Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 39 - DE MENSURA CIBUS 39 - LA MESURE DE LA NOURRITURE
Sufficere credimus ad refectionem cotidianam tam sextæ quam nonæ, omnibus mensis, cocta duo pulmentaria, propter diversorum infirmitatibus, ut forte qui ex illo non potuerit edere ex alio reficiatur. Ergo duo pulmentaria cocta fratribus omnibus sufficiant et, si fuerit unde poma aut nascentia leguminum, addatur et tertium. Panis libra una propensa sufficiat in die, sive una sit refectio sive prandii et cenæ : quod si cenaturi sunt, de eadem libra tertia pars a cellarario servetur reddenda cenandis. Quod si labor forte factus fuerit maior, in arbitrio et potestate abbatis erit, si expediat, aliquid augere, remota præ omnibus crapula et ut numquam surripiat monacho indigeries, quia nihil sic contrarium est omni christiano quomodo crapula, sicut ait Dominus noster : Videte ne graventur corda vestra crapula. Pueris vero minori ætate non eadem servetur quantitas, sed minor quam maioribus, servata in omnibus parcitate. Carnium vero quadrupedum omnimodo ab omnibus abstineatur comestio, præter omnino debiles ægrotos. POUR LE REPAS quotidien, soit à midi soit à trois heures, il suffit, croyons-nous, de deux plats cuits à toutes les tables à cause des infirmités diverses, pour que celui qui n’aurait pu manger de l’un se restaure avec l’autre. Deux plats cuits suffisent donc à tous les frères, et s’il y a des fruits ou des légumes frais, on les ajoutera en troisième lieu. Une livre de pain, à bon poids, suffira par jour, qu’il y ait un seul repas, ou bien déjeuner et dîner. Si l’on doit dîner, un tiers de cette livre sera gardé par le cellérier pour être servi au dîner. En cas de surcroît de travail, un supplément pourra être ajouté, si l’abbé le juge bon, mais en évitant surtout l’excès, de telle sorte que jamais le moine ne soit pris d’indigestion ; car rien n’est plus indigne de tout chrétien que l’excès de nourriture, comme le dit Notre Seigneur : « Veillez à ce que votre coeur ne soit pas alourdi par l’excès de nourriture. » Aux jeunes enfants on ne servira pas la même quantité mais moins qu’aux adultes, en observant toujours la modération. Quant à la viande, tous s’en abstiendront absolument, sauf les malades très affaiblis.
Si les Pères du désert avaient pu lire ce chapitre de la Règle, peut-être eussent-ils regardé ses prescriptions comme concernant des moines relâchés ! Sans doute, quelques uns de leurs maîtres recommandent bien comme .saint Benoît la discrétion dans l’abstinence et le jeûne mais la mesure la plus large des Orientaux reste en deçà du menu que N. B. Père accorde chaque jour à tous les siens, et qui comprend jusqu’à trois services. Et encore saint Benoît ne propose-t-il ce régime qu’avec réserve, comme une moyenne raisonnable, sufficere credimus, et laisse-t-il à l’Abbé la faculté. d’ajouter un petit extra. Une telle condescendance se justifie sans peine si l’on consent à reconnaître la valeur tonte relative de la mortification , et si l’on se souvient du but que poursuivait N. B, Père : ouvrir l’accès de la vie monastique à nombre d’âmes que certaines outrances en eussent tenues éloignées à jamais, adapter sa Règle aux conditions ordinaires du tempérament occidental et d’une région où le climat plus rigoureux oblige à compenser le défaut de chaleur externe par des combustions intérieures plus vives. Il faut ajouter qu’il écrit pour des gens qui non seulement célèbrent de longs offices, mais travaillent au grand air une partie du jour. La nourriture qu’il leur donne est à peu de chose près celle des paysans, simple et abondante. A toutes les tables (c’est-à-dire à celles où les moines prennent place par petits groupes, sous la présidence des doyens ; ou bien à la table de la communauté, à celle des servants et à celle de l’Abbé) : à toutes les tables on servira deux mets cuits, cocta duo pulmentaria ; saint Benoît ne juge ni opportun ni même possible de préciser leur nature. Les usages ont varié extrêmement sur ce point ; il ne faut pas essayer d’en résumer l’histoire. Les légumes ont toujours formé la base de l’alimentation des moines ; les veufs, le poisson, les laitages apparaissaient jadis plus rarement sur leur table. A Cluny on cuisait des fèves tous les jours : c’était le plat régulier par excellence . Naturellement saint Benoît n’impose pas les deux mets ; il les permet pour que tous les appétits puissent se satisfaire et les forces de tous se réparer : propter diversorum infirmitates. Il ajoute que, grâce à ce double service, le frère qui ne pourra pas manger d’un plat, pourra du moins se dédommager avec l’autre. Mais, d’après la Règle, avons-nous le droit de faire honneur aux deux ? Les commentateurs s’accordent entre eux et avec l’usage pour l’affirmative. Donc, deux mets cuits suffiront aux frères, reprend saint Benoît ; et l’on ajoutera en troisième lieu des fruits et des légumes frais, si l’on peut se les procurer facilement, s’il y en a dans le jardin du monastère : si fuerint inde (ou bien unde).
Le menu que vient de donner N. B. Père est celui de la journée tout entière, c’est la quantité d’aliments fournie chaque jour, c’est la réfection quotidienne, qu’il y ait deux repas ou qu’il n’y en ait qu’un seul, en Carême comme pendant le reste de l’année. Telle est du moins l’interprétation la mieux fondée de ce texte de la Règle un peu trop concis : ad refectionem quotidianam lam sextae quam nonae. Saint Benoît ne parle que du repas de sexte ou de none ; quand on dînait à sexte, il y avait souper le soir, mais le repas de sexte était le principal et Il est probable qu’on prélevait sur son menu non seulement le tiers du pain, comme saint Benoît nous le dira dans un instant, mais les aliments qui convenaient le mieux à un souper frugal. Aux jeûnes de règle, on mangeait à none ; pendant le Carême ecclésiastique, l’unique repas se faisait le soir ; mais on servait toujours la même quantité de nourriture, N. B. Père laissant à la délicatesse de chacun le soin d’opérer les retranchements compatibles avec sa santé et avec l’obéissance (chap. XLlX). La plupart des anciens coutumiers monastiques fournissent la justification pratique de ce commentaire.
Chaque jour, qu’il y ait un seul repas ou bien dîner et souper, une livre de pain suffira, une livre un peu forte, à bon poids, entraînant de son côté le fléau de la balance : propensa. S’il y a souper, le cellérier réservera pour le soir le tiers de cette même livre. Il est probable que des division tracées préalablement dans la pâte facilitaient ce partage . D’interminables discussions se sont élevées relativement à la quantité exacte de la libra propensa, comme aussi de l’hémine de vin dont il est parlé au chapitre suivant . Toutes ces recherches peuvent avoir un intérêt de curiosité et d’érudition, mais elles n’en ont vraiment aucun homme commentaire et élucidation réelle de la sainte Règle. A supposer même que les mesures n’aient pas varié selon les temps et les provinces tout en conservant leurs noms, on voit bien que dans l’espèce N. B. Père prend les mesures usuelles d’une façon approximative et non rigoureuse : sa livre de pain est un peu plus d’une livre, la capacité de son hémine est calculée peut être de manière à donner satisfaction aux exigences des faibles. Et ce qui paraît plus décisif encore, c’est le soin que prennent les moines dit Cassin de conserver le poids du pain et la mesure du vin fixés pax N. B. Père ; ils les emportent à Rome, en 581, lorsqu’ils sont chassés par les Lombards ; peut-être Pétronax et les restaurateurs du Cassin les recouvrent-ils, grâce au pape Zacharie (741-752) ; enfin l’Abbé du Mont Cassin Théodemar envoie à Charlemagne les mesures du pain et du vin telles que les avait déterminées saint Benoît .Toutes ces précautions deviennent superflues, si la livre et l’hémine sont des mesures invariables, connues de tous et d’usage courant ; et l’on voit bien qu’il ne s’agit pas seulement de reliques de N. B. Père, mass de normes spéciales données par lui . La livre romaine équivaut, d’après des calculs récents, à 327 gr. 45 . Ce serait peu pour la nourriture quotidienne d’hommes qui travaillent aux champs. Il y a lieu de croire, dit D. Calmet, que saint Benoît n’a pas choisi la livre romaine, laquelle valait douze onces (romaines), mais la livre marchande qui en valait seize . Beaucoup de commentateurs trouvent que ce n’est pas encore assez. Nos Constitutions déclarent sagement que, puisqu’on ignore ce que représente la livre de saint Benoît, on accordera le pain à discrétion.
Si large que soit déjà la mesure quotidienne et ordinaire du manger, saint Benoît laisse pourtant encore à l’Abbé la faculté d’y ajouter quelque chose, s’il le juge à propos, dans l’hypothèse, par exemple, d’un travail extraordinaire. Le dessein de N. B. Père n’est donc point de pousser d’office tous ses moines à la mortification héroïque et aux macérations extrêmes. La fonction de l’Abbé n’est point d’écraser, mais d’établir une juste balance entre le travail et la réparation physique qu’il exige. Il prendra garde seulement à l’excès. Avant tout, que ces compensations ne favorisent jamais la gloutonnerie et qu’un moine ne soit jamais surpris par les suites honteuses de la gourmandise : indigeries. Car il n’est rien de plus avilissant, non seulement pour le moine, mais même pour tout chrétien, que de tels excès ; et c’est à tous les siens que Notre Seigneur s’adressait en disant : “ Prenez garde à ce que vos cœurs ne s’appesantissent point par l’excès dans le manger et le boire” (Luc., XXl, 34). Saint Benoît ajoute que les enfants du monastère auront la, portion qui convient à leur âge ; et, avec-la condescendance qu’ils méritent, on observera aussi, en toutes choses, l’austérité qui convient à la vie dont ils font déjà profession.
Peut-être aujourd’hui la gourmandise porterait-elle plutôt sur les raffinements et les exceptions que sur la quantité proprement dite. Et, chose étrange, il faut parfois, actuellement, solliciter les gens à manger, tout comme s’ils étaient manichéens et comme si se nourrir était un mal. Il se rencontre quelques cerveaux bizarres qui regardent le manger et le boire comme une humiliation et se détruisent par l’idée fixe ; ceux-là ont besoin d’être surveillés et même contraints. En dehors de ces cas pathologiques, l’Abbé laisse à chacun le soin d’apprécier devant Dieu ce qu’il doit prendre et ce qu’il peut retrancher. On mange pour vivre ; on prend ce qui est nécessaire pour soutenir le travail et faire face aux obédiences ; et l’on garde toujours cette disposition de bonne éducation, d’hygiène et de mortification chrétienne qui nous fait demeurer en deçà de la satiété . Il ne faut pas non plus que le réfectoire et ce qui nous y attend devienne une préoccupation dans notre vie, un souci constant et cruel.
L’idée des compensations et des suppléments au régime ordinaire a été généralement bien accueillie et réalisée sous diverses formes. Les coutumiers et les chartes de fondation du moyen .âge mentionnent souvent les plats de surcroît et les distributions de pitances. A Cluny, on finit par ajouter régulièrement aux fèves et aux légumes un “ général ” ou une “ pitance ” d’œufs, de poisson, de fromage : le général était la portion servie à chaque moine dans un plat spécial, la pitance un plat pour deux . Les estomacs d’aujourd’hui. ne se prêteraient plus aux solides repas de nos anciens. Il est vrai qu’ils avaient la saignée, souvent la saignée mensuelle : mais, comme pour compenser aussitôt la “ munition ” pratiquée, on offrait au patient un sérieux général et on le soumettait à tout un régime réparateur.
Rappelons-nous ce que saint Benoît nous a dit au sujet des malades, au chapitre XXXVl : Sed et carnium esus, etc. Ici, même défense à ceux qui se portent bien de manger de la viande, même exception en faveur des frères sérieusement malades ou infirmes. Mais saint Benoît précise maintenant la portée de sa défense : carnium vero quadrupedum c’est la chair des quadrupèdes qui est interdite. Est-ce exclusif ? La chair des volailles se trouve-t-elle permise ou tolérée ? Si étrange que cela nous paraisse, il ne semble pourtant pas contestable qu’à l’époque de saint Benoît, et pendant de longs siècles encore, les volatiles aient été considérés par beaucoup, nous ne disons pas par tous , comme un mets compatible avec l’abstinence. On pouvait s’en priver par mortification, mais on reconnaissait que c’était une chair de qualité inférieure ; plus fine peut être et plus agréable au goût que celle des quadrupèdes, elle était cependant moins nourrissante, moins apte à allumer les passions. Et puis ne lisait-on pas ,dans la Genèse que les poissons et les oiseaux avaient été créés le même jour et tirés des eaux les uns et les autres ? Comment surtout ne pas assimiler aux poissons le gibier aquatique, qui se nourrit de poisson et qui en a le goût ? Quelle que soit la valeur des raisons alléguées jadis pour justifier l’usage de considérer comme maigre les bipèdes, c’était un usage, et chacun sait que la casuistique d’aujourd’hui tolère encore, aux jours d’abstinence, quelques oiseaux aquatiques. Ils étonneraient d’ailleurs sur une table de moines ; et la question, pour nous, est pratiquement décidée .
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