Extrait quotidien de la Règle de Notre Bienheureux Père Saint Benoît, et son commentaire par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes :
Caput 66 - DE OSTIARIIS MONASTERII 66 - LES PORTIERS DU MONASTÈRE
Ad portam monasterii ponatur senex sapiens, qui sciat accipere responsum et reddere, et cuius maturitas eum non sinat vacari. Qui portarius cellam debebit habere iuxta portam, ut venientes semper præsentem inveniant a quo responsum accipiant. Et mox ut aliquis pulsaverit aut pauper clamaverit, Deo gratias respondeat aut Benedic, et cum omni mansuetudine timoris Dei reddat responsum festinanter cum fervore caritatis. Qui portarius si indiget solacio iuniorem fratrem accipiat. Monasterium autem, si possit fieri, ita debet constitui ut omnia necessaria, id est aqua, molendinum, hortum, vel artes diversas intra monasterium exerceantur, ut non sit necessitas monachis vagandi foris, quia omnino non expedit animabus eorum. Hanc autem regulam sæpius volumus in congregatione legi, ne quis fratrum se de ignorantia excuset. A LA PORTE du monastère on placera un ancien judicieux, qui sache recevoir et rendre réponse et dont la maturité le préserve de déambuler partout. Ce portier devra avoir une loge près de la porte, afin que les arrivants trouvent toujours là quelqu’un pour leur répondre. Dès qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra : « Deo gratias » ou « Benedicite » et, avec toute la douceur de la crainte de Dieu, il se hâtera de répondre dans la ferveur de la charité. Si ce portier a besoin d’aide, il aura avec lui un frère plus jeune. Au reste, le monastère, autant que possible, doit être construit de manière qu’on y trouve tout le nécessaire, eau, moulin, jardin, et que les divers métiers soient exercés à l’intérieur du monastère. Ainsi les moines n’auront pas à circuler au dehors, ce qui n’est pas bon du tout pour leur âme. Nous voulons que cette Règle soit lue fréquemment dans la communauté, pour qu’aucun frère ne prétexte son ignorance.
L’ordre intérieur du monastère et sa paix ne demeurent assurés qu’à la condition que les relations avec le dehors soient contrôlées et réglées par un service vigilant : celui du portier. N. B. Père complète donc simplement toute cette portion de sa Règle en lui consacrant ici quelques lignes. Depuis longtemps et presque partout, c’est la plus humble des charges ; on l’abandonne à des frères convers ou à des serviteurs : cependant les anciens, nous le verrons, l’envisageaient bien autrement. C’est encore le dessein de recommander une fois de plus et de sauvegarder la clôture et la stabilité monastiques qui a dicté à saint Benoît la seconde partie du chapitre, si disparate de prime abord. Mais le rapprochement lui était suggéré par la source même où il a puisé presque tous les éléments de ce chapitre : le chapitre XVll de l’Historia monachorum de Rufin .

Ad portam monasterii ponatur senex sapiens, qui sciat accipere responsum et reddere, cujus matu ritas eum non sinat vagari. Qui portarius cellam debet habere juxta portam, ut venientes semper praesentem inveniant a quo responsum accipiant. Et mox ut aliquis pulsa verit aut pauper clamaverit, Deo gratias respondeat, aut benedicat cum omni mansuetudine timoris Dei reddat responsum festinanter cum fervore caritatis. Qui portarius si indiget solatio„ juniorem fratrem accipiat
A la porte du monastère on placera un ancien judicieux, qui sache recevoir et rendre réponse et dont la maturité le préserve de déambuler partout. Ce portier devra avoir une loge près de la porte, afin que les arrivants trouvent toujours là quelqu’un pour leur répondre. Dès qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, il répondra : “ Deo gratias ” ou “ Benedicite ” et, avec toute la douceur de la crainte de Dieu, il se hâtera de répondre dans la ferveur de la charité. Si ce portier a besoin d’aide, il aura avec lui un frère plus jeune.


Remarquons, que N. B. Père parle au singulier de la porte du monastère. Il est en effet traditionnel qu’une seule porte (avec une seconde ordinairement pour les services intérieurs et les charrois) donne accès au monastère : c’est une garantie de notre clôture. Et, pour surveiller cette porte, la Règle institue un portier. Ce n’est pas un concierge : il ne doit en avoir ni le nom ni les mœurs. Saint Benoît ne veut pas qu’on mette là le premier venu. Il y a trois points où, le monastère entre en contact avec l’extérieur : l’hôtellerie, la porterie, les parloirs. Les parloirs n’ont d’autres titulaires que les frères dont les parents ou les amis sont un peu voisins du monastère et multiplient leurs visites. Nous avons parlé, en commentant le chapitre LIll, des dangers spéciaux de l’hôtelier ; il faudrait répéter les mêmes remarques au sujet du portier, dont la fonction est tout aussi délicate.
C’est lui qui, le premier, est mis en rapport avec les hôtes. Anciennement même, sa charge coïncidait parfois avec celle d’hôtelier . Avec les hôtes, ce sont les familiers, les touristes, les pénitents, les pèlerins, les pauvres enfile, qui se présentent à la porterie ; et souvent le portier reçoit l’obédience de faire les distributions d’aumônes aux indigents . Dans un grand monastère, la porterie n’est jamais une sinécure ; elle est une source abondante de mortification et de démission de soi-même. Un heureux tempérament n’y suffirait pas : il faut de la vertu surnaturelle, pour être accueillant toujours et toujours de belle humeur, pour savoir se taire, comme pour savoir parler à propos. Si le portier n’a pas un réel amour du silence, sa cellule ne sera qu’un lieu de vains bavardages et de cancans. C’est là que s’enregistreront toutes les nouvelles du dehors et que, peut-être, les moines viendront les recueillir ; c’est de là aussi que s’échapperont certains détails, plus ou moins travestis, de la vie du dedans. A Dieu ne plaise que le portier se fasse jamais le truchement irrégulier entre les religieux et les mondains ! Ajoutons qu’il ne doit manquer ni de tact, ni d’esprit de discernement, afin de reconnaître avec promptitude à quelles personnes il a affaire, deviner comment il doit traiter chacun et rendre à tous le service qui convient : Sapiens, qui sciat accipere responsum et reddere. Responsum a souvent dans le langage du temps le sens d’affaire, de message, de “ commission ” comme nous disons vulgairement .
L’âge d’un portier n’est pas indifférent. S’il est trop vieux, son fardeau lui devient facilement intolérable et il est exposé à se défaire trop prestement de tous ceux qui viennent déranger sa lecture ou sa quiétude. S’il est trop jeune, il n’impose pas le respect et la réserve ; il distingue mal ceux qu’il faut accueillir et ceux qu’il faut écarter. La dissipation de la jeunesse l’entraîne à vaguer un peu partout ; lui qui ouvre la porte aux autres, il pourrait bien, s’il n’a que peu de conscience, se l’ouvrir à lui-même et se persuader qu’il a besoin, pour la dilatation de sa vie ou même pour sa contemplation, d’une petite excursion dans le voisinage. Certains goûts de lecture et de prière, avec un petit travail manuel, aideront le portier à l’amour de la clôture parfaite . Un grand nombre de visiteurs ne pourront juger le monastère que d’après l’accueil qu’ils auront reçu à la porterie : c’est un motif de plus pour que tout y soit digne et édifiant.
Les commentateurs se demandent si N. B. Père réclame vraiment un “ vieillard” ; la plupart le pensent, et beaucoup de témoignages historiques semblent leur donner raison ; d’autant que saint Benoît lui-même prescrit d’accorder comme aide au portier “ un plus jeune frère”. On peut se contenter néanmoins de la maturité de l’âge et de celle que donne la prudence. Chez les Pères d’Orient, le portier était parfois l’un des rares prêtres de la maison. Partout, et pour toutes les raisons que nous venons de dire sécurité du monastère, bon renom, édification des étrangers, cette charge était considérée comme l’une des premières ; rappelons-nous que l’Église a institué un ordre spécial de clercs pour garder la porte de ses temples. Le concile d’Aix-la-Chapelle de 817 réclamait qu’on fît choix de frères instruits. Et D. Calmet insinue que le fait d’abandonner la porterie à des laïcs est l’indice d’une diminution de sens monastique. C’est peut-être un peu sévère. Pierre le Vénérable, dans sa controverse avec Cîteaux, avouait ne pas comprendre à quoi bon immobiliser un religieux à la porterie, puisque, disait-il, il n’y a, pour ainsi parler, pas de portes à Cluny ; puisque les portes du monastère sont presque toujours ouvertes à tout venant ; il suffit, ajoutait-il, qu’un “ honnête serviteur ” les garde aux heures où elles doivent cependant être fermées . Les Cisterciens plaçaient à la porterie un religieux de chœur et un convers. Souhaitons de pouvoir faire de même dans nos monastères.
Le portier aura sa cellule tout près de la porte : cela s’impose. On ne l’y attache pas avec une chaîne, comme le faisaient les Romains, mais la charité et la prévoyance demandent qu’il reste fidèle à son poste, afin que les survenants trouvent toujours quelqu’un qui leur réponde et avec qui ils puissent traiter : a quo responsum accipiant. Il est probable que, chez saint Benoît, le portier disait certaines parties de l’office et faisait la lectio divina dans sa cellule ; mais, comme la porte demeurait close toute la nuit et même à certaines heures du jour, par exemple peut-être pendant les repas, le portier n’était pas complètement exclu des exercices conventuels . Au reste, N. B. Père permet qu’on lui donne comme aide un frère plus jeune, qui fera les commissions, qui le remplacera au besoin, mais sans le décharger de sa responsabilité : car il demeure titulaire.
La Règle entre ensuite dans quelques détails sur la fonction du portier. Lorsque quelqu’un frappe, ou bien lorsqu’un pauvre, n’ayant autre chose .à réclamer que l’aumône, pousse un cri pour avertir de sa présence, il faut que, sans le moindre retard, le portier réponde Deo gratias ou bien qu’il bénisse. Nous avons dit, au chapitre LXlll, ce qu’il convient d’entendre par cette bénédiction. Et nous ne croyons pas qu’il y ait lieu de se demander, ni surtout qu’il soit possible de savoir, si la formule Deo gracias était réservée aux pauvres, l’autre aux riches, ou bien inversement . Mais ce qu’il faut retenir, c’est la recommandation de “ rendre réponse ” avec toute la douceur possible, toute la mansuétude qui vient de la crainte de Dieu, et en même temps avec l’empressement et la sainte ardeur de la charité. Il est si naturel aux gens poursuivis et pressés de s’impatienter et, selon la formule courante, de secouer leur monde ! Afin de trouver toujours à l’heure opportune le secret de cette hâte tranquille, le portier se souviendra que c’est Dieu lui-même qui se voile dans la personne des hôtes. Et s’il survient quelqu’un à qui l’on ne s’attend pas, qui semble être de trop, il devra donc recevoir le même accueil affectueux, en souvenir du treizième pauvre de saint Grégoire ou du mendiant de saint Martin.

Monasterium auteur si fieri potest, ita debet construi, ut omnia necessaria, id est, aqua, molendinum hortus, pistrinum, vel artes diversae intra monasterium exerceantur, ut non sit necessitas monachis vagandi foras : quia omnino non expedit animabus eorum
Au reste, le monastère, autant que possible, doit être construit de manière, qu’on y trouve tout le nécessaire, eau, moulin, jardin, et que les divers métiers soient exercés à l’intérieur du monastère. Ainsi les moines n’auront pas à circuler au dehors, ce qui n’est pas bon du tout pour leur âme.


Nous avons dit, outre, leur commune origine quel lien rattache cette prescription aux précédentes : le souci constant, chez saint Benoît, d’accentuer la séparation des siens d’avec le monde, de garantir la clôture et la stabilité. Il est tout à fait inopportun et périlleux pour des moines d’errer çà et là, d’aller se promener dehors et, d’une façon générale, de sortir sans obédience ou avec une obédience extorquée et élargie. Le monde n’est pas salubre pour nous ; notre âme y est mal à l’aise ; nous ne sommes plus aptes à y séjourner sans danger. Le besoin de se créer des distractions, d’échapper à l’observance et à la vie commune, serait de bien triste augure. Et les prétextes ne manquent jamais à l’immortification ; elle sait s’envelopper des formes les plus édifiantes : c’est l’apostolat, c’est la science sacrée, c’est la charité c’est une santé précieuse. Mais N. B. Père ne répond de la persévérance et de la sainteté des moines que s’ils restent cachés dans leur monastère .Il souhaite même que celui-ci puisse se suffire et qu’il soit installé de telle sorte que rien n’y manque des choses indispensables à la vie et au travail. Il reconnaît d’ailleurs que ce n’est pas toujours réalisable. Les conditions d’un Mont-Saint-Michel, par exemple, se prêtent mal au désir de N. B. Père ; et les collines, aimées de saint Benoît, comme dit le proverbe n’étaient pas toujours, sauf miracle, pourvues d’une source .
L’énumération des necessaria ne prétend pas, il va de soi, être complète ; saint Benoît ne signale que ce qu’il y a de plus requis : de l’eau, un moulin , un jardin, une boulangerie , enfin les métiers et ateliers divers (voir le chap. LVll). Remarquons en passant que N. B. Père recommande les exploitations et les travaux en tant que nécessaires à la vie conventuelle, et non comme de vastes entreprises de rapport. Il ne semble pas non plus qu’il souhaite voir ses moines s’en aller travailler au loin puisqu’il désire un jardin dans la clôture même.
Le monastère complet ressemble donc à une petite cité. C’était le cas de beaucoup de monastères de la Thébaïde, où les différents corps do métiers occupaient chacun leur quartier. En Occident, après saint Benoît certaines grandes abbayes finirent admirablement organisées et formèrent une plus grande variété encore d’artisans et d’artistes. Mais, sous peine d’étendre démesurément le commentaire, nous devons abandonner toutes ces questions à l’histoire monastique.

Hanc autem Regulam saepius volumus in congregatione legi ne quis fratrum de ignorantia se excuset
Nous voulons que cette Règle soit, lue fréquemment dans da communauté, pour qu’aucun frère ne prétexte son ignorance.


Nous pouvons considérer cette phrase comme la conclusion d’une première rédaction de la’ Règle ; encore que, selon la thèse qui tend à prévaloir, ni l’histoire, ni l’étude intrinsèque des manuscrits ne nous révèlent réellement l’existence de deux textes primitifs différents. Mais il demeure très vraisemblable que la Règle n’a point été composée d’un seul jet.
N. B. Père ordonne que le code de la vie monastique soit lu très souvent en communauté, afin que nul ne cherche dans son ignorance ou dans l’infidélité de sa mémoire un prétexte au relâchement. C’est toujours, Chez saint Benoît, la même résolution de mettre un terme à tous les désordres que provoquaient, dans tant de monastères, l’imprécision ou même l’absence de règles écrites. Nous sommes fidèles au précepte de saint Benoît, car sa Règle est lue plusieurs fois aux novices, et on la lit à tous, en latin ou en langue vulgaire, à Prime et au repas du soir.
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