Evangile commenté du vendredi 24 septembre 2021

Feria VI Vendredi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Lucam (9,18-22)
In illo tempore : Factum est, cum Iesus solus esset orans, erant cum illo discípuli, et interrogávit illos dicens: “Quem me dicunt esse turbæ?” At illi respondérunt et dixérunt: “Ioánnem Baptístam, álii autem Elíam, álii vero: Prophéta unus de prióribus surréxit.” Dixit autem illis: “Vos autem quem me esse dícitis?” Respóndens Petrus dixit: “Chrístum Dei.” At ille íncrepans illos præcépit, ne cui dícerent hoc, dicens: “Opórtet Fílium hóminis multa pati et reprobári a senióribus et princípibus sacerdótum et scribis et occídi et tértia die resúrgere.” En ce temps là : Il arriva, comme Jésus priait à l’écart, ayant Ses disciples avec Lui, qu'il les interrogea, en disant : Les foules, qui disent-elles que Je suis ? Ils répondirent, en disant : Jean-Baptiste ; les autres, Elie ; les autres, qu’un des anciens prophètes est ressuscité. Et Il leur dit : Mais vous, qui dites-vous que je suis ? Simon-Pierre, prenant la parole, dit : Le Christ de Dieu. Alors il leur défendit, avec de sévères recommandations, de dire cela à personne, ajoutant : il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’Il soit rejeté par les anciens, par les princes des prêtres et par les scribes, qu’Il soit mis à mort, et qu’Il ressuscite le troisième jour.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

De Bethsaïde, le Seigneur se dirige vers le nord, non plus vers Tyr et Sidon, mais cette fois vers Césarée de Philippe, au pied de l'Hermon, non loin des sources du Jourdain. L'ancienne Panéas, appelée ainsi à raison d'un sanctuaire de Pan autrefois vénéré, avait été élargie et embellie par le tétrarque de la Trachonitide, Hérode Philippe, qui lui avait donné par flatterie le nom de l'empereur. On la disait « de Philippe », pour la distinguer de l'autre Césarée qui est sur la Méditerranée et que nous connaissons par les Actes et la première captivité de saint Paul, Le Seigneur se trouvait aussi loin que possible des pharisiens, des hérodiens, même des Galiléens grossiers ; il était seul avec les siens, parmi des populations qui l'ignoraient encore ; ils allaient de village en village {in castella Caesareae, dit saint Marc). Or, un jour qu'ils cheminaient ainsi, eut lieu l'entretien que rapportent les trois synoptiques ; il est d'une portée vraiment infinie, car il inaugure une période très solennelle de la vie du Seigneur ; c'est, d'une façon prochaine, la préparation de l'Église. La région est limitrophe entre Juifs et gentils : n'est-ce pas là qu'il est opportun de jeter les fondements d'une société qui doit contenir les uns et les autres ? Saint Luc, toujours attentif à noter la prière spéciale du Seigneur en chacune des circonstances graves de sa vie, fait remarquer qu'il s'entretenait avec son Père, marchant probablement à quelque distance devant les disciples ; ceux-ci le rejoignirent, et il se mit à les interroger : « Qu'est-ce que les hommes disent de moi ? Qui suis-je à leurs yeux, moi, le Fils de l'homme ? Quem dicunt homines esse Filium hominis ? » La couleur personnelle que prend ici la conversation du Seigneur a, chez les synoptiques, un caractère assez inattendu. Alors, en effet, que dans l'évangile de saint Jean le Seigneur parle beaucoup de sa personne et de sa médiation entre l'homme et son Père, les synoptiques semblent préoccupés surtout du Royaume céleste, dont Jésus est le héraut, et des conditions requises pour appartenir à ce Royaume. La question du Seigneur ne suppose chez lui aucune ignorance ; elle n'implique pas davantage un souci quelconque des dires du monde : elle veut simplement provoquer la profession de foi des apôtres. C'est une méthode aimable. Au lieu de procéder par la voie d’un enseignement formel, il préfère recueillir des lèvres de ses disciples l'affirmation spontanée de ce qu'il est. Il a tout préparé par sa vie, par sa charité, par sa doctrine, par ses miracles ; et il nous dira à l'instant le rôle du Père dans cette initiation surnaturelle ; mais il veut trouver dans la foi apostolique et dans sa libre expression comme une indemnité, une douce compensation pour l'incrédulité des Galiléens et des Juifs. Les appréciations populaires sont variées, répondent les apôtres. C'est Jean-Baptiste, disent les uns : les hérodiens, peut-être, avec leur prince (Mt., xiv, 2). Non, c'est Élie, prétendent les autres, celui qui doit venir avant l'avènement du Messie (Mal., iv, 5). D'autres disent : c'est Jérémie ; sans doute à raison d'une tradition juive, selon laquelle Jérémie avait caché le tabernacle, l'arche et l'autel des parfums : tous objets qui devaient être retrouvés aux jours du Messie (II Mach., ii, 1-8). D'autres enfin assurent : c'est un des anciens prophètes qui s'est relevé de la mort, pour venir nous parler au nom de Dieu. — « Mais vous, poursuit le Seigneur, qui dites-vous que je suis ? » C'est Pierre qui répond, alors que Jésus avait interrogé le collège entier. Mais c'est que Pierre commence déjà à grouper tous les apôtres dans sa foi et sa doctrine. Ils avaient souvent parlé ensemble de leur Maître, ils s'étaient communiqué leurs appréciations : c'est donc la pensée de tous que nous entendons dans la voix de Pierre ; cependant le privilège qui va lui être conféré et la fonction qui lui sera dévolue demeurent personnels à Pierre et à ses successeurs. Remarquons bien les paroles de l’apôtre ; il ne dit pas : « Nous estimons, nous croyons, nous sommes convaincus ; » sa réponse a un maximum d'objectivité, elle affirme ce qui est : Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu, de Dieu le vivant. Il ne se peut formuler rien de plus complet. Vous, Seigneur, que nos yeux contemplent dans la réalité de votre nature humaine, vous êtes, par delà ce qui apparaît aux regards, vous êtes le Fils éternel du Dieu vivant ; vous êtes le Christ, c'est-à-dire l'Oint de Dieu, le Messie attendu, un Messie qui est son Fils, qui est le Fils. L'assertion de Pierre est si belle et si pleine que le Seigneur répond aussitôt par une félicitation d'un caractère unique, inaccoutumée, une sorte d'applaudissement : « Heureux êtes-vous ! ... » On n'est heureux que lorsqu'on appartient au Royaume des cieux, fondé par le Seigneur ; rappelons-nous les Béatitudes. Saint Pierre est de ce Royaume, à un titre que nous allons reconnaître dans un instant. Il s'entend appeler, une fois encore, de son nom patronymique : Simon, fils de Jean ou de Jonas, comme indice de son origine humaine, et avant de recevoir définitivement un nom choisi par Dieu. Dans la Bible, le changement de nom, lorsqu'il vient du ciel, implique une investiture, une mission, une vocation nouvelle. On redit donc à l'apôtre son nom pour lui rappeler ce qu'il a été, en face de ce qu'il va devenir. Il semble que le Seigneur éprouve un sentiment d'admiration et de joie devant le travail qui s'est opéré dans l’âme de Pierre ; il recueille le fruit de sa prière. Saint Pierre est heureux, parce que, non plus que saint Paul (Gal., i, 16), il n'a écouté la chair et le sang. Il est « sorti », comme Abraham ; il n'a point prêté l'oreille aux voix discordantes de la terre ; il a échappé aux préjugés de ceux de sa race qui veulent un Messie national et guerrier ; il a renoncé à sa pensée propre. Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in caelis est. Ce que vous venez de dire de moi, Simon, ce que le monde chrétien redira durant tous les siècles et au cours de l'éternité, cette confession de foi du Fils de Dieu devenu le Fils de Marie ; cet acte de foi auquel toutes choses sont suspendues désormais dans l'Église et qui fera la joie de toutes les âmes, il jaillit sans doute de votre cœur ; pourtant, il ne vient pas de vous. Il est quelqu'un qui a doucement acheminé votre pensée vers cette vérité, qui s'est mêlé à votre attention, à votre pieuse recherche, et qui, soudain, déchirant tous les voiles, a fait resplendir dans votre âme sa propre lumière, créatrice d'une certitude surnaturelle : c'est mon Père, celui qui règne dans les cieux. Quoniam Deus, qui dixit de tenebris lucem splendescere, ipse illuxit in cordibus nostris, ad illuminationem scientiae claritatis Dei, in facie Christi Jesu (II Cor., iv, 6). A mon tour, continue le Seigneur, je vais vous révéler ce que vous êtes. Dorénavant, vous êtes Pierre : Cépha, rocher ; et sur ce rocher... Mais ni le grec, ni le latin ne peuvent bien rendre le magnifique jeu de mots du Seigneur (Petrus, petra). Le français ne le fait qu'imparfaitement (Pierre, pierre) ; car il nous fait dire : sur cette pierre, au lieu qu'il faudrait dire : sur ce Pierre. Le Seigneur parlait en araméen ; dans cette langue, il échappait au passage du masculin au féminin ; l'allitération était dès lors parfaite : Tu es Pierre, et sur Pierre... Des éxégètes protestants eux-mêmes écartent aujourd'hui l'interprétation tendancieuse selon laquelle la pierre signifierait la foi de Pierre : ce serait sur le roc de la foi et de la confession apostolique que l'Église serait bâtie. Les Pères qui ont proposé cette explication n'en ont pas moins reconnu d'autre part le privilège personnel de l'apôtre : c'est non seulement sur la foi de Pierre, mais sur sa personne même que le Seigneur doit bâtir son Église. Si Pierre a reçu un nom nouveau, c'est pour donner au Seigneur l’occasion de lui révéler sa place dans l'édifice surnaturel ; Dieu est aussi vrai à l'égard de Pierre que Pierre l'a été à l'égard du Fils de Dieu. — Les trois versets 17, 18 et 19 de saint Matthieu nous apprennent ce que Pierre est pour l'Église ; il est la pierre fondamentale ; il est le gardien, et les clefs sont en sa main ; il est le docteur : c'est à lui de lier et de délier. Tout cela mérite d'être examiné avec soin. Nous ne méconnaissons aucunement que, selon l'Apocalypse (xxi, 14), les murailles de la Cité céleste reposent sur douze pierres fondamentales, « où sont gravés les noms des douze apôtres de l'Agneau ». Nous savons que l'apôtre saint Paul a écrit aux Éphésiens : Superaedificati super fundamentum Apostolorum et prophetarum, ipso summo angulari lapide Chrisio Jesu (ii, 20) ; mais dans ce cas, les prophètes eux-mêmes, c'est-à-dire les prédicateurs, ceux qui parlent au nom de Dieu, entrent dans la structure des assises du Temple. Et l'Apôtre nous dit encore, dans la Iettre aux Corinthiens (iii, 11) : Fundamentum aliud nemo potest ponere praeter id quod positum est, quod est Christus Jésus. Ces textes nous sont familiers ; dès lors, on peut trouver superflus les conseils de discrétion venus de l'hérésie, lorsqu'ils nous invitent à ne rien décerner à Pierre qui soit inconciliable avec la dignité du Seigneur, la « pierre angulaire » sur laquelle repose tout l'édifice. Dans le passage allégué de l'épître aux Corinthiens, il s'agit de l'enseignement, de la prédication apostolique : saint Paul professe ne savoir et ne dire que Jésus-Christ crucifié, à l'exclusion de tous ajoutements : bois, foin, paille, emprunts chétifs à la sagesse humaine ; l'argument est donc tout autre. Mais il y a une réponse plus positive. En effet, si le texte sacré a pu dire que les prophètes ou prédicateurs étaient les fondements de l'Église, parce que leur parole, avec la grâce, sème la foi ; s'il a pu le dire sans que cette appellation donnée aux prédicateurs empiète sur le privilège premier des apôtres ; si la qualité de fondement a pu être décernée aux apôtres sans aucun préjudice du droit unique et éininent de Notre-Seigneur Jésus-Christ : il faut bien admettre que, sous la même réserve et dans les mêmes conditions, le titre de fondement attribué spécialement à Pierre l'a été légitimement et sans diminution de la gloire propre à Notre-Seigneur. Il faut admettre enfin que Jésus, en parlant de la sorte à saint Pierre, a voulu lui dire quelque chose : le contester, ce serait, cette fois, manquer grossièrement au Seigneur lui-même. Afin de ne pas trop étendre le commentaire, nous laissons à la théologie le soin de s'assurer que le privilège de saint Pierre est durable et qu'il passe à ses successeurs. Toute la question est de savoir si l'Église est indéfectible, et de reconnaître si le fondement la doit supporter toujours. Aussi bien, cette pérennité de l'Eglise est attestée par l'Évangile même : Et portae inferi non praevalebunt adversus eam. Les portes de l'enfer, c'est-à-dire les puissances de la mort et du mal, ne l'emporteront pas sur elle. L'expression est orientale ; c'est aux portes que se tient la justice, que se rendent les sentences ; c'est des portes que sortent les armées. Le texte sacré nous avertit qu'il existe seulement deux cités, deux empires : la puissance de la vie ou du ciel, la puissance de la mort ou de l'enfer. Les assauts répétés de la cité du mal ne prévaudront jamais contre cette Église, fondée sur le roc, bâtie sur Pierre. L'évangile poursuit. Il faut, afin de préciser en quoi consiste le privilège de Pierre, ajouter à cette grande promesse une autre assurance : « Je vous donnerai les clefs du Royaume des cieux. » L'Église, le Royaume des cieux, c'est tout un ; il n'y a guère entre l'une et l'autre qu'une différence de mode et de situation : l'une est dans le temps, l'autre dans l'éternité ; mais l'édifice est le même, en construction ici-bas, achevé à la fin des siècles. Pierre est établi gardien de l'Église, avec une marque indiscutable de souveraineté : il tient en mains les clefs du Royaume. Il ouvre et il ferme : aperit, et nemo claudit; claudit, et nemo aperit (Apoc, iii, 7). Il ouvre aux Juifs, et, à sa prédication, ils entrent par milliers ; il ferme à Simon le Magicien (Act., viii, 21). Il ouvre aux gentils, et avant saint Paul, il reçoit, dans la personne du centurion Corneille, les prémices de la gentilité. Il garde donc, dans l'Église, d'abord ce rôle de fondement et d'assise indéfectible ; mais il exerce de plus une fonction active : il accueille, il écarte, il a les pleins pouvoirs du maître de la maison : la Monarchie pontificale est instituée. Et quodcumque ligaveris super terram... Sans contester que dans ce passage se trouve impliqué le pouvoir suprême de remettre les péchés, conféré ailleurs explicitement à tous les apôtres (Jo., xx, 23), il semble cependant préférable de voir ici la constitution du plein pouvoir doctrinal, soit dans l'ordre spéculatif et de la foi, soit dans l’ordre pratique. C'est encore une expression araméenne. Les docteurs de la Loi étaient dits lier ou délier, lorsqu'ils prononçaient : « Ceci est défendu, ceci est permis ; telle chose est inexacte, telle autre ne l'est pas. » C'étaient les termes mêmes employés dans la langue rabbinique. L'autorité doctrinale de Pierre succédera à celle de la Synagogue. Ainsi est affirmée deux fois l'affinité qui existe entre l'Église et le Royaume des cieux ; la continuité est assurée, moyennant Pierre ; l'Apôtre devient pierre angulaire entre le temps et l'éternité. Ce que Pierre interdit et lie sur terre est lié dans les cieux ; et ce que Pierre délie, permet, prononce sur terre l'est aussi dans les cieux, c'est-à-dire jusque dans les conditions définitives de cette Église, aujourd'hui encore militante, dont Pierre est le fondement, le gardien, le docteur. N'est-il pas vrai que le point culminant du ministère du Seigneur et la ligne de partage entre l'économie ancienne et l'économie nouvelle se trouvent à cette heure même où le Seigneur semble méconnu par toute la nation? que sa victoire commence, alors que sa défaite paraît certaine? Que, du côté de l'homme et du côté de Dieu, rien d'aussi considérable n'a été prononcé qu'en ce jour ? Enfin, que l'Église n'est pas un simple produit historique, une rencontre fortuite, mais l'expression d'un dessein formel chez le Seigneur ? — Les trois synoptiques ont rapporté la recommandation sévère adressée aux disciples d'ajourner la révélation de leur secret, la défense de révéler à qui que ce soit que lui, Jésus, était le Christ. Les populations, mal préparées, auraient pu se scandaliser, ou bien provoquer des manifestations intempestives en faveur d'un Messie trop différent, en réalité, de celui qu'elles attendaient.