Evangile commenté du lundi 20 septembre 2021

Feria II Lundi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secundum Lucam (9,23-26)
In illo tempore: Dicebat Iesus ad omnes: “Si quis vult post me veníre, ábneget semetípsum et tollat crucem suam cotídie et sequátur me. Qui enim volúerit ánimam suam salvam fácere, perdet illam; qui autem perdíderit ánimam suam propter me, hic salvam fáciet illam. Quid enim próficit homo, si lucrétur univérsum mundum, se autem ipsum perdat vel detriméntum sui fáciat? Nam qui me erubúerit et meos sermónes, hunc Fílius hóminis erubéscet, cum vénerit in glória sua et Patris et sanctórum angelórum. En ce temps là : Jésus disait à tous : Si quelqu’un veut venir après Moi, qu’il renonce à lui-même, et qu’il porte sa croix tous les jours, et qu’il Me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie (son âme) la perdra, et celui qui perdra sa vie (son âme) à cause de moi la sauvera. Et quel avantage aurait un homme à gagner le monde entier, s’il se perd lui-même et cause sa ruine ? Car si quelqu’un rougit de Moi et de Mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui lorsqu’Il viendra dans Sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

Le Seigneur n'a fait jusqu'ici que des allusions rapides à sa Passion. Il a été dit peut-être à Nicodème : Et sicut Moyses exaltavit serpentem in deserto, iia exaltari oportet Filium hominis (Jo., III, 14). Dans ses instructions aux apôtres, Jésus a formulé la loi du renoncement absolu : Et qui non accipit crucem suam et sequitur me, non est me dignus (Mt., x, 38). Combien ont pu deviner alors tout ce que contenaient ces formules générales ? Mais après avoir obtenu des apôtres leur profession de foi, maintenant qu'ils l'ont reconnu comme Messie, Jésus s'applique à éliminer de leur esprit toute notion inexacte touchant le programme que doit remplir le Messie et le sort réservé au Christ. Saint Matthieu et saint Marc soulignent d'un mot cette liaison entre la confession de Pierre et la première prophétie des souffrances du Messie : Exinde coepit Jésus..., et coepit docere eos... A dater de cette heure, il commence à montrer aux apôtres que le dessein de Dieu, la volonté du Père est que le Fils de l'homme se rende à Jérusalem, la cité hostile ; qu'il y ait beaucoup à souffrir ; qu'il soit réprouvé et excommunié par les anciens, les princes des familles sacerdotales et les scribes (en un mot par tout le Sanhédrin) ; qu'il soit mis à mort ; qu'il ressuscite enfin le troisième' jour. Et saint Marc ajoute que le Seigneur parlait de tout cela ouvertement, avec une grande liberté et sans réserve. C'était déjà un enseignement formel, l'exposé de cette économie providentielle selon laquelle « il fallait » que le Christ traversât la souffrance pour entrer, grâce à elle, dans sa gloire messianique (Cf. Le., XXIV, 25-27 ; 44-46). On soupçonne à quel point l'âme des apôtres fut déconcertée par une telle révélation. Ils ne devaient comprendre que beaucoup plus tard cet ensemble lié des souffrances et des gloires, prophétisé sans doute dans l'Écriture, mais pratiquement inintelligible pour des mentalités juives. La félicité du temps avait Un grand prix chez les Juifs ; pour eux, souffrance était malédiction ; qu'on veuille bien relire à ce point de vue les Psaumes XXXVI et LXXII. lls s'indignaient et demandaient compte à la Providence lorsqu'ils voyaient le bonheur aller à l'impie, et l'infortune aux justes ; on était fidèle, mais pour obtenir en retour la félicité terrestre. Et pour eux le Messie, l'envoyé de Dieu, ne pouvait être que la glorieuse revanche de la nationalité juive aujourd'hui opprimée. Annoncer que le Christ passerait par la souffrance et la mort, quel scandale ! Sans doute Jésus avait parlé d'une résurrection finale ; mais les apôtres ne retenaient guère que les étapes douloureuses de la voie qui menait à la résurrection. Tout leur paraissait invraisemblable ; les conditions de la victoire messianique étaient à leurs yeux bouleversées. La foi, la tendresse, l'admiration même qu'ils professaient pour leur Maître leur était dès lors comme un piège. Saint Pierre surtout se montre déconcerté. Et avec sa spontanéité accoutumée, avec cette affectueuse familiarité à laquelle le Seigneur ne se dérobait jamais, il prend Jésus à part, et se met, dit l'évangile, à contester avec lui. « Mais c'est impossible. Seigneur ! vous ne ferez pas cela. Tout cela ne vous arrivera pas. Dieu vous en garde ! Absit a te, Domine ! » Peut-être l'apôtre s'imaginait-il que la prédiction visait des événements que le Seigneur, dans sa toute-puissance, pouvait écarter et conjurer. Accablerons-nous saint Pierre de nos blâmes, lorsque, mis en face de la souffrance, nous protestons tout comme lui, et non par amour du Seigneur, mais par condescendance envers nous-mêmes ? Aujourd'hui encore, c'est à peine si nous avons pris notre parti de ces paradoxes évangéliques qui nous montrent la douleur comme condition essentielle de la vie surnaturelle et comme élément de gloire. Encore que l'intervention de saint Pierre lui ait été inspirée par sa charité ardente, le Seigneur le prit de très haut avec lui, et la réprimande fut d'une sévérité extrême. Il s'agissait d'une question vitale. Pierre, qui venait de confesser la grandeur du Messie, méconnaissait maintenant sa condition de Rédempteur par la souffrance ; il traversait, autant qu'il était en lui, l'étemel dessein de Dieu. Peut-être la protestation de saint Pierre était-elle intempestive pour un autre motif encore. Le Seigneur est vraiment Dieu ; il est aussi vraiment homme. Il a pris notre nature tout entière, sauf le péché. Qu'il nous pardonne d'interroger le mystère auguste de sa vie intérieure ; nous ne le faisons qu'avec respect. Mais enfin, il n'était pas Un beau marbre impassible. Un albâtre pur et froid. Il était une nature humaine vive et frémissante, d'une incomparable pureté, composée, comme ne le fut aucune autre, pour ressentir et souffrir. Et encore que, chez le Seigneur, tout fût régi par un ordre parfait, que la sensibilité demeurât soumise à la volonté humaine, comme celle-ci ne cessait d'adhérer à la volonté divine : il reste néanmoins que tous les sentiments naturels à l'homme et, en particulier, l'appréhension naturelle de la mort et de la douleur se trouvaient en lui. Chez le Seigneur, la vision de la souffrance a existé dès la première heure et bien avant l'Agonie, avec une vivante intensité, la nature n'a cessé de frémir en face de ce spectacle : Tota vita Chrisii crux fuit et martyrium (Imit., 1. II, c. XII, 7). Lorsque Pierre s’efforçait d'écarter loin de son Maître cette souffrance qui était l'indispensable rançon de notre salut, il touchait, à son insu, un point vif ; il semblait vouloir ajouter le poids de son affection à des dispositions naturelles, et rompre l'équilibre intérieur de l'âme du Seigneur. De plus, au lieu d'être Pierre, la pierre sur laquelle l'Église est fondée, l'apôtre courait le risque de devenir pierre de scandale et de chute pour ses frères. Leurs âmes n'étaient que trop inclinées à partager les mêmes répugnances. Aussi voyons-nous, en saint Marc, le Seigneur se retourner vers les apôtres et protester avec force, devant tous, contre les représentations que Pierre lui avait adressées tout bas ; il fallait frapper un grand coup et montrer quelle leçon méritait, pour avoir méconnu la nécessité de la souffrance rédemptrice, celui-là même qui était le plus aimé, qui d'ailleurs était très aimant, et respectueux jusque dans ses audaces. « Loin de moi, arrière de moi, Satan ! » c'est-à-dire adversaire, tentateur. « Vous m'êtes un scandale. Vous n'avez pas le sens des choses de Dieu, mais seulement de celles des hommes ! » Il lui avait été dit naguère : Beatus es, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in caelis est ; et maintenant : Vade rétro me, Satana ! quoniam non sapis quae Dei sunt, sed quae sunt hominum. C'est un avertissement donné à Pierre de se laisser entièrement guider désormais, pour l’intelligence du mystère du Christ, par la lumière surnaturelle, et non plus par les préjugés de race et les lueurs chétives de la nature. Le Seigneur va plus loin. Il assemble autour de lui non seulement ses disciples, mais la foule qui le suit à distance ; il veut révéler à tous que la souffrance n'est pas l'apanage personnel du seul Messie, mais la condition commune de tous ceux qui appartiendront à son Royaume. La foule ne pouvait d'ailleurs profiter des paroles du Seigneur au même degré que les apôtres ; car elle ignorait ce que Jésus venait de dire de ses propres souffrances, et le nœud de l'enseignement divin lui manquait. Ici, il n'est pas directement question des persécutions, de la souffrance qui vient des hommes, mais de l'attitude générale du chrétien envers soi et sa vie naturelle. Si quelqu'un, dit le Seigneur, veut me suivre en qualité de disciple, qu'il se renonce soi-même, qu'il « se refuse à soi-même ». Ce n'est pas un acte particulier qui est réclamé de nous, il ne s'agit pas simplement de nous refuser quelque chose ; il s'agit d'une direction constante de notre vie morale : cesser de nous prendre nous-même comme centre et comme fin de notre activité, abdiquer les vouloirs personnels de l'égoïsme. Et tollat crucem suam : depuis la Passion, l'allusion est claire, et l’on voit bien jusqu'où peut aller la ressemblance du disciple à son Maître. Mais lorsque les auditeurs du Seigneur méditaient cette formule, ils n'y voyaient sans doute qu'une indication symbolique, peut-être proverbiale (Cf. Mt., x, 38). La croix dont il est parlé ici n'est pas une simple souffrance, ni même un fardeau de douleur, selon le sens métaphorique qu'on lui attribue volontiers aujourd'hui, mais un réel instrument de mort ; car le Seigneur, aux versets suivants, nous mettra en garde contre un faux amour de la vie. Celui qui charge sa croix sur ses épaules, comme le condamné antique, prend son parti en quelque sorte d'être immolé et de mourir : il y collabore. Et pour un chrétien, prendre sa croix, c'est se résoudre à aller jusqu'au bout du renoncement, c'est consentir volontiers à la mortification, c'est-à-dire à la destruction complète de tout ce qui, en nous, est en désaccord avec Dieu. Saint Luc ajoute : « chaque jour » : c'est, en effet, une œuvre continue et de longue haleine. Et sequatur me : il ne semble pas que cette clausule implique une troisième condition imposée à celui qui veut appartenir au Seigneur. Elle indique seulement qu'après s'être ainsi renoncé et jusqu'à la mort, l'homme est apte à réaliser ce qu'il a voulu : rien ne le retient plus, il peut suivre le Seigneur comme un vrai et fidèle disciple. Les âmes ne devront jamais se laisser effrayer par l'austérité d'un tel programme. Il suffit que le Seigneur ait, dans cette voie, marché le premier ; après lui, tout est facile, toutes choses sont douces avec lui : In his omnibus superamus propter eum qui dilexit nos (Rom., viii, 37 ; Hebr., ii, 14-18). Et puis, à y regarder de près, tout ce qui s'appelle abnégation, mortification, s'appelle charité aussi ; la charité transfigure la croix. Enfin, ce que nous abandonnons de la sorte n'est jamais qu'un faux moi, une personnalité encombrante, une vie inférieure et animale qui nous rend esclaves. Ne défendons pas cette vie-là contre Dieu, contre ses exigences paternelles et ses dispositions souveraines, poursuit le Seigneur, car le péril serait extrême. A vouloir revendiquer et défendre obstinément contre Dieu sa volonté propre, son âme, sa vie, on perd tout et pour jamais. Celui qui gardera sa fausse vie la perdra fatalement un jour, et la vraie vie en même temps. Celui, au contraire, qui perdra sa vie à cause de moi et de l'évangile, c'est-à-dire pour demeurer fidèle à mon enseignement et à ma personne, celui-là la trouvera réellement et sera sauvé. Le procédé pour vivre est donc de mourir. Le parti le plus généreux est aussi le plus sage : Quid enim prodest homini... Ce qui détourne l'homme du renoncement parfait, c'est la passion de jouir, avec la richesse, qui en est l'instrument. Mais la première condition pour jouir d'un bien quelconque, la nécessité première, n'est-ce pas d'être vivant ? De quoi serviraient tous les trésors du monde à celui qui s'est luiné la santé dans leur poursuite ? Un mort ne jouit de rien. On peut, grâce à des échanges, se procurer un bien désiré ; mais qu'est-ce qu'un homme peut fournir en échange et comme équivalent de sa vie, le bien premier ? Il en va de même dans l'économie du Royaume des cieux. Alors même que vous arriveriez à sauvegarder, contre Dieu, malgré Dieu, vos biens personnels : situation, fortune, relations, joies familiales, santé physique elle-même ; alors même que vous réussiriez à gagner ainsi le monde entier, l'échec n'en serait pas moins complet. Lorsque, par un sot amour de votre moi et par la fascination du bien présent, vous vous serez perdu vous-même, où trouverez-vous une compensation ? Y a-t-il une commune mesure entre ces biens et votre âme, et la vraie vie ? Comment et à quel prix rachèterezvous votre âme perdue ? Vous aurez lâché la proie pour l'ombre ; et vous ne pourrez revenir en arrière, ni réparer l'erreur commise. Ce n'est pas un bien quelconque que vous aurez perdu : c'est vous, et, avec vous, la capacité foncière de jouir de quoi que ce soit. — Plus d'une fois, sous la même forme paradoxale ou avec les mêmes arguments de bon sens, le Seigneur a marqué, dans l'évangile, les conditions de notre appartenance à lui et à son Père (Mt., x, 34-39 ; Le., xiv, 25-33 ; xvii, 33 ; Jo., XII, 25 ; ete.). Il y a, chez saint Matthieu, une sorte d'hiatus entre le verset 26 et le verset suivant ; on ne distingue pas bien la continuité de la pensée. Mais les deux autres synoptiques nous ont conservé l'anneau intermédiaire. Le Seigneur venait de rappeler le devoir de tout sacrifier, pour marcher à sa suite et pour obéir à l'évangile. Il pressent les hésitations de beaucoup d'âmes. Il leur adresse une dernière mise en demeure et un encouragement suprême. Celui qui se dérobera aux avances divines, qui trouvera que c'est décidément acheter Dieu trop cher que de l'acheter au prix de ses affections et de sa vie ; celui qui aura honte de moi et rougira de mon enseignement, au milieu et en face de cette génération adultère et pécheresse ; celui qui infligera au Fils de l'homme l'affront de ne le reconnaître pas comme son Maître ; de celui-là, le Fils de l'homme rougira, à son tour, non plus devant la réunion des pécheurs, mais sous les yeux de la plus solennelle des assemblées (Mt., x, 33 ; Lc,xii, 9). Car les conditions actuelles ne dureront pas toujours ; l'humiliation du Maître et des disciples n'est que du temps. Un jour viendra où le Fils de l'homme descendra dans sa gloire, et dans celle de son Père, au milieu de ses anges ; car les anges lui appartiennent, et la gloire de son Père est à lui. Alors, en qualité de souverain Juge, il rendra à chacun selon ses œuvres (Cf. Ps. lxi, 13 ; Prov., XXIV, 12). Il n'est pas impossible que quelqu'un ait alors demandé au Seigneur quel serait le moment où se manifesterait sa gloire ; les esprits étaient tendus vers un avenir de réparation. Et le Seigneur répond par cette affirmation absolue : « En vérité, je vous le dis, il en est, parmi ceux qui sont ici, qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Fils de l'homme venant dans son Royaume » ; ou, selon saint Marc : « avant d'avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance » ; simplement, dans saint Luc : « avant d'avoir vu le Royaume de Dieu. » De quel avènement s'agit-il ? Il ne peut être question du dernier avènement : tous les auditeurs de Jésus auront alors et depuis longtemps payé leur tribut à la mort ; et d'autre part, le Seigneur professe n'avoir rien à révéler, en tant qu'homme, sur le jour et l'hetire du dernier jugement (Me., xiii, 32). Le voisinage du récit de la Transfiguration incline plusieurs à penser que Jésus promettait à Pierre, Jacques et Jean, en termes voilés, la manifestation de sa gloire sur le Thabor. Mais il semble bien que le Seigneur fasse allusion à un événement plus lointain, et à une exception constituée, non par le choix et le privilège du Maître, mais par l'élimination progressive des uns et la survie des autres au cours d'une période de temps déterminée. L'avènement dont il est parlé au dernier verset de cette péricope, c'est plutôt, selon le langage des Écritures, le règne de Dieu succédant à celui de l'homme, l'intervention et le jugement du Seigneur éclatant dans le monde, la chute définitive de Jcrasalem et la manifestation de Jésus dans son Église. Et, aux yeux du Seigneur, nous le constaterons plus loin encore, ce dénouement de l'histoire du judaïsme est la figure de ce qui se passera à la fin des siècles. Il existe, en effet, des éléments de symétrie entre les deux avènements : la première de ces grandes dates ouvre le christianisme, l'autre l'éternité. Et le passage évangélique que nous commentons peut être rapproché de ce texte déjà lu en saint Matthieu : Amen dico vobis, non consummahitis civitates Israël donec veniat Filius hominis (x, 23). Il restera encore quelques auditeurs et disciples du Seigneur lorsque viendront les épreuves servant de prélude à la destruction de Jérusalem, et que l'Église apparaîtra, toute pleine de l'Esprit de Dieu.