN.,X). Le bon Pasteur avait cent brebis ; un jour, l’une d’elle, s’enfuit loin du troupeau. Alors le Pasteur, laissant les quatre-vingt-dix-neuf autres parquées sur les collines accoutumées, s’en alla chercher l’unique infidèle. Il la retrouva, blessée peut-être ou récalcitrante. Et il compatit tellement à sa faiblesse, qu’il daigna la charger sur ses épaules sacrée, et la rapporter ainsi au troupeau . L’Évangile soulignait ensuite l’allégresse du bon Pasteur. Restituer au Seigneur une âme égarée, c’est bien la joie la plus haute que l’on puisse goûter ici-bas. Fratres mei, si quis ex vobis erraverit a veritate, et converterit quis sum, scire debet quoniam qui converti fecerit peccatorem ab errore viae suae, salvabit animam ejus a morte, et operiet multitudinem peccatonim (JAC., V,19-20). Il va de soi que la condescendance ingénieuse et inlassable de l’Abbé est en même temps l’expression de ce que tous les frères ressentent les uns pour les autres. Ce doit être une conspiration universelle de charité, ne aliquam de ovibus sibi creditia perdat.
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